CHAPITRE n
l'évolution finals
Rendons justice à la science contemporaine elle a fait tout ce qu'il est possible d'imaginer pour résoudre les problèmes de l'origine des choses, de leur cours régulier, de leur développement, de leur ordre admirable, sans le secours de la métaphysique. A la doctrine de la création qui supposait l'intervention d'une cause surnaturelle, elle a substitué la doctrine de l'évolution, à l'aide de laquelle elle croit pouvoir se passer de la grande hypothèse, comme a dit un géomètre illustre, à propos de la théorie de Laplace. Partout où elle a pu observer les formes intermédiaires qui ont servi de transition à la nature pour passer d'une espèce, d'un genre, d'un règne à une autre espèce, à un autre genre, à un autre règne, elle n'a pas manqué de faire de ces phénomènes des arguments à l'appui de la doctrine qui lui est chère. Là où l'observation lui faisait défaut, comme dans toutes les questions de primitive origine, elle a appelé l'hypothèse à son secours. Elle ne s'est pas contentée de maintenir partout le principe de l'évolution; elle a imaginé tels ou tels modes d'évolution, selon l'espèce, le genre, le règne dont il fallait expliquer l'apparition sur le globe terrestre. Et quand elle a eu à résoudre le premier, le plus grand de ces problèmes touchant à l'origine des choses, le problème
de la matière première et du mouvement initial, elle a cru en trouver tout naturellement la solution dans la notion dynamique de la substance matérielle, que l'expérience permet de considérer comme une vérité scientifique. C'est sur ce terrain que la philosophie doit la suivre. Voyons donc jusqu'à quel point le mystère des métamorphoses de ce Protée, qu'on nomme la Nature, s'explique par l'évolution.
Ab Jove principium. Ce principe, c'est l'éther, le Dieu de l'être, de la lumière et du mouvement, selon la science. C'est par lui que tout resplendit; c'est par lui que tout se meut; c'est par lui que tout existe dans le Cosmos. C'était le ténébreux chaos pour la sagesse antique; pour la science moderne, c'est le premier être qui s'agite dans le sein de l'espace infini. L'agitation de la matière éthérée est soumise aux lois de la mécanique, comme le prouvent les phénomènes de la lumière, dont les causes sont les vibrations de cet agent d'une étonnante vitesse. Ce n'est donc déjà plus ce chaos imaginaire, livré aux hasards d'une activité sans règle ni loi, dans la confusion et la dispersion de ses éléments. Déjà un certain ordre règne dans l'immense région de l'éther pur, grâce aux lois mécaniques de vibration qui le régissent; ce n'est plus le chaos, c'est déjà l'ordre. Mais comment l'expliquer? Pourquoi l'éther luimême obéit-il à des lois fixes, dans sa prodigieuse activité? La science n'en sait rien, parce qu'elle ignore la nature de la force éthérée, comme celle de toute autre force. Son œil la suit dans ses mouvements observés ou supposés, sans pénétrer la cause de sa direction. La science ne s'en occupe même pas, ne la soupçonnant guère dans ce monde de la matière brute, où les principes de la mécanique semblent suffire à toute explication. Ce n'est que lorsqu'elle arrive au monde de la vie que le mystère de l'évolution organique com-
mence à troubler sa sécurité. Pour tous les mouvements de la matière brute, impondérable ou pondérable, il ne vient à la pensée ni des savants, ni même de beaucoup de philosophes, que Tordre qui résulte de l'agitation de ces innombrables forces atomiques ne puisse être expliqué sans l'intervention d'un principe supérieur aux lois mécaniques.
Et pourtant le mystère n'est pas moindre pour l'évolution cosmique que pour révolution organique. Si la matière éthéréo n'obéit pas elle-même à la loi de la finalité, comment expliquer Tordre mécanique qui règne dans son empire ? 11 ne suffit pas de dire que cette matière, comme toute autre, étant force, a en elle-même le principe du mouvement. Si elle n'est, comme le conçoit la science pure, qu'une force sans direction naturelle, s'il n'est possible de voir dans ses mouvements que de simples changements de lieu, toute son activité ne peut être qu'une agitation sans règle ni loi. Elle ne devient une véritable action qu'autant que la force impondérable elle-même a aussi en soi le principe de la direction. C'est ainsi qu'elle est une ouvrière qui fait, sans en avoir conscience, une œuvre de finalité, auroOpyoç tXç téXoç. On ne saurait trop le redire, parce que c'est là le dernier mot de toute véritable explication. Toute réalité de l'être, de l'être le plus simple, comme de l'être le plus complexe, réside dans l'activité finale. Toute force qui n'est pas conçue comme possédant cette activité, tout mouvement qui n'est pas compris comme la réalisation d'une tendance, n'est qu'une abstraction. C'est parce que tous les atomes pondérables ou impondérables qui forment la matière cosmique sont eux-mêmes des causes finales qu'ils deviennent de merveilleux ouvriers, dans l'œuvre infinie de Tordre universel.
Voilà pourquoi la matière impondérable, sous Tem-
pire des lois de la mécanique, devient la matière pondérable ; pourquoi la matière pondérable devient la nébuleuse; pourquoi la nébuleuse devient le système solaire ; pourquoi notre planète, la planète par excellence, si Ton en croit Hegel, parla présence de l'hôte illustre en qui la Nature se fait Esprit, devient un monde peuplé d'êtres vivants; pourquoi, enfin, le chaos apparent se transforme en Cosmos, par une série indéfinie d'évolutions successives, auxquelles préside la loi de la finalité. « La nébuleuse, dit excellemment M. Paul Janet, n'est pas un chaos; elle est une forme déterminée d'où doit sortir plus tard, en vertu des lois du mouvement, un monde ordonné. Comment la matière a-t-elle pu trouver précisément la forme qui devait conduire plus tard au système du monde? Comment des actions et des réactions purement externes et sans aucun rapport çivec un plan quelconque ont-elles pu, même à l'aide d'un frottement indéfini, aboutir à un plan. Comment l'ordre serait-il sorti du désordre? La nébuleuse, c'est déjà l'ordre; elle est déjà séparée par un abîme du chaos. Or, il ne faut pas se le dissimuler, la négation absolue de la finalité est la doctrine du chaos ! Si vous n'admettez pas quelque chose qui guide et dirige les phénomènes, vous admettez peu* là même qu'ils sont absolument indéterminés, c'est-à-dire désordonnés. Or, comment passer de ce désordre absolu à un ordre quelconque 1 . » J'irais plus loin encore que M. Janet. Je ne retrouve le chaos à aucun degré de l'échelle de l'être universel, pas plus dans le monde des atomes éthérés que dans celui des atomes pondérables.
La science répond sans cesse à la philosophie que le hasard est un mot vide de sens, que l'ordre est partout dans le Cosmos, parce que partout est la loi. C'est fort