Epistula ad Damasum, placée comme préface de la Vulgate
parle aussi de traducteurs multiples. Après avoir remarqué que pour les manuscrits latins il y a autant de leçons divergentes que de codex, il ajoute : Sin autem veritas est quaerenda de pluribus, cur non ad graecam originem revertantes ea quae vel a vitiosis interpretibus maie édita? Ces paroles semblent indiquer des variantes dues aux traducteurs, car il parle ensuite de celles qui proviennent des copistes : s vel a librariis dormitantibus aut addita sunt aut mutata ».
Saint Augustin est plus explicite sur cette question de la pluralité des versions latines ; c'est par elle qu'il explique les divergences des textes. Il parle de l'infinie variété des traducteurs latins : « latinorum interpretum infinita varietas ». Et un peu plus loin, il ajoute : « Qui enim Scripturas ex hebraea lingua in graecam verterunt, numerari possunt, latini autem interprètes nullo modo. Ut enim cuique primis fidei temporibus in manus venit codex graecus, et aliquantulum facultatis sibi utriusque linguae habere videbatur ausus est interpretari. » Et il constate que cette multiplicité de traductions a eu un heureux résultat pour l'explication du texte parce qu'elles nous apprennent les diverses façons dont on a compris le texte : « Plurimum hic quoque juvat interpretum numerositas collatis codicibus inspecta atque discussa » et il nous dit ensuite quelle est de ces traductions celle qu'il préfère : « In ipsis autem interpretationibus Itala ceteris praeferatur, nam est verborum tenacior cum perspicuitate sentcntiae*. »
Nous reconnaissons que ces textes paraissent affirmer lence de traductions latines différentes; mais ne pourrait-on pas croire qu'ils font allusion seulement à ituatioo qu'on pourrait exposer de la façon mirante? A L'origine, beaucoup de chrétiens de culture
I, /;- b h ma Chrittiana, il. 11.
gréco-latine traduisirent des parties des Ecritures ; de plus, dans les assemblées chrétiennes, on traduisait pour le peuple les péricopes liturgiques et, du fait des traducteurs oraux différents, s'introduisirent dans l'explication traditionnelle des textes des interprétations différentes dans un même pays et surtout de région à région. De plus, nous avons vu que la première version latine d'origine africaine a pu être modifiée lorsqu'elle fut portée en Italie et en Gaule pour l'adapter aux interprétations, à la façon de s'exprimer de ces divers pays. De là ont pu provenir de si nombreuses variantes que les écrivains cités précédemment ont pu conclure à des traductions différentes.
Il nous semble donc que c'est à l'étude des documents qu'il faut nous reporter pour résoudre la question. Afin d'établir la courbe des divergences, nous allons comparer d'abord un même passage dans deux manuscrits de type différent : le Bobiensis, de recension africaine et le Vercellensis, de recension européenne, puis nous comparerons des manuscrits de même type pour voir si les différences sont aussi profondes que pour les précédents.
Codex Bobiensis, Me, Codex Vercellensis,
VIII, 22-26. Me, VIII, 22-20.
Sed veniunt in Belh- Mtveneruni^a. Bethanîa
saida et adferunt ad eum et offerunt ei caecum de-
caecum et obsecrarunt ut prêtantes Muni ut eum
eum tangeret et adpre- tangeret. Et adprehensa
hensa manu caeci produxit manu caeci produxit illum
illum extra castellum et extra municipium et e.i-
spuens in oculos ejus su- puens inoculos ejusimpo-
perposuit manus et inter- swV/M'manusetinterroga-
roga... eum si videret ali- bat euma/ialiquid videret.
quid et susp...iens dixit Et respiciens ait: Video
video hommes quasi arbores ambulantes et iterum imposait manus super oculos ejus et vidit et restitutus est ut videret lucide et dimisit illum in domum ejus dicens :
neminidixeris in castello.
homines veluti arbores am bulantes. Deinceps imponens manum super oculos ejus et fecit illum vider e et c ii ratus est; ita ut videret clare omnia. Et dimisit illum in domum suam, dicens : Vade domi aput te et ne in municipio intres, nec cniquam dicas.
Le texte le plus long, le Vercellensis, a quatre-vingts mots, dont quarante et un seulement lui sont communs avec le Bobiensis. On a donc la moitié des mots traduits différemment. Si l'on compare le texte du Vercellensis avec celui du Bobiensis, dont il pourrait être, d'après quelques critiques, une recension, on constate que sa phrase latine est moins correcte. De plus, les dernières lignes supposent un texte grec différent; les dernières paroles du Seigneur sont paraphrasées. Deux variantes du Bobiensis, Bcthsaïda et vidit, traduisent exactement le texte grec, tandis que les autres versions latines s'en éloignent.
Une comparaison de textes qui, dit-on, sont une recension les uns des autres nous indiquera peut-être la conclusion à tirer. Prenons des textes de type européen, le Vercellensis et le Veronensis.
