‹ Le nouveau spiritualismeChapitre 83 sur 86 · Revue des Deux Mondes, t. XXX, p · texte numérisé non relu

Revue des Deux Mondes, t. XXX, p

lative, donne cette certitude au philosophe, celui-ci peut répondre : ni Tune ni l'autre. C'est dans l'analogie qu'il puise le principe de finalité, comme c'est à la même source qu'il puise le principe de causalité. Que si on lui conteste cette source d'induction, pour le cas dont il s'agit, il demandera au savant quand il est permis de s'y fier. Où l'analogie offre-t-elle des caractères plus frappants? Où impose-t-elle avec plus d'autorité une conclusion? Si l'esprit scientifique résiste à reconnaître entre les œuvres humaines et les œuvres naturelles un rapport commun de moyen à fin, il retombe dans l'hypothèse insoutenable du hasard. Il y retombe avec d'autant plus de désavantage, que la science a plus fait pour démontrer l'ordre qui règne partout dans la Nature. Entre l'incroyable coup de dés qui a improvisé cet ordre, dont on ne s'explique pas plus la conservation que la création, et la cause finale opérant partout et toujours, il faut choisir. »

« Je ne comprends donc pas comment M. Renan a pu dire, que « l'univers est un tirage au sort d'un nom- » bre infini de billets, mais où tous les billets sortent. » Quand le bon billet sortira, ce ne sera pas un coup » de Providence; il fallait qu'il sortît. » Je le comprends d'autant moins qu'auparavant il avait dit : « Le monde » va vers ses fins avec un instinct sûr. Le matérialisme » mécanique des savants de la fin du xviii siècle me » paraît une des plus grandes erreurs qu'on puisse pro- » fesser f . » C'est dans cette dernière doctrine qu'il faut voir la vraie pensée de l'auteur; car il la classe dans la catégorie des certitudes, tandis qu'il laisse flotter la première dans la catégorie des probabilités, parmi lesquelles nous croyons apercevoir beaucoup de rêves. Le monde des causes finales n'est rien moins qu'une grande lote-

i. Dialogues philosophiques.

rie, dont la main du hasard tire les billets ; c'est un immense concert, au contraire, dont les innombrables exécutants ont tous en eux-mêmes leur note écrite comme par la main d'un chef d'orchestre invisible. Et alors que ce Maître incomparable resterait caché aux regards de la raison humaine, elle n'en croirait pas moins que la sublime harmonie de ce concert n'est pas un jeu du hasard. »

€ Voilà comment la métaphysique éclaircit ce problème de l'origine des êtres, comment elle complète et couronne la philosophie de l'évolution. Le principe de finalité est une de ces idées que Pascal logeait derrière la tête du savant, et Leibniz en faisait la lumière de toute science, sans laquelle on ne voit, on ne comprend rien au mouvement de la vie universelle. Cette lumière a brillé de tout temps dans le domaine de la philosophie; elle éclairait ses premières et obscures notions de la Nature. L'esprit humain fermera-tril les yeux devant le spectacle de cet Univers nouveau que la science lui a fait connaître? Est-ce au moment où le ciel de nos astronomes lui fait contempler la majestueuse harmonie de ses mondes en mouvement, où la terre de nos géologues nous découvre les étonnantes métamorphoses à travers lesquelles elle a passé de l'informe et confuse matière au Cosmos resplendissant dont la vue nous éblouit, où l'Humanité de nos historiens nous laisse voir la série des changements qui l'ont élevée d'une barbarie voisine de la bestialité à la plus haute civilisation, où toute science nous montre la loi de l'évolution progressive gouvernant le monde physique comme le monde moral, est-ce à ce moment que la philosophie dite positive pourrait réussir à éteindre le flambeau qui illumine l'immense scène de la Nature? Je ne puis le croire. Qu'on me permette de le redire encore, les écoles passeront, la science restera, et au-dessus d'elle

brillera toujours la grande lumière qui en rend toutes les révélations intelligibles. « Les cieux racontent la gloire du Très-Haut, » s'écriait le prophète, les yeux fixés sur ce firmament dont la Bible ne nous donne qu'une grossière image. Depuis les découvertes qui nous ont initiés à ses merveilles, la Nature est bien autrement éloquente. Quelle poésie pourrait égaler l'hymne qu'elle chante jour et nuit à la gloire du créateur ! ? »

On voit que la pensée de ce livre n'est pas nouvelle. Chercher l'accord de la philosophie et de la science a été la constante préoccupation de ma vie philosophique. L'ancien spiritualisme opposait l'esprit à la matière, Dieu à la Nature, l'ordre surnaturel à l'ordre naturel, faute de bien connaître l'ordre naturel, la Nature et la matière. Le nouveau spiritualisme, mieux instruit, ne sépare point l'esprit de la matière, Dieu de la Nature, le surnaturel du naturel. Il va plus loin. Il conçoit les rapports de l'esprit et de la matière, de Dieu et de la Nature de telle façon que c'est la matière qui est dans l'esprit, et la Nature qui est en Dieu. L'ordre naturel, c'est Tordre réglé par l'action des lois physicochimiques. L'ordre surnaturel, c'est l'ordre supérieur soumis au principe de finalité. C'est, dans le sens vraiment philosophique du mot, la Providence, toujours d'accord avec le Destin dont elle domine les lois, sans jamais les violer.

Un disciple de l'école positiviste me dira sans doute qu'une telle explication des choses est une simple affiiv mation de la pensée, une hypothèse qui n'est susceptible d'aucune vérification. J'en conviens, si l'on prend le mot dans son sens strictement scientifique. Je ferai seulement observer que les conceptions métaphysiques ne sont point de nature à être rigoureusement vérifiées.

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