‹ Le nouveau spiritualismeChapitre 85 sur 86 · CHAPITRE ffl · texte numérisé non relu

CHAPITRE ffl

Ce n'est pas seulement le spectacle de Tordre universel qui éveille cette pensée dans tout esprit vraiment philosophique. La réalité nous offre des phénomènes qu'on pourrait appeler des faits décisifs, et qui se refusent à une explication purement scientifique. Elle est la réflexion qui vient à l'esprit de tous ceux qui n'ont pas l'horreur de la métaphysique. Un philosophe fort au courant de la science contemporaine a publié plusieurs livres très intéressants sur toutes les* parties de la biologie, notamment sur la physiologie et la psychologie humaine. Ainsi qu'il le dit lui-même, dans une courte préface, « il n'a pas avancé une proposition qui ne s'appuyât sur des faits existants, contrôlés et toujours vérifiables *. » Que manque-t-il donc à cette science encyclopédique pour bien conclure ? Ce n'est, certes, ni l'abondance des observations et des expériences, ni la rigueur des raisonnements, ni la précision du langage. Il lui manque la lanterne sans laquelle elle ne peut voir clair dans l'ensemble des choses dont l'observation et l'analyse lui font pénétrer le détail. Quand des esprits comme M. Taine et M. Ferrière vont à la conclusion dernière, avec leur intrépidité naturelle,

1. L'âme est la fonction du cerveau, t. I, par Emile Fsrrièrb.

elle nous apparaît si absolue et si crue dans sa simplicité, qu'elle provoque l'étonnement et presque la révolte dans ce monde philosophique qui se partage entre la croyance naïve et le doute réfléchi. La volonté ramenée, comme l'instinct, à l'action réflexe ; l'âme humaine, comme toute individualité vitale, comme toute unité cosmique, réduite à une pure résultante; Dieu défini la simple loi de toutes les forces dont l'action fait l'harmonie universelle, voilà des thèses dures pour l'oreille du sens commun.

Comment la science peut-elle conclure que l'acte volontaire n'est qu'une action réflexe? Rien de plus naturel. Comme elle n'a le sentiment intime d'aucun type de causalité et de personnalité, elle en est réduite à chercher toujours et partout la cause d'un phénomène dans l'antécédent qui en est la condition. Quand je dis la science, j'entends aussi bien la science de cette école psychologique qui applique les méthodes scientifiques à l'observation des phénomènes moraux que la science physiologique elle-même. A prendre l'homme par le dehors, c'est-à-dire par les actes extérieurs qui manifestent sa volonté, il est certain qu'il obéit, soit à la force des penchants, soit à l'entraînement des passions, soit à ce que nos positivistes appellent la loi des motifs. C'est à tel point qu'un esprit, un caractère, un tempérament quelconque étant donné, on peut presque toujours prévoir ce qu'un homme fera dana telles ou telles circonstances. Il y a donc là une sorte de nécessité qui gouverne la vie morale, et qui n'est pas sans analogie avec cette autre nécessité qui est la loi universelle des phénomènes de l'ordre physique. Tel est l'aspect sous lequel l'observateur doit voir les choses de l'âme humaine, au point de vue où il s'est placé : l'acte volontaire lui apparaît comme lié et enchaîné à tel ou tel antécédent, comme les phénomènes extérieurs.

Donc, rien de plus naturel. Mais aussi rien de plus faux pour qui, outre le sens commun, a le sentiment de ce qui se passe en lui. Oui sans doute, ne cesserai-je de le redire aux physiologistes et aux psychologues de l'école expérimentale, tel homme cède habituellement à ses passions; mais, tout en leur cédant, ne sent-il pas qu'il pourrait leur résister? Il le sent si bien, qu'il se reconnaît coupable de la faute ou du crime qu'il commet. Oui, tel autre, au contraire, écoute ordinairement la voix de la raison; mais, en l'écoutant, ne sent-il pas qu'il pourrait faire autrement? Il le sent si bien, qu'il ne peut se soustraire à un sentiment de satisfaction personnelle. On se laisse abuser par une analogie qui ne devrait jamais prévaloir contre la conscience; on fait des mobiles et des motifs de nos actions des forces qui entraînent, des lois qui déterminent fatalement la volonté. Cela vient de ce qu'on ne regarde qu'au résultat de l'activité volontaire, sans atteindre l'acte lui-même. Qu'importe que le résultat total soit ramené à une loi, et puisse être l'objet d'une prévision? Qu'importe que la vie humaine, sous l'impulsion d'un penchant, d'une passion, ou sous l'autorité de la raison, présente un certain caractère d'uniformité, soit dans un sens, soit dans un autre? En quoi cela infirme -t-il le témoignage de la conscience, qui est toujours là pour attester que l'homme a été libre, responsable, méritant ou déméritant, dans tous les actes de sa vie normale et réellement personnelle? Que l'homme essentiellement passionné suive sa voie; que l'homme essentiellement raisonnable suive la sienne; que l'homme chez lequel la raison et la passion se disputent l'empire, flotte entre les deux voies, sans s'engager résolument dans aucune : qu'y at-il en tout cela de contradictoire à la notion de liberté? Et parce que les faits moraux ont aussi leur ordre, leur enchaînement, leur loi enfin, est-ce une raison

