CHAPITRE VI
RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS
Avec saint Justin est close la période de préparation du canon du Nouveau Testament, puisque, après lui, nous allons trouver la mention de l'évangile tétramorphe et l'usage chez saint Irénée de presque tous les écrits néotestamentaires. Nous pouvons donc résumer les témoignages que nous avons rassemblés et établir l'usage quia été fait des écrits canoniques et l'autorité qui leur a été attribuée dès la fin du i^^ jusqu'au milieu du 11^ siècle.
Après le milieu du ii^ siècle, ainsi que nous le prouverons plus loin, les quatre évangiles sont rassemblés en collection et les Actes des apôtres, les épîtres pauliniennes et quelques épîtres catholiques sont connus et tenus pour inspirés. Si nous revenons en arrière, nous constatons que saint Justin a connu et utilisé les quatre évangiles. Il nous apprend qu'ils jouissent de la même autorité que les livres de l'Ancien Testament, puisqu'ils sont lus conjointement avec ceux-ci dans les assemblées chrétiennes. Il nomme l'Apocalypse et l'attribue à Jean l'apôtre. Il s'est servi de quelques-unes des épîtres pauliniennes : Romains, I Corinthiens, Colossiens, II Thessaloniciens, I Timothée, de la épître
I6i PRÉPARATION DU CANON DU NOUVEAU TESTAMENT.
de saint Pierre de celle de saint Jacques, de Tépîtrc aux Hébreux et peut-être des Actes.
Papias a connu et nommé les évangiles de saint Matthieu et de saint Marc, la épître de saint Jean et la P® épître de saint Pierre ; il aurait cité aussi deux passages de l'Apocalypse. Le témoignage que nous donne un presbytre au sujet de cet écrit serait très important, s'il était certain.
Aristide parle des écrits des chrétiens et se sert des évangiles qui, pour lui, sont une Ecriture sainte.
Le pseudo-Clément connaît deux groupes d'écrits : rÉvangile et les Apôtres, mais il paraît avoir employé des écrits extra-canoniques de la même façon que les canoniques.
Dans le Pasteur d'Hermas on relève des traces très apparentes des quatre évangiles et d'eux seuls, de l'épître de saint Jacques, de l'épître aux Hébreux et de quelques épîtres pauliniennes.
Saint Barnabé a certainement connu l'évangile de saint Matthieu et il l'a placé au rang des Ecritures inspirées. Il a peut-être connu les autres évangiles, probablement le I V^ Il s'est servi des épîtres pauliniennes, principalement de l'épître aux Hébreux, de la P® épître de saint Pierre et peut-être de l'Apocalypse.
L'auteur de la Didachè a emprunté des textes à saint Matthieu et à saint Luc, peut-être à saint Marc, et il parle d'un évangile écrit, règle de conduite, possédant donc une autorité divine.
Saint Polycarpe a un recueil des épîtres pauliniennes; il nomme même Paul, qui a donné des enseignements aux Corinthiens et aux Philippiens. Il connaît saint Matthieu et peut-être les autres évangiles. Ces évangiles étaient-ils réunis en collection comme les épîtres pauliniennes? Quelques expressions lui sont venues des Actes, de l'épître aux Hébreux, de la
épître de saint Jean, et même quelques passages sont empruntés à la épître de saint Pierre.
Saint Ignace d'Antioclie a connu presque tous les écrits du Nouveau Testament, mais les a cités très largement; il nest pas certain, mais seulement probable, qu'en nommant TEvangile et les Apôtres il ait désigné des écrits.
Saint Clément Romain a connu saint Matthieu et saint Luc, peut-être saint Marc, certainement les épîtres pauliniennes, Fépître aux Hébreux. Il affirme que Paul en écrivant aux Corinthiens était divinement inspiré. Il a connu les Actes et la P^ épître de saint Pierre.
En fait, dès Fan 90, les évangiles de saint Matthieu et de saint Luc sont connus dans toute TÉglise, celui de saint Marc est rarement cité. Le IV^ évangile, d'abord connu en Asie, puis à Alexandrie, se trouve partout dès le second quart du ii^ siècle. La collection des épîtres pauliniennes a été formée de bonne heure à Rome, à Corinthe, à Antioche, à Smyrne et à Philippes, et le recueil était partout le même. L'épître aux Hébreux était connue à Rome, à Alexandrie et en Asie. Les Actes n'ont laissé partout que des traces incertaines. La P'^ épître de saint Pierre était connue à Rome, en Asie et à Alexandrie; l'épître de saint Jacques à Rome ; la P^ épître de saint Jean à Smyrne; l'Apocalypse en Asie et peut-être à Rome. Seules, les deux petites épîtres de saint Jean, la IP épître de saint Pierre et celle de saint Jude ne paraissent avoir laissé aucune trace, sauf celles très rares et indécises que nous avons relevées, ce qui peut s'expliquer par le fait de leur brièveté et de leur minime importance doctrinale.
De l'examen des écrits hétérodoxes nous dégageons les conclusions suivantes : Les hérétiques du second
siècle ont connu les évangiles canoniques et, à Finsta de ceux-ci, ils ont composé pour leurs adhérents de livres qui prétendaient les supplanter. La diffusion d l'évangile particulier à chacune de ces sectes hétéro doxes a été locale et peu étendue, sauf de celui de Mar cion, qui s'est répandu à travers le monde chrétien, mai seulement à l'usage des Marcionites.
