Ctt. Deuunay, Cours d'astronomie, p. 664 et suiv
eisérnent celui de l'équateur solaire; pourquoi ces planètes décrivent des ellipses qui ressemblent presque à des cercles; pourquoi leurs mouvements de rotation ont lieu dans le même sens; pourquoi enfin toutes les circonstances observées, dans la marche des planètes autour du soleil, se retrouvent dans la circulation des satellites autour des planètes. Laplace aurait eu une plus grande confiance encore en son explication, s'il eût pu assister à la belle, expérience de Plateau. On met dans un vase un mélange d'eau et d'alcool , au * centre duquel on verse doucement une goutte d'huile. Dans cette goutte on introduit une aiguille à laquelle on imprime un mouvement de rotation. La petite sphère huileuse tourne avec son axe et s'aplatit aux pôles. Bientôt du renflement de son équateur s'échappe, si l'expérience est habilement conduite, une sorte d'anneau qui se rompt en globules dont chacun commence à tourner autour de la masse centrale. « On peut ainsi, dit M. Saigey, faire un monde dans un verre d'eau. » Quelle merveilleuse méthode que la méthode expérimentale! L'analyse spectrale nous révèle la constitution des corps célestes, et voici qu'une simple expérience de mécanique nous représente la genèse du Cosmos.
La mécanique essaye de pousser plus loin l'explication des grands phénomènes cosmiques. L'hypothèse de Laplace explique la formation du système solaire, en se fondant sur la loi de la gravitation universelle. Elle n'explique pas cette loi elle-même. C'est seulement depuis que l'hypothèse de l'éther a pris place dans le domaine de la science que des savants philosophes ont conçu l'idée d'expliquer la gravitation par l'action et la pression des atomes éthérés. On peut voir dans les livres de Lamé, de Boucheporn, du bien regretté Jules Tissot, enlevé à la science et à la philosophie par une mort pré-
maturée, comment ces ingénieux esprits appliquent, à l'exemple de leur illustre maître, les principes delà mécanique à la solution de ces difficiles problèmes. Si Newton eût connu cette nouvelle théorie, qui attend la confirmation de l'expérience, il eût été dispensé de saluer en Dieu le Moteur de la matière pondérable. Le vrai moteur serait l'éther, ce qui n'enlève rien au vrai rôle du Créateur éternel. En tout cas, voilà la loi de l'évolution se déployant dans l'immensité de l'espace.
La genèse de notre planète est encore un chapitre de la mécanique, dans l'hypothèse de Laplace. Notre planète s'explique comme le système solaire qui la comprend. Le corps de cette planète, formée par les condensations delà matière, a dû être d'abord une masse liquide, affectant la forme d'un sphéroïde aplati vers les pôles, et enveloppé d'une atmosphère, reste de la nébuleuse qui lui a donné naissance. C'est cette masse liquide qui, en continuant à se refroidir, s'est solidifiée peu à peu sur toute sa surface. La croûte qui en résulte s'est ensuite déformée insensiblement, et a fini par se briser dans ses diverses parties, en raison de la diminution progressive du volume qui restait à son intérieur, par suite de l'abaissement continuel de sa température. En même temps, si l'atmosphère contenait une grande quantité de vapeur d'eau, cette vapeur devait fournir, par sa condensation, des masses d'eau énormes, dont la présence sur la surface de la croûte solide causait des dégradations et des transports de matières qui se déposaient en couches horizontales au fondées bassins où ces eaux s'accumulaient. C'est ainsi que la formation successive des terrains sur la surface du globe terrestre, telle que la géologie est parvenue à l'expliquer, vient se rattacher à l'hypothèse cosmique de Laplace. Quelque explication qu'on adopte, en ce qui concerne la formation géologique de notre place, la loi de l'évolution s'y laisse aperoevoir avec plus
de clarté encore que dans la genèse cosmique, puisqu'on y distingue les principaux états que traverse la terre pour arriver à sa forme actuelle.