pour en conclure que l'homme n'est point un être libre? N'y a-t-il pas entre la nécessité de l'ordre physique et celle de l'ordre moral une assez grande distance pour que la liberté y trouve sa place 1 . Quand donc il serait vrai que l'homme « ne veut jamais en blanc », comme le dit toute l'école déterministe, avec Littré, avec M. Vulpian, avec M. Taine, avec M. Ferrière, qu'en faudrait-il conclure, sinon que la liberté d'indifférence est un état fictif de l'âme humaine? Or tous les moralistes profonds savent bien que cette indifférence, si elle existe jamais, n'est qu'un degré inférieur de la liberté, loin d'en être le vrai type, que plus la volonté agit d'après des motifs, plus elle est raisonnable, et partant plus elle est libre. N'est-ce pas l'état de parfaite sagesse qui est l'idéal de la liberté?

L'école des Thomas Reid, des Maine de Biran, des Cousin, des Jouffroy, des Damiron, des Garnier a beau mettre ces vérités dans tout leur jour, nos savants, et à leur suite quelques-uns de nos philosophes, ne peuvent accepter une doctrine qui leur paraît la négation même de la science. Selon eux, la liberté ne serait qu'un effet sans cause. C'est un mot vide de sens, comme ceux d'unité, de spontanéité, de personnalité, parce qu'ils n'en trouvent pas les types dans l'ordre des phénomènes physico-chimiques. Mais restituez à tous ces mots leur sens métaphysique, faites-les comprendre au monde savant, et la liberté n'aura plus d'adversaires, parce que la science, instruite par la philosophie, aura compris que la spontanéité est le fond de l'être, en tout et partout, que, par conséquent, l'action réflexe, loin d'expliquer la volonté, a besoin d'être expliquée ellemême par une causalité supérieure dont la loi est la finalité.

Si la science mène tout droit à l'action réflexe, dans l'explication de la volonté, elle conduit aussi naturellement à la résultante, dans l'explication de l'unité vitale. C'est à la mécanique, la plus simple et la plus abstraite de toutes les sciences de la nature, qu'elle emprunte ce principe d'explication. Toute composition de forces aboutit, en effet, à une force composée qui peut toujours se décomposer en forces simples. C'est cette unité de concours qui se nomme une résultante, et dont la science est conduite à faire le type de toutes les unités de la nature, unités chimiques, unités organiques, unités psychologiques. La science ne connaît pas d'autre unité que celle-là, la seule qu'elle puisse concevoir. Sans doute, les explications simples sont les meilleures, quand elles ne laissent pas de grosses difficultés à résoudre. En voici une que la philosophie soumet à la science. Il est un phénomène qui ne se produit pas en mécanique : c'est la réaction de l'effet sur la cause. Si toute unité, dans la nature, n'est qu'une résultante, comment comprendre que cette résultante puisse réagir sur les forces composantes? Quelle action peut avoir le tout sur les parties, le composé sur les éléments? Pour prendre l'exemple le plus décisif, comment la force centrale, que l'on nomme l'âme humaine, peut-elle exercer sur toutes les cellules organiques l'action que constate l'expérience, si elle n'est qu'une simple résultante? Voilà le mystère, non pas seulement pour l'unité animique, mais encore pour toutes les unités du règne organique, sans oublier les unités du règne végétal : comment l'effet peut-il réagir sur la cause, s'il n'est pas lui-même une cause?

