Cautes finales, p. 234, 1* édition
bien dire; mais ce n'est pas résoudre le problème. Pourquoi la loi fait-elle Tordre? Parce qu'elle n'est ellemême que l'expression du principe de finalité. « Il ne suffit pas, dit M. Cournot, d'établir la possibilité du passage d'un état régulier à un autre ; il faudrait saisir la première trace du passage de l'état chaotique à Tétat régulier pour se permettre l'insolence de bannir Dieu de l'explication du monde physique, comme une hypothèse inutile. » Le savant qui a pu dire, à propos de la théorie de Laplace, qu'il n'est plus besoin de la grande hypothèse, la loi de la gravitation universelle suffisant à tout, pouvait avoir raison comme savant. Mais qu'eût-il répondu à un philosophe qui lui eût dit : « Cette loi, par laquelle vous expliquez tout, comment Texpliquez-vous elle-même? » C'est qu'en effet, si cette explication ne regarde pas le savant, elle est l'affaire du philosophe.
Voilà donc les atomes de toute nature emportés, dans leurs tourbillons, comme dirait Descartes, vers Tordre qui est leur loi, par l'initiative toute spontanée de leur activité finale. Est-ce là le dernier mot de la métaphysique, dans sa manière de concevoir Tordre cosmique? Ce monde de forces atomiques, possédant toutes en elles-mêmes leur principe de mouvement et leur principe de direction, ressemblerait beaucoup au monde des monades de Leibniz, si Tony ajoutait la loi de l'harmonie préétablie par la Cause créatrice, pour expliquer comment Tordre est possible dans cet immense jeu de forces individuelles. C'est, avec les deux conceptions, un atomisme spirituel universel. Mais l'hypothèse de Leibniz étant reconnue contraire à toutes les lois de la mécanique et de la physique sur les actions et réactions des corps, il faut chercher une autre conception qui explique comment tout concourt et conspire dans le mouvement des forces atomiques? Rien de plus simple,
du moment qu'on ne songe point à séparer la création du Créateur, ainsi que l'ont fait Descartes et Leibniz. Dieu étant présent partout au mouvement de l'activité universelle par son immanence, on comprend comment cette activité résultant du jeu des forces atomiques trouve la loi, la règle, Tordre de son développement dans la pensée directrice qui manifeste la présence divine. C'est l'unité en tout qui fait Tordre, et c'est la pensée finale qui fait Tunité. Il n'est pas nécessaire, comme le veut le panthéisme, d'identifier le monde avec Dieu pour comprendre Tordre cosmique. Il suffit d'y mettre la pensée divine qui en fait Tunité. La véritable unité cosmique, que ni Aristote ni Leibniz n'ont bien comprise, ce n'est pas Tunité de substance de Spinosa; ce n'est point la matière continue de Descartes supprimant le vide; c'est encore moins Tunité éléatique dans laquelle disparaît toute variété, tout mouvement et toute vie : c'est Tunité finale dont la Cause première, immanente au monde, est le principe. Voilà comment la métaphysique explique la mécanique, dont elle respecte et maintient les lois. La science positive peut en accepter les conceptions, sans se perdre dans les abstractions ontologiques.
A mesure que la Nature avance dans son mouvement de concentration incessante, Tordre se manifeste de plus en plus, et de plus en plus clairement se révèle la loi de finalité. L'immense travail de la matière éthérée, aboutissant à la constitution de la matière pondérable, sous la forme nébuleuse, n'offre que l'image du chaos. On ne peut en comprendre Tévolution finale qu'en suivant par la pensée la concentration de la nébuleuse dans un système solaire. L'intégration de la substance matérielle, comme dit Herbert Spencer, ne devient visible que dans les corps célestes qui en sont sortis, dans le soleil, et dans les planètes
qui tournent autour de l'astre central, dans la terre particulièrement soumise à notre observation. Là, en effet, la concentration arrive à une forme ronde et solide qui nous présente un type de figure régulière. Mais ce type n'exprime que l'apparence extérieure de Tordre. Combien les transformations qui l'ont amenée à son organisation définitive témoignent mieux de la finalité de son évolution ! Ici Tordre mécanique devient une sorte d'organisme, dont l'unité n'est plus une simple fiction pour la science du géologue. Vâme de la terre n'est pas tout à fait une métaphore poétique. Ce n'est pas seulement parce que le globe terrestre est le théâtre d'êtres vivants. C'est surtout parce qu'il offre déjà les caractères d'une individualité réelle. Toutes les parties en peuvent être considérées comme les organes. Sans être toutes vivantes, comme dans l'organisme animal, elles contribuent toutes à la vie des êtres qui se dressent ou se meuvent sur sa surface. La terre tout entière tend, par toutes ses puissances, à la vitalité finale.
L'ordre n'est pas moins apparent dans la composition chimique des corps. La cristallisation des métaux en est un exemple frappant. « Si nous voyons dans la Nature, dit M. Janet, des forces géométriques régulières, nous ne devons pas penser que ces forces résultent nécessairement de la nature de l'étendue, qui est par elle-même indifférente à toutes formes. Entre toutes les figures en nombre infini, régulières et irrégulières, que les choses auraient pu prendre, il faut une raison précise pour expliquer la formation des figures régulières. Tout au plus pourrait-on imaginer que, par un frottement, pendant un certain temps infini, toutes les formes anguleuses auraient été réduites à la forme arrondie. Mais il se trouve précisément que c'est la seule forme exclue par les combinaisons chimiques.