Si la mécanique explique l'origine du globe, elle n'en peut expliquer rhistoire. Toute histoire, quel qu'en soit l'objet, est un récit qui se compose de faits. Or les révolutions terrestres n'ont pas eu de témoins. Comment les raconter? Ici change la méthode de démonstration. Ce n'est plus la mécanique qui a la parole, c'est la géologie et la paléontologie. Les témoins existaient; mais il s'agissait de les retrouver. C'est ce qu'a fait la science, et c'est ce qu'elle fait tous les jours. En fouillant les entrailles du globe, elle y a découvert des témoins qui n'ont pu révéler la date et la durée de ses révolutions, mais qui en ont attesté les effets, de façon à ne laisser aucun doute dans l'esprit de nos savants sur les grandes époques de son histoire. Comme le système solaire, la terre a pour centre un foyer incandescent qui en forme le noyau. La croûte qui en fait la surface s'est successivement formée de couches superposées les unes aux autres. Autant de couches, autant d'époques de l'histoire terrestre. Aux premières, le globe était livré à la lutte des forces physico-chimiques qui préparait le berceau de la vie. Aux dernières, apparurent les genres et les espèces de la nature vivante, hôtes nouveaux, dont l'entrée en scène successive marque toujours, par le progrès de la vie, les divers degrés de l'évolution terrestre. « Lorsque par la pensée, dit M. de Quatrefages, le naturaliste embrasse le passé et le présent de notre terre, il voit se dérouler un étrange et merveilleux spectacle. Sur ce globe naguère désert et livré aux seules forces physico-chimiques, la vie se manifeste et déploie rapidement une surprenante puissance. Les flores, les faunes! apparaissent tout d'abord avec les traita généraux qui caractérisent, aujourd'hui
encore, les règnes végétal et animal et la plupart de leurs grandes divisions. Presque tous nos types fondamentaux datent des plus anciens jours ; mais chacun domine à son tour, pour ainsi dire. En outre, véritables protées, ils se modifient sans cesse à travers les âges, selon les lieux et les époques, de façon qu'une infinité de types secondaires et de formes spécifiques se rattachent à chacun d'eux. On voit celles-ci se montrer partout comme subitement, en nombre immense, se maintenir pendant un temps, puis décliner et disparaître pour faire place à des formes nouvelles, laissant, dans les couches terrestres superposées, les fossiles, ces médailles des anciens jours qui nous en racontent l'histoire. Flores et faunes se transforment ainsi sans cesse, sans jamais se répéter, et d'extinctions en extinctions, de renouvellements en renouvellements, apparaissent enfin nos animaux et nos plantes, tout ce vaste ensemble que le botaniste et le zoologiste étudient depuis des siècles, découvrant chaque jour quelque contraste nouveau, quelque harmonie inattendue. »
Comment se sont opérées ces révolutions successives? On a longtemps cru à ces foudroyantes genèses, éclatant tout à coup sur toute la surface du globe, véritables coups de théâtre qui en auraient changé brusquement la scène. On croit maintenant de plus en plus, dans le monde savant, que ces transformations sont l'œuvre lente et insensible du temps, sous l'action incessante des forces naturelles. Sur ce point, la science contemporaine a donné raison à Lyell contre Cuvier et Élie de Beaumont. C'est à la suite d'une évolution de ce genre que parut l'homme, dont l'archéologie et la paléontologie ont permis d'esquisser la première histoire, en recueillant tout à la fois les débris de l'humanité et les fragments des premiers arts de l'industrie humaine. Avec ces restes épdW,
rares ou incomplets, l'anthropologie a pu écrire quelques pages authentiques sur l'âge de pierre, sur l'âge de bronze, et même sur les diverses périodes de ces deux premiers âges de l'espèce humaine. C'est également avec les débris retrouvés des espèces animales disparues que la zoologie a pu faire une curieuse introduction à l'histoire des animaux. On le voit, sous quelque aspect que l'on considère l'histoire de notre globe, géologique, zoologique, anthropologique, c'est toujours la même loi de l'évolution qui en règle le cours. On assiste à l'organisation lente et graduelle de ce grand corps, mélange confus d'éléments qui se font la guerre, et dont le développement finit par produire l'ordre, la vie, la beauté, tout ce qui fait de cette planète la plus parfaite peut-être de celles qui tournent autour de leur centre commun.
Quel travail et quelle œuvre ! Si le monde a été fait en six jours, quels longs jours ! Combien il a fallu de milliers de siècles pour faire le globe! Combien de millions' de siècles pour faire notre système solaire ! Combien de milliards de siècles pour faire tout ce ciel parsemé d'étoiles ! C'est à confondre l'imagination. Quelle évolution il a fallu pour faire sortir le Cosmos de l'éther infini ! Mais si l'astronomie, la mécanique, la géologie permettent de croire à une transformation cosmique, ayant tous les caractères d'une évolution dont il est impossible à la science de suivre l'histoire en détail, c'est dans le monde de la vie que l'évolution nous révèle tous ses secrets. Une science de création récente, l'embryogénie nous fait assister à tous les degrés de l'évolution vitale. Elle nous montre comment l'être vivant n'est d'abord qu'un point germinal imperceptible ; comment il devient l'œuf où s'élabore peu à peu l'organisme; comment l'être humain, le type de la vie animale, traverse, dans ce lent et obscur travail, tous
Jes degrés inférieurs de l'animalité; comment, enfin, de métamorphose en métarmorphose , il atteint la forme parfaite de l'humanité. Nulle part on ne saisit mieux l'action de cette loi de continuité léguée par Leibniz à la science contemporaine : rien ne se produit qui ne naisse d'un état antérieur, rien qui n'ait sa liaison avec quelque antécédent.