Il y a plus. La science établit naturellement entre l'organe et la fonction le rapport de la cause à l'effet. Elle n'a pas de peine à démontrer que la perfection de la fonction est en raison directe de la puissance de

l'organe. Mais voici une loi qui prouve également l'inverse dans une certaine mesure : l'exercice fortifie l'organe. Ainsi, c'est un fait certain que le travail intellectuel favorise le développement des lobes frontaux. Chez les races avancées en civilisation, les lobes frontaux ont une prédominance marquée; on les appelle races frontales. Chez les races encore à l'état sauvage, ce sont les lobes occipitaux qui prédominent; on les appelle races occipitales. Gratiolet a découvert que, chez les races civilisées, les sutures du crâne s'ossifient, se soudent d'arrière en avant, c'est-à-dire de l'occiput au front. Il en résulte que les lobes frontaux peuvent s'accroître encore, alors que les autres lobes du cerveau ne le peuvent plus. Par contre, Gratiolet avait observé que l'inverse a lieu chez les races barbares. L'ossification des sutures se fait d'avant en arrière, c'est-à-dire du front à l'occiput. Il y a plus encore, si l'on en croit certaines révélations de la physiologie cérébrale. Jean Muller, le grand physiologiste, et M. Vulpian ont affirmé que tel organe peut à la longue, et par la force de l'habitude, en remplacer un autre, et ils ont cité quelques expériences qui semblent confirmer cette loi. Sous l'impression de cette vérité, on a pu dire que c'est la fonction qui crée l'organe, contrairement à l'opinion commune qui affirme le contraire. La conclusion est peut-être un peu paradoxale. Il est mieux d'affirmer que c'est la cause finale, l'idée directrice qui crée tout à la fois l'organe et la fonction. Ce qui n'est pas douteux, c'est que, dans telle paire d'organes intérieurs, un seul organe suffit à la fonction, si l'autre vient à être détruit par la vivisection ou la maladie : exemple, les lobes cérébraux de gauche et de droite.

On croit avoir expliqué l'activité générale du cerveau par l'activité propre des cellules qui en corn-

posent le tissu. Mais cette danse des cellules, que M. Taine devine au fond de l'activité cérébrale, est-ce une danse sans rythme, sans mesure et sans accord, dont les mouvements s'exécutent au hasard? En ce cas, comment arriverait-elle à produire l'admirable concert de la vie psychique? Il y a donc là un chef d'orchestre, invisible au plus fin microscope, qui en donne la note et en dirige les mouvements. Nous voilà toujours ramenés à l'idée de finalité. Et alors même que notre philosophe, toujours esclave de l'analyse, nierait l'action de toute cause centrale et générale, il lui faudrait bien reconnaître que les cellules n'en obéissent pas moins individuellement à une impulsion finale. Autrement, pourquoi cette danse merveilleuse ne tourneraitelle pas en sarabande échevelée? Danse des cellules, tourbillon vital, évolution organique, la philosophie peut accepter toutes les explications de la science, pourvu qu'on n'oublie point la cause de cette admirable harmonie, qui est la loi des mondes, aussi bien que des atomes.

Toujours sous l'illusion de la même méthode d'analyse, M. Gh. Richet, voulant expliquer la suspension des opérations volontaires qui caractérise l'état somnambulique, commence par supprimer, comme une hypothèse inutile, la volonté entendue à la façon des spiritualistes. Il n'existe pas, selon lui, de force spontanée dirigeant l'intelligence . « Cette force n'est peut-être rien autre que le souvenir des excitations antérieures accumulées dans l'esprit. Chez tout individu sain, il y a, coexistant l'une à côté de l'autre, un grand nombre d'idées qui se balancent et se compensent mutuellement. Toutes ces idées étant simultanément présentes à la conscience, c'est de cette balance, de cet équilibre, que résulte la spontanéité apparente de notre être. Si l'on voulait pénétrer plus profondément dans la cause de l'abolition de la volonté, on la trouverait peut-

être dans une sorte d'amnésie. Pour arrêter une pensée, il en faut une autre qui y mette obstacle; pour entraver un sentiment, un autre sentiment plus fort doit prendre naissance. Pour choisir, il faut évidemment plusieurs idées entre lesquelles s'établisse le choix 1 . » Tout ce que nous autres psychologues nommons. unité, spontanéité, volonté, liberté, autant d'illusions que la science fait évanouir au creuset de ses analyses. Voilà où conduit la tyrannie d'une méthode exclusive. Il ne vient pas même à la pensée de nos savants que rien, dans la nature vivante, comme dans la nature sans vie, puisse s'expliquer autrement que par les lois de la mécanique. Ils ont raison de vouloir tout observer, tout voir, tout constater par l'expérience, tout distinguer par l'analyse. Ils n'ont pas tort de vouloir tout expliquer par leur méthode, dans une certaine mesure. Il y a de la mécanique en tout, comme l'a dit Leibniz. Mais n'y a-t-il que do la mécanique? On ne veut d'unité, do spontanéité nulle part. On ne reconnaît pour causes aux phénomènes de la nature, comme aux phénomènes de l'esprit, que la loi des résultantes et la loi des associations. On ne s'aperçoit pas qu'avec toutes ces explications scientifiques on en reste au mystère du hasard, principe de tout ordre, dans toutes les parties du Cosmos.