Aucune sélection naturelle ne peut rendre raison de ce singulier fait. Il faut admettre une Nature géomètre, comme une Nature artiste, comme une Nature industrieuse. De même que Claude Bernard admet «dans l'être organisé un dessin vital, de même il y a en quelque sorte un dessin cristallique, une architecture minérale, une idée directrice de l'évolution chimique. » M. Janet a raison de faire observer que la matière est par elle-même indifférente à toutes les formes. Oui, la matière abstraite, telle que l'entend la science, mécanique, physique ou chimique ; mais la vraie matière, force soumise à la loi de finalité, dans tous ses mouvements, est, au contraire, virtuellement préparée à ces formes géométriques qui en font un cristal. La minéralogie n'est donc pas non plus étrangère à l'idée de finalité.
C'est dans révolution des êtres vivants que la finalité s'impose à notre pensée avec le plus d'évidence. Elle ne s'y laisse pas seulement deviner; elle y éclate. Les maîtres de la science, à quelque école qu'ils appartiennent, sont forcés de la reconnaître sous un nom ou sous un autre. Tel physiologiste qui a horreur du mot, qui ne veut voir dans la vie qu'une simple résultante de forces élémentaires, explique l'organisation des êtres vivants par la loi de conservation. Tel autre qui, au contraire, ne voit dans l'activité des cellules qu'un rayonnement de la vie inhérente au principe vital, explique cette organisation par la puissance créatrice d'une cause finale. Principe vital de l'ancienne école physiologique, idée directrice de Claude Bernard, loi de conservation de M. Robin, c'est toujours une explication qui implique la finalité. « S'il fallait définir la vie d'un seul mot, je dirais : la vie, c'est la création... Ce qui caractérise la machine vivante, ce n'est pas la nature de ses propriétés physico-chimiques, si complexes
qu'elles soient, c'est la création de cette machine qui se développe sous nos yeux dans les conditions qui lui sont propices, et d'après une idée définie qui exprime la nature de l'être vivant et l'essence même de la vie. » Quel est le métaphysicien qui a dit cela? Claude Bernard. C'est donc la science elle-même qui nous apprend que l'organisation est, non une simple composition, mais une véritable création, que le créateur est l'être vivant, que le principe de la vie n'appartient ni à la chimie, ni à la physique, qu'il est, dans l'être vivant, la cause finale, la vraie cause de l'évolution organique dont la composition élémentaire n'est que la condition. Voilà le problème du rapport de la vie et de l'organisation résolu de manière à accorder l'expérience physico-chimique avec la vraie conception physiologique. Dans cette évolution, on découvre tout ce qui révèle la présence d'une cause finale et visible, le dessein, le plan, les moyens d'exécution. « Nous voyons apparaître une simple ébauche de l'être avant toute organisation. Les contours du corps et des organes sont d'abord simplement arrêtés, en commençant par les échafaudages provisoires qui serviront d'appareils fonctionnels temporaires au fœtus. Aucun tissu n'est d'abord distinct, toute la masse n'étant constituée que par des cellules plasmatiques ou embryonnaires. Mais dans ce canevas vital est tracé le dessin idéal d'une organisation encore invisible pour nous, qui a assigné d'avance à chaque partie, à chaque élément, sa place, sa structure et ses propriétés. Là où doivent être des vaisseaux sanguins, des nerfs, des muscles, des os, les cellules embryonnaires se changent en globules de sang, en tissus artériels, veineux, musculaires, nerveux et osseux. L'organisation ne se réalise pas d'emblée; d'abord vague et seulement ébauchée, elle ne se perfectionne que par différenciations élémentaires, c'est-à-dire par un
fini dans le détail de plus en plus achevé 1 . » Quand la pensée finale de l'évolution organique saute aux yeux du physiologiste, comment le philosophe n'aurait-il pas le droit de la montrer aux adversaires de toute métaphysique?
Résumons la question. De tout temps, la théologie et la science ont pris au sérieux le débat sur l'origine des choses. Presque de tout temps, elles ont eu, chacune, leur solution de ce difficile problème, la création pour la première, l'évolution pour la seconde. L'éternel argument de la théologie, c'est qu'il n'y a pas d'autre explication de l'origine des choses. La grande objection de là science, c'est que la création est un mystère pour la raison, et qu'il n'est pas d'autre explication intelligible que l'évolution. Depuis que les questions de haute métaphysique ne sont plus à Tordre du jour, la théologie et la science ont restreint et concentré le débat sur l'origine des genres et des espèces. La science, selon sa méthode, a demandé à l'expérience la confirmation de son hypothèse. La théologie s'en est tenue à la tradition, avec d'autant plus de fermeté que l'expérience jusqu'à présent n'a point paru donner raison à l'hypothèse du transformisme. La Nature se conduit envers la science comme la Providence envers la théologie en ce moment. Si Tune refuse à la théologie des miracles, l'autre refuse à la science des expériences décisives. Il demeure avéré que l'école transformiste n'a point réussi à démontrer sa thèse; mais l'école théologique aurait tort d'en triompher. La doctrine de l'évolution reste debout, appuyée sur les révélations de la science positive. Il fut un temps où le Cosmos n'était encore que l'immense chaos de la matière pondérable et impondérable. Il fut un temps où notre nébuleuse n'était pas