Cette évolution de l'être vivant qui se développe, se forme et s'organise intérieurement, n'est pas une nouveauté de la science actuelle ; elle ne soulève aucune contradiction dans le monde savant. Il n'en est pas de même de la doctrine évolutionniste connue sous le nom de transformisme, qui a la prétention de combler les hiatus entre les genres et les espèces dont la philosophie naturelle avait affirmé jusqu'ici l'invariabilité et l'irréductibilité. Trois hypothèses s'offrent pour l'expliquer: l'être passe, soit d'une espèce à une autre, soit d'une espèce à un genre, soit même d'un règne inférieur à un règne supérieur. Cette dernière transformation, la plus radicale de toutes, est expliquée par la doctrine de la génération spontanée, que ses auteurs ont cru pouvoir fonder sur l'expérience. De matières purement inorganiques on a prétendu faire sortir des rudiments d'organisme. Après les savantes et décisives expériences de M. Pasteur, cette doctrine ne peut plus se soutenir. Il reste acquis que la vie n'a d'autre origine que la vie, dans les conditions actuelles de la génération des êtres vivants.
L'hypothèse des espèces ou des états intermédiaires est un moyen ingénieux pour expliquer les hiatus apparents de la vie universelle. Pour échapper au mystère d'une création subite ou d'une brusque révolution, l'esprit scientifique se réfugie volontiers dans les explications de ce genre. Seulement les faits manquent pour en vérifier la valeur expérimentale. La paléonto-
logie, qui a étendu la science des espèces animales, n'a pu nous éclairer sur la manière dont se seraient opérées les transformations. Elle n'a guère retrouvé de débris de ces espèces intermédiaires pouvant servir à expliquer la transition d'une espèce à l'autre. C'est pourquoi cette hypothèse reste un moyen commode, mais arbitraire d'explication, pour l'imagination abandonnée à ses propres conceptions.
L'hypothèse de la sélection naturelle est plus ingénieuse, et résiste mieux aux objections, parce qu'elle est plus fondée sur les faits. Des rangs de chaque espèce, dans le règne animal, comme dans le règne végétal, s'élève et se détache un individu ou une élite d'individus qui, avec le temps, et en vertu de la transmission héréditaire, arrive à former sinon une espèce nouvelle, du moins une variété. Cette sélection s'opère par divers procédés, dont les plus communs sont l'éducation domestique, et la guerre, à l'état sauvage ou barbare : l'éducation, en perfectionnant l'espèce; la guerre, en éliminant les individus incapables de résister à la concurrence vitale. C'est ainsi qu'on voit chaque jour des variétés nouvelles de plantes ou d'animaux se produire par la greffe ou le croisement. C'est ainsi qu'on a vu, et qu'on voit encore de temps en temps des variétés qui s'appellent races humaines remplacer d'autres races qui, par l'élimination ou le mélange, disparaissent peu à peu de la scène historique, en perdant leurs caractères originaux. Ce qu'on n'a pas vu encore, c'est une sélection quelconque, naturelle ou artificielle, créant de nouvelles espèces. Tant que cette expérience décisive n'aura point confirmé la théorie de Darwin, il demeurera vrai que l'espèce naît de l'espèce, comme la vie naît de la vie.
Le principe de l'évolution ne me semble point engagé dans la fortune de la théorie transformiste, laquelle n'en est qu'un mode spécial d'explication. Que la fixité
des genres et des espèces soit une loi absolue et universelle, dans Tétat actuel du règne végétal et du règne animal, il est plus que douteux que l'expérience vienne démontrer le contraire. Mais quand la théorie transformiste n'irait jamais au delà des variétés et des races, cela n'infirmerait point le principe même de l'évolution. Si nous n'assistons pas à la transformation des genres et des espèces, dans les conditions de génération qui sont devenues des lois immuables pour l'époque terrestre à laquelle appartiennent notre règne végétal et notre règne animal, nous savons par les enseignements de l'astronomie, de la géologie, de la paléontologie, la longue histoire des transformations par lesquelles ont dû passer notre planète, notre système solaire, le Cosmos tout entier. Est-il possible, en bonne philosophie, de supposer qu'il a fallu au Créateur, en admettant une création primitive, mettre de nouveau la main à son œuvre à chacune des transformations qui ont fait de la matière première le Cosmos que nous a révélé la science moderne? Il faut donc admettre que cette matière, créée ou non, recelait en elle la puissance transformatrice dont le développement progressif a produit ce merveilleux Univers. Voilà comment la philosophie de l'évolution s'impose à la pensée moderne, quelque doctrine que l'on professe d'ailleurs sur l'origine première des choses.