De ce résumé, il résulte que presque tous les livre du Nouveau Testament ont été connus en des propor tions diverses par les auteurs qui ont écrit de l'an 90 l'an 170 après J.-C; que, dès l'origine, ils ont été re gardés dans toute l'étendue de l'Eglise chrétienn comme possédant une autorité divine. Quelques évangiles apocryphes et des écrits, tels que l'épître de saint Clément, la Didachè, le Pasteur d'Hermas ont joui d'une autorité locale, mais aucun d'eux n'a été accepté par toutes les communautés chrétiennes. Nous examinerons plus loin l'opinion de ceux qui soutiennent que tous les évangiles, les canoniques, aussi bien que les non canoniques, n'ont eu tout d'abord qu'une acceptation locale.
S'il faut arriver au milieu du ii® siècle pour trouver les écrits du Nouveau Testament nettement placés sur le même rang d'autorité que les livres de l'Ancien Testament, on doit conjecturer qu'antérieurement ils avaient déjà obtenu cette place, puisque saint Barnabé les cite de la même façon que l'Ancien Testament. On peut ajouter que cette conclusion est un minimum et qu'on ne pourrait être taxé d'exagération si l'on affirmait que, dès le commencement du ii® siècle, les écrits chrétiens reproduisant les paroles de Jésus et des apôtres, ont possédé l'autorité attribuée à ces paroles et ont été regardés, parconséquent, comme les équivalents des livres de l'Ancien Testament, organe de la parole de Dieu. Il semble même que déjà, à cette époque, deux
recueils sont formés : l'Évangile et les Apôtres, sans que nous voyons cependant que ces collections soient officielles et fermées. C'est sur ces derniers points qu'il a été le plus discuté.
Malgré ces faits, que nous jugeons suffisamment établis, on a soutenu diverses hypothèses que nous devons examiner.
1° D'après Leipoldt ^ , jusque vers le milieu du ii^ siècle, on ne tenait pas les évangiles pour des Écritures saintes à l'égal de FAncien Testament. Examinons les preuves qu'il donne de son affirmation.
1. Les évangiles, dit-il, n'étaient pas tenus par les premiers chrétiens pour des trésors de haute valeur, puisqu'on n'a pas eu soin d'en conserver les manuscrits originaux. En réalité, ces livres étaient regardés comme des écrits ordinaires, dont les originaux ne possédaient aucune valeur particulière.
Le fait de la disparition des autographes néotestamentaires nous paraît mal interprété. Et d'abord, il est difficile d'affirmer que l'on n'a pas essayé de conserver les manuscrits autographes des évangiles, lesquels ont dû disparaître dans la tourmente des persécutions réitérées. De plus, la fragilité du papyrus sur lequel ils étaient écrits a pu être la cause de leur destruction, malgré le soin que l'on en prenait. D'ailleurs, les chrétiens pouvaient estimer divin le contenu des évangiles, sans étendre cette vénération jusqu'aux manuscrits, même autographes, qui les contenaient.
2. On ne tenait pas, dit-il encore, les évangiles pour des écrits inspirés, puisqu'on se permettait d'en altérer le texte. C'est de cette époque que proviennent les interpolations intentionnelles; leurs termes n'étaient donc pas tenus pour saints. Saint Jérôme est un té-
1. Geschichte des neiUestamentlichen Kanons; I, Die Entstehung, p. 113, Leipzig, 1907.
moin de ces altérations des manuscrits quand il a écrit à Damase ^ : « Magnus siquidem hic in nostris codicibus error inolevit, dum quod in eadem re alius evangelista plus dixit, in alio, quia, minus putaverint, addiderunt; vel dum eumdem sensum, alius aliter expressit, ille qui unum e quattuor primum legerat, ad ejus exemplum ceteros quoque aestimaverit emendandos. Unde accidit ut apud nos mixta sint omnia, et in Marco plura Lucae atque Matthaei, rursum in Matthaeo Joannis et Marci, et in caeteris reliquorum quae aliis propria sunt, inveniantur. »
Leipoldt cite quelques-unes de ces altérations du texte, intentionnelles ou non. On avait adouci la parole de Jésus sur la croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné? » laquelle a été changée, dans le Codex de Bèze, par : « Pourquoi m'as-tu fait ces reproches, Tt toviôiŒocç (JL£ ? )) et dans Févangile de Pierre par : « Ma puissance, ma puissance, tu m'as abandonné : t) o'jva|jt.iç [jLou, ^ ouvauLiç [[jLouj xaTsXsi^dc; [jls ». Le Magnificat prononcé par Elisabeth a été attribué à Marie. Le texte du « Notre Père » dans saint Luc a été complété à l'aide du texte de saint Matthieu. La péricope de la femme adultère a été prise dans l'évangile des Hébreux pour être insérée dans le IV*" évangile. L'ancienne finale de saint Marc a été supprimée ou remplacée par une autre.
Remarquons d'abord que le texte de saint Jérôme prouverait, si l'on admet la conclusion de Leipoldt qu'encore au ly^ siècle on ne regardait pas les évan giles comme Ecritures divines, puisque c'est à cette époque que saint Jérôme en constate les variantes. D plus, les divergences les plus considérables que l'on relève entre les textes évangéliques proviennent de la -comparaison du Codex de Bèze avec les autres manus