La science est donc impuissante h expliquer les faits avec toutes les ressources de l'expérience etde l'analyse. Réaction de la force centrale sur les forces locales, dans l'économie de la vie humaine; substitution d'un organe à l'autre, dans l'exercice de telle ou telle fonction ; jeu de l'activité mentale, expliqué par la danse des cellules cérébrales; volonté expliquée par l'équilibre des idées; unité du moi et conscience expliquées par la perma

i. L'homme et V intelligence, chapitre du Somnambulisme.

nence des idées et des sentiments associés : tout est mystère. Et pourquoi tout est-il mystère? C'est que, s'il y a de la mécanique en tout, il y a aussi en tout de la métaphysique.

Introduisez dans l'explication des phénomènes qui viennent d'être constatés le principe métaphysique de la causalité finale : le mystère disparaît. On comprend la liberté des actes volontaires, en raison de la causalité propre qui fait l'être personnel, le moi. On comprend la spontanéité des mouvements instinctifs, en raison de la finalité qui fait le fond de l'instinct. On comprend partout le jeu de la vie résultant de l'action des forces organiques combinée avec l'action de la force centrale qui fait l'unité, l'individualité, l'être réel, dans l'animal et dans la plante. On comprend comment l'exercice de la fonction fortifie, développe, crée même l'organe, dans une certaine mesure, par la vertu de la cause finale, de Y idée directrice qui réside au fond de l'être vivant, travaillant l'organe et l'organisme tout entier, de manière à les préparer à leurs nouvelles fonctions, rendues nécessaires par la suppression des organes spéciaux. Supprimez par la pensée la cause finale, la seule et vraie cause, dans le monde des êtres vivants, tous ces faits sont inintelligibles; restituez-la à la nature entière, tout y reçoit une explication simple et claire. Tous les actes de la volonté, tous les mouvements de l'instinct, toutes les actions et réactions de la vie animale, toutes ces unités organiques, que la science ne peut concevoir que comme des réactions mécaniques et de simples résultantes, n'ont plus rien qui ne se puisse comprendre. On ne saurait trop le redire : aucun organisme, quel que soit son degré de complication, n'est un simple système; c'est un être. Et le principe de cette unité réelle et vraiment individuelle, c'est la causalité finale qui lui est inhérente. Un éminent pro-

fesseur de physiologie, Chauffart, dont j'ai parlé ailleurs, a exprimé cette vérité avec une grande force. « Ce spectacle d'une finalité immanente que l'homme découvre partout en lui, il le retrouve à tous les degrés de l'être vivant. Tout animal, tout être organisé, le végétal luimême, possède une fin propre. Rien ne vit (il eût pu dire rien n'est) qu'à la condition de tendre à un but; par contre, tout but implique la présence et l'action de la vie. Autonomie vivante, unité vivante, spontanéité vivante, finalité vivante, toutes ces notions primordiales sont solidaires. La fin est le couronnement et la raison même de l'organisme vivant; plus cet organisme s'élève, et plus la fin qui le domine apparaît éclatante *. »

Reste la grande énigme pour la science, Dieu. Il lui est impossible de voir, sous ce grand nom, autre chose que la Loi suprême, en laquelle se résument toutes les lois dont la science nous donne la formule. C'est dire que la science ne met dans ce mot qu'une abstraction, tandis que la métaphysique en fait l'expression de la suprême Réalité, son Dieu étant la suprême Cause et la Fin suprême des choses. Le Dieu de la métaphysique, loin d'être une simple loi de l'être, est l'Être par excellence, le fond même de toute existence, la cause première de toute activité. Il est l'Être des êtres, la Cause des causes, la Fin des fins. Voilà comment il est le véritable absolu.

C'est ainsi que la métaphysique éclaire la science. Si on la considère dans son objet propre, elle se réduit à quelques hautes conceptions, à quelques profondes formules qui n'ont pas beaucoup changé, depuis les origines de la philosophie. Que si on l'envisage dans ses applications au monde de la réalité phénoménale, qui fait l'objet de la science, on en comprend la vertu et la

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