Elle s'impose encore d'une autre façon. Tandis que la pensée ne se fait aucune idée d'une création brusque ou d'une révolution subite, elle arrive de deux façons, à défaut d'observation directe, à concevoir l'évolution, soit dans la génération des êtres vivants, soit dans les grandes transformations des états cosmiques. Si nos yeux n'ont pas vu les prodigieuses genèses qui ont fait sortir les mondes solaires des nébuleuses, la mécanique ne nous enseigne-t-elle pas comment a dû s'opérer,
avec le temps, cette immense évolution? Laplace n'a pas imaginé le système du monde; il Ta déduit mathématiquement des principes de cette science. Et si ces principes trouvent leur application dans le monde de la mécanique ordinaire, comment ne la trouveraient-ils pas dans le monde de la mécanique céleste ? Or toutes ces explications de la science positive n'admettent ni création subite ni brusque révolution. D'autre part, si nulle expérience, nulle observation faite sur la génération des plantes et des animaux ne nous fait assister à la transition d'une espèce à l'autre, par quelque forme intermédiaire visible à l'œil de l'observateur, l'analogie ne vient-elle pas à notre secours dans les curieuses révélations de l'embryogénie? Déjà les métamorphoses de certains insectes nous donnent à penser. Mais l'évolution des êtres du règne animal, dont le spectacle de laNature ne nous offre plus d'exemple, n'a-t-elle pas sa représentation dans le développement de l'embryon humain? Cet embryon passe par les formes les plus inférieures de l'animalité, avant d'atteindre sa forme définitive; il est successivement ver, mollusque, poisson, avant de devenir homme. Les enseignements de l'embryogénie nous aident donc singulièrement à comprendre, sinon à démontrer, comment, dans telles conditions extraordinaires de développement, la transformation a pu se faire, entre les espèces, et même entre les genres, par un travail dont il est impossible de mesurer la durée et de définir les progrès.
En rétablissant la chaîne des intermédiaires, la théorie évolutionniste a rendu possible, sensible même, le phénomène de la formation et de l'organisation des êtres vivants. Elle a même permis de comprendre leur origine première, sans recourir à d'autres principes créateurs que les lois de la matière élémentaire faisant leur œuvre avec le secours du temps. L'hypothèse transformiste se
I/ÉVOLCTION FATALE 353
prête à merveille à cette explication. Elle affirme que les manifestations premières de la vie ont apparu spontanément, au sein des flots, dans les profondeurs de la mer, sous la forme indécise de masses protoplasmatiques sans nucléus. Là aucun ancêtre, aucune matière organique préexistante ; rien que l'eau à l'état de minéral, et les forces physico-chimiques, l'affinité, l'électricité, la chaleur. Sous l'action lente et incommensurable du temps s'engendreraient ces protoplasmes informes d'où sortira l'infinie variété des êtres vivants. La série progressive de ces êtres conduirait du plus humble animalcule jusqu'à l'homme, forme dernière obtenue par la métamorphose des formes primitives. « Dans les brumes du passé, nous dit Darwin, nous pouvons voir distinctement que l'ancêtre de tous les vertébrés a dû être un animal aquatique, à branchies, réunissant les deux sexes dans le même individu, et chez lequel les organes principaux, tels que le cerveau et le cœur, n'étaient développés que d'une manière imparfaite. Cet animal a dû, semble-t-il, se rapprocher des larves de nos ascidiacés marins plutôt que de toute autre forme connue 1 . * Pour remonter de ces derniers êtres de la vie animale aux premiers éléments de la matière, il y a sans doute encore un plus long chemin à faire. Mais, le temps aidant, l'on y arrive par une innombrable série de transitions qu'il suffit d'imaginer pour comprendre l'origine première des êtres vivants.
À proprement parler, il n'y a d'évolution transformiste que dans la nature vivante. L'évolution par laquelle passent tous les corps de la nature inorganique, depuis la genèse des mondes solaires jusqu'aux combinaisons moléculaires qui s'opèrent au fond des creusets de la chimie, ne laisse aucun mystère à pénétrer. Tout s'y