La descendance de l'homme
produit sous l'empire des lois physico-chimiques. Si Ton peut donner le nom d'évolution aux grandes genèses astronomiques, c'est que l'immense et prodigieux travail qui transforme l'éther en nébuleuses, et les nébuleuses en systèmes solaires, est conçu non plus par une explosion extraordinaire de révolutions brusques et d'un effet foudroyant, mais comme un progrès infiniment lent, d'une durée incalculable, qui n'arrive aux plus étonnants résultats que par l'action régulière et continue des lois de la mécanique, de la physique et de la chimie. Sur tel ou tel mode, sur tous les modes possibles d'évolution, la science peut faire toutes les hypothèses qu'elle voudra. Quand même aucune ne finirait par prévaloir, l'idée générale de l'évolution n'en resterait pas moins dans la pensée moderne, supérieure à toutes les applications qu'on peut ^n faire. Elle est devenue une loi de l'esprit scientifique, tandis que le transformisme, par la sélection ou tout autre mode, n'est qu'une hypothèse qui attendra peut-être toujours la vérification de l'expérience, au moins en ce qui concerne le passage d'une espèce à l'autre.
Nul philosophe contemporain n'a mieux compris que Herbert Spencer le vrai sens du mot évolution, dont il a su donner la définition la plus précise et la plus générale tout à la fois. L'école transformiste n'y a vu que la transformation des espèces, et a ainsi borné le domaine de la théorie évolutionniste au monde des êtres vivants. Une autre école y a fait entrer la loi du progrès, sans réfléchir que cette loi suppose le principe de finalité. Le philosophe anglais n'a voulu y voir que ce qui est y réellement, à savoir le mouvement lent et gradué de la nature. Je dis gradué, et non point nécessairement progressif, parce que, dans sa pensée, l'évolution, au lieu de suivre la ligne droite pour arriver à un but, peut tourner dans un cerele de manière à
revenir à son point de départ. A ses yeux, révolution, en tout ordre de faits, est une chose de pure expérience. C'est le travail alternatif d'intégration et de désintégration, qui va sans cesse de l'homogène à l'hétérogène, et retourne de l'hétérogène à l'homogène, en passant par toutes les formes qui en marquent les divers degrés. Si la fin de cet universel mouvement évolutif n'est pets indifférente à M. Herbert Spencer, il se garde d'en faire la loi suprême et nécessaire qui préside à l'immense drame de la vie universelle. Il lui suffit d'avoir constaté et défini le mode selon lequel procède la Nature, dans toutes ses évolutions.
La loi de l'évolution, telle qu'Herbert Spencer l'a définie, n'est pas moins applicable à l'évolution de l'Humanité qu'à celle de la Nature. (Test encore par le même mouvement de l'homogène à l'hétérogène, du simple au composé, de l'abstrait au concret, comme dit Hegel, que procède l'évolution du monde moral. Elle va de la société préhistorique à la société barbare, de ht société barbare à la société civilisée, en passant des instincts, des sentiments, des idées, des arts les plus simples aux instincts, aux sentiments, aux idées, aux arts les plus compliqués. L'histoire des littératures, des religions, des sciences, des industries, des législations en est la plus éclatante démonstration. Qu'il y a loin, à ce point de vue, des belles et simples poésies homériques aux profondes et subtiles poésies de notre temps, des superstitions des premiers âges de l'Humanité aux théologies métaphysiques dont le Christianisme est le couronnement, des représentations cosmiques primitives aux savantes théories de la cosmologie moderne, des grossières ébauches de l'industrie et de l'art préhistorique aux œuvres si parfaites de Yinr. dustrie et de l'art contemporain, des barbares lois des sociétés naissantes aux institutions libérales qui ga*
rantissent les droits des citoyens de nos sociétés actuelles!
De même que l'idée d'évolution se définit, dans le monde physique, par son opposition à l'idée de création, de même elle se caractérise, dans le monde moral, par son opposition à l'idée de révolution. Elle s'est emparée du domaine de l'histoire, comme elle s'est emparée du domaine de la nature. Non seulement la science historique ne croit plu s que les grands effets puissent avoir de petites causes, comme Voltaire se plaisait à le montrer, mais elle s'applique à distinguer les véritables causes des causes purement occasionnelles qui provoquent en tel temps, en tel lieu, tel grand événement ayant pour un peuple, pour une société, pour une époque, une importance décisive. La science actuelle s'attache à trouver les causes réelles des faits historiques dans l'état politique, moral, social, économique, religieux des peuples et des époques qu'elle étudie à fond. Et alors elle découvre la loi d'évolution qui gouverne la série de ces faits, les reliant entre eux à la cause ou à l'ensemble de causes qui les produit nécessairement. Elle reconnaît sans doute, à moins d'être absolument fataliste, le jeu des volontés humaines dans les événements qui font la matière de l'histoire; mais elle constate de plus en plus que ces volontés ne sont que des accidents, quand elles sont individuelles, et qu'elles sont rarement les causes premières, alors même qu'elles sont générales. C'est dans la nature intime, profonde, permanente des individus et des nations, dans l'inconscient et l'involontaire, pour parler le langage à la mode, qu'elle cherche l'explication des phénomènes par lesquels se manifeste leur vie extérieure. Elle explique comment les événements se préparent avant d'éclater; comment ils couvent en quelque sorte avant d'éclore, dans l'enveloppe qui en dérobe le travail silencieux aux esprits distraits
ou superficiels. L'histoire de l'Humanité ressemble certainement à l'histoire de la Nature. L'école de l'évolution est pénétrée de cette analogie; parfois même elle en abuse. Il n'en reste pets moins que c'est la vraie méthode historique, pratiquée de plus en plus par les historiens contemporains. Michelet, qui était pourtant plutôt de l'école révolutionnaire, croyait difficilement aux rôles des grands hommes dans l'histoire. Il donnait le premier rôle à un personnage trop souvent oublié, le peuple, parmi les acteurs du drame historique; parfois il allait jusqu'à ne voir que l'âme populaire remplissant toute la scène, inspirant le chœur entier de son souffle tout-puissant. C'était dépasser la mesure. Ce qui est vrai, c'est que les grands hommes, dans l'histoire, ne sont le plus souvent que les organes des sentiments, des instincts, des intérêts populaires, et que là est le secret de leur force.
Nul n'a plus curieusement étudié que Herbert Spencer la trame secrète des causes latentes qui travaillent à amener les faits qui se produisent sur la scène extérieure de l'histoire. Il n'est pas seulement le philosophe de l'évolution, en histoire; il en est aussi le politique, dans la pratique de cet art difficile. Il a tout à fait le génie de son pays. Il n'a point le goût de la politique révolutionnaire. Pour lui, les idées et les principes, dans l'étude de l'homme, comme dans celle des sociétés humaines, ne sont guère que des abstractions pour lesquelles certains peuples mal avisés, selon lui, oublient les réalités. Sa philosophie de l'évolution n'a point d'idéal. Gomment en aurait-elle un, puisqu'elle ne veut pas reconnaître le principe de finalité ? Et, comme d'autre part, il ne fait pas grande part à la liberté dans sa psychologie, il s'ensuit que l'évolution, telle qu'il la comprend, est toute fatale, à peu près entièrement dominée par la loi du déterminisme.
Quelques réserves qu'on puisse faire, la doctrine de l'évolution a pris rang dans la .science, après les révélations de l'expérience. La philosophie n'a guère à reprendre à cette explication des choses. Il reste seulement à voir si elle n'a rien à y ajouter.