‹ Le nouveau spiritualismeChapitre 82 sur 86 · Claude Bernard, La science expérimentale, p · texte numérisé non relu

Claude Bernard, La science expérimentale, p

encore notre système solaire. Il fut un temps où notre planète n'avait pas encore de forme déterminée. Il fut un temps où le globe terrestre ne portait ni plantes ni animaux sur sa surface. Il fut un temps où l'homme n'avait point encore fait son apparition dans le règne animal. Il fut un temps où les espèces actuelles de plantes et d'animaux n'avaient point encore pris la place des espèces anciennes. Comment tout cela s'est-il fait? Par la création, par une suite de créations, dit la théologie. Par l'évolution, par une série d'évolutions, dit la science. Voilà en ce moment les termes du débat. Il ne suffit pas que les faits manquent à la thèse évolutionniste pour que la doctrine de la création ait gain de cause. Il faut que la doctrine de l'évolution soit convaincue d'impuissance à expliquer comment les formes supérieures de la vie universelle ont pu sortir des formes inférieures par lesquelles la vie a commencé. Le principe de l'évolution, c'est que la nature procède, dans toutes ses œuvres, de l'être inférieur à l'être supérieur, par une série d'intermédiaires qui préparent la transition de l'un à l'autre. Or, à y bien regarder, ce procédé est encore plus incompréhensible que le procédé contraire de la brusque création, si la pensée ne met pas d'avance dans la cause ce qui se trouve dans l'effet. Il n'y a qu'un moyen d'expliquer les transformations de ce genre : c'est que la Nature possède en puissance ce qu'elle réalise en acte, par ce travail d'évolution que la vieille sagesse de la philosophie grecque avait déjà compris. Aristote avait dit que le meilleur ne peut venir du pire, et que, si cette transition paraît être le procédé constant de la Nature, il ne faut pas oublier que celle-ci ne fait qu'obéir à l'attraction irrésistible d'un principe supérieur qui est le Bien. Tout s'explique par cette réserve. Rien ne s'explique autrement. M. Herbert Spencer, qui ne veut entendre

parler d'aucune façon de la finalité de la Nature, est conséquent avec lui-même, quand il réduit l'évolution, en toutes choses, à un simple mouvement d'intégration suivi d'un mouvement contraire de désintégration qui aboutit à la dissolution. Jamais il ne parle d'un progrès de la Nature s'élevant vers la perfection, à travers toutes les phases de développement, toutes les formes transitoires qu'elle parcourt. Il nous la montre procédant partout et toujours du simple au composé, de l'homogène à l'hétérogène, puis revenant sur ses pas au delà d'un temps déterminé par la constitution même des êtres qu'elle produit, pour reprendre sa direction première, tournant ainsi dans un cercle, au lieu de suivre la ligne plus ou moins droite d'une perfectibilité indéfinie. Par là, il espère se passer de toute conception, de toute hypothèse impliquant une finalité quelconque. C'est enlever toute sa valeur et toute sa portée à la philosophie de l'évolution; meus il reste encore à expliquer la transition de l'homogène à l'hétérogène.

Le transformisme, auquel M. Herbert Spencer croit comme à une conséquence de cette philosophie, l'explique par des causes dont l'expérience n'a point démontré l'efficacité. Ni l'influence des milieux, ni la sélection naturelle, ni l'hérédité ne suffit à faire comprendre comment la Nature a pu opérer cette transformation qui a fait sortir les espèces supérieures des inférieures, l'organique de l'inorganique, la vie de la matière brute. Pour se l'expliquer, il faut concevoir la Nature comme une matrice d'une infinie fécondité, contenant dans son sein en puissance toutes les formes dont l'évolution cosmique nous donne le spectacle. Et ici, qu'on veuille bien l'entendre, la Nature n'est point un mot abstrait ; c'est la grande créatrice qui produit chacune des formes de l'existence, règnes, genres, espèces,

selon la loi de révolution, dans les conditions où ces formes deviennent possibles. Si nous ne la voyons point, dans l'époque actuelle, passer d'une espèce, d'un genre, d'un règne à l'autre, c'est que les conditions d'existence manquent, et que l'heure n'a point sonné m pour les créations d'une époque nouvelle et supérieure. Voilà comment on peut croire tout à la fois à l'invariabilité des espèces, dans l'état général actuel du monde organique, et à leur transformation dans l'avenir, sous l'action incessante de la Nature. L'œuvre progressive que la Nature fait depuis un temps dont il est impossible de calculer la durée, pourquoi ne la continueraitelle pas indéfiniment? Mais, pour comprendre cela, il faut croire à la finalité de cette œuvre.

L'évolution finale est plus facile encore à suivre dans le monde moral que dans le monde physique. Ici nous assistons, par l'histoire, à la genèse des choses. L'homme n'a guère le droit d'être plus fier de ses origines historiques que de ses origines physiques; et pourtant il s'en glorifie, avec grande raison, parce qu'elles lui peiv mettent de mesurer le progrès qu'il a fait dans la voie de la civilisation, par l'exercice de sa liberté. Comment s'expliquent ces progrès? La science, qui les constate, ne peut le voir, si la philosophie ne lui prête son flambeau. Nul ne l'a mieux compris que Guizot, le maître de l'histoire philosophique, dans notre temps et dans notre pays. « Toute histoire, celle de France surtout, est un vaste et long drame où les événements s'enchaînent selon des lois déterminées, et dont les acteurs jouent des rôles qu'ils n'ont pas reçus tout faits ni appris par cœur, et qui sont les résultats, non seulement de leur situation native, mais de leur propre pensée et de leur volonté. Il y a, dans l'histoire des peuples, deux séries de causes à la fois essentiellement diverses et intimement unies, les causes naturelles qui

président au cours général des événements, et les causes libres qui viennent y prendre place. Les hommes ne font pas toute Fhistoire : elle a des lois qui lui viennent de plus haut ; mais les hommes sont, dans l'histoire, des êtres actifs et libres qui y produisent des résultats et y exercent une influence dont ils sont responsables. Les causes fatales et les causes libres, les lois déterminées des événements et les actes spontanés de la liberté humaine, c'est là l'histoire tout entière 1 . »

Le jeu des forces libres et des forces naturelles, tantôt en accord, tantôt en opposition : voilà bien ce qui fait Thistoire. La Providence agit de deux façons dans l'évolution qui en fait comme la fatalité. Elle agit par les lois naturelles extérieures à l'humanité. Elle agit aussi par les lois morales qui lui sont intérieures. Qu'estce qui fait du progrès une sorte de nécessité qui a pu faire dire à un théologien que l'homme s'agite et que Dieu le mène. C'est précisément cet amour de l'idéal qui est au fond de la nature humaine, individus, peuples, Humanité tout entière, et qui l'entraîne, avec ou sans le concours de la volonté, dans les voies de la perfectibilité à laquelle elle est prédestinée. Telle est, en réalité, la part de l'action divine dans le drame de l'histoire. Oui, sans doute, on ne saurait trop le redire avec notre grand historien, l'homme reste libre dans l'Humanité, comme dans l'individu. Mais d'abord il y a, dans sa vie individuelle ou sociale, une part de fatalité naturelle à laquelle l'action divine n'est pas étrangère, puisqu'elle se révèle dans la Nature elle-même. Celle-là a toujours été mise en relief par l'école historique de l'évolution, trop disposée à ne faire qu'une maigre part à la liberté. Il y a aussi une part de fatalité divine, tout intime, dont cette école ne s'occupe guère, qui explique

1. Histoire de France racontée à mes petits-enfants, Préface.

et justifie le mot de la théologie, et que Ton ne, prend pas toujours dans son véritable sens. Ce n'est point seulement par les causes naturelles que Dieu mène l'homme, c'est surtout par les causes morales, qui toutes se résument dans l'instinct du bien.

C'est donc à la finalité qu'il faut en revenir, dans toute espèce d'évolution. La philosophie qui porte ce nom, et dont mon spiritualisme n'a point peur, n'a toute sa portée, sa beauté, sa lumière que parla pensée qui l'éclairé, la féconde, la rend acceptable. On a cherché à expliquer comment la monère a pu être le type élémentaire de toute la série animale qui s'est déroulée dans la suite des temps. On a raconté comment le singe perfectionné a pu devenir l'homme primitif. Est-ce de l'histoire ou du roman? Gela intéresse plus la science que la philosophie. De quelque manière que les choses se soient passées, dans l'évolution universelle qui a fait sortir le Cosmos du chaos, la philosophie actuelle croit fermement, avec la science, que tous les changements survenus, soit sur la scène immense du monde, soit dans l'organisation intérieure des individus qui le peuplent, ont eu lieu sans l'intervention d'une cause surnaturelle, en se rattachant toujours à un état antérieur, à une forme préexistante, par une évolution, et non une création proprement dite. Du moment qu'on sait voir dans la Nature entière ce qui y est réellement, cette pensée finale, cette idée directrice que la science ne reconnaît que dans l'évolution organique, tout s'explique. L'évolution universelle n'a plus rien de mystérieux pour l'intelligence. Seulement il faut reconnaître que, pour opérer de tels miracles, la Nature choisit son moment et ses moyens d'exécution. Son œuvre faite, elle en dérobe le secret à la science qui ne peut que faire des hypothèses plus ou moins probables. Quant à l'œuvre elle-même, elle n'est un mystère

que pour la science. Il y a longtemps que la philosophie Fa pénétré :

Mens agitât molem, et magno se corpore miscet.

La Nature ne fait plus d'hommes avec des singes, si toutefois elle en a jamais fait. Elle ne fait plus d'espèces nouvelles avec des espèces différentes. Elle ne fait que des variétés, et encore avec le secours de l'art humain. ' Mais, sous l'impulsion et la direction de l'esprit qui est en elle et qui la travaille, elle a opéré toutes ces métamorphoses. Rien ne nous dit qu'elle soit au bout de son œuvre. C'est parce qu'elle est suspendue au Bien, selon le mot d'Aristote, qu'elle obéit à la loi du progrès éternel qui le réalise.

Je demande au lecteur la permission de terminer ce chapitre par une page à laquelle je ne pourrais rien ajouter 1 . « La philosophie, en introduisant le principe de finalité dans les éléments des choses, n'est point dupe d'une illusion psychologique. Elle ne prête à ces éléments aucune des propriétés propres aux causes finales qui opèrent dans les œuvres de l'industrie ; elle ne fait que leur attribuer un caractère sans lequel il serait impossible de rendre raison de leur mouvement vers Tordre et l'harmonie finale. Ce caractère, aux yeux de l'école spiritualiste, est le fond même de l'être, en ce sens qu'il en est une propriété essentielle, et, si Ton nous passe le mot par trop métaphysique, consubstantielle avec le mouvement qui lui est propre. Dire que toute substance est force ne suffit pas; il faut ajouter que toute force a en elle le principe de sa direction, et que le mouvement par lequel elle se produit est une tendance nécessaire vers une fin. Et si le savant veut savoir quelle méthode, expérimentale ou spécu-

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