Vercellensis, Me, VIII,
Bt vénérant in Bethania tH affermit ci caecum de-
pn'canles ilfiim. ni citni tangerct. Et, adprchensa
nui nu cuoei, produxit il-
Veronensis, Me, VIII, 22-26.
Et venerunt Bethaniam Of ndferunt ei caecum et ro»iivcriint MUR ut illum Um^eret. Et (idprc/wndif nuinum caeci cl .durit eu m
lum extra municipium ; et expuens in oculos ejus, imposuil illi manus, et interrogabate///;/ an aliquid videret. Et respiciens ait :
Video homines veluti arbores ambulantes. Deinceps irnponens manum super oculos ejus et fecit illum vider e et curât a s est; ita ut videret clare omnia. Et dimisit illum in domum suam dicens :
Vade domi aput te et ne in municipio intres, nec cuiquam dicas.
extra vicum, expuens in oculos ejus et, imposais manibus illi, interrogabat illum si aliquid videret. Et aspiciens ait : Video homines velut arbores ambulantes. Et iterum imposuit manus super oculos ejus.
et, imposais manibus, coepit videre et restituais est ita ut videret clare omnia.
Et dimisit ilum in domum suam dicens : Vade in domum tuam et si in vico introieris nemini diueris.
Les divergences de mots sont de 30, moins nombreuses que pour les textes comparés précédemment. Elles offrent des particularités remarquables. Plusieurs fois, la tournure de la phrase est changée et dansles dernières lignes, le Veronensis devait traduire un autre texte grec que le Vercellensis. Quelquefois même, le Veronensis adopte la leçon du Bobiensis. Il faut donc supposer, si l'on refuse d'admettre que le traducteur du Veronensis est différent de celui du Vercellensis, que le copiste du Veronensis a corrigé le texte du Vercellensis et, de fait, son texte est meilleur, sans être d'une bien meilleure latinité.
Continuons nos comparaisons en mettant en parallèle deux textes que l'on dit de type différent : le Veronensis, de type européen et le Brixianus, de type italien.
Veronensis, Me, VIII, 22-26.
Et venerunt Bethaniam et ad fer tint ei caecum et rogaverunt eum ut illum tangeret. Et adprehendit manum caeci et daxit eum extra vie uni, expuens in oculos ejus et impositis manibus Mi, interrogabat illum si aliquid videret. Et aspiciens ait : Video hommes velut arbores ambulantes. ZsViterum imposuit manus super oculos ejus et, impositis jnanib us, coepit videre et restitutus est ita ut videret clare omnia.
Et dimisit illum in domum suam dicens : Vade in domum tuam et si in vico introieris nemini dixeris.
Brixianus, Me, VIII,
Et venerunt in Bethania et obtulerunt ei caecum, et rogabanleum ut illum tangeret. Et adprehendens manum caeci eduxit eum foras extra castellum, et expuens in oculos ejus, impositis manibus suis interrogavit eum si aliquid videret. Et aspiciens ait :
Video homines velut arbores ambulantes. Deinde iterum imposuit manus super oculos ejus et fecit eum videre et restitutus est ita ut videret omnia clare. Et dimisit eum in domum suam dicens :
Vade in domum tuam et si in castella introieris nemini dixeris.
Les divergences de mots sont moins nombreuses, n'étant plus que de 16; elles auraient cependant été plus nombreuses si nous avions comparé le Brixianus avec le Vercellensis. Il semble qu'on peut conclure que le Brixianus n'est qu'une recension du Veronensis, car les divergences sont toutes de forme, sauf une : fecit eum videre au lieu de coepit videre, variante qui se retrouvr dans le Vercellensis. Tous les
deux ont la mê variante fautive : Bethaniam au lieu
de Bethsaidam.
Comparons maintenant deux textes que nous sa-
vons être, le second la recension du premier : le Brixianus et la Vulgate. Rappelons que Burkitt ne croit pas que le Brixianus soit le meilleur texte italien; d'après lui, il a été influencé parla version gothique.
VIII, Vulgate, Me, VIII, 22-
Brixianus, *Mc 22-26.
Et veneruntin Bethania et obtulerunt ei caecum et rogabanteum ut illum tangeret. Et adprehendens manum caeci eduxit eum foras extra castellum, et expuens in oculos ejus, imposais manibus suis, interrogavit eum si aliquid videret. Et aspiciens ait :
Video homines velut arbores ambulantes. Deinde iterurn imposuit manus super oculos ejus et fecit eum videre et restitutus est ita ut videret omnia clare. Et dimisit eum in domum suam dicens : Vade in domum tuam et si in castella introieris nemini dixeris.
Et veniunt Bethsaida et ddducunt ei caecum et rogabant eum ut illum tangeret. Et adprehendens manum caeci eduxit eum extra vicum et expuens in oculos cjusimpositis manibus suis interrogavit eum si aliquid videret. Et aspiciens ait : Video homines velut arbores ambulantes. Deinde iterum imposuit manus super oculos ejus et coepit videre et restitutus est ita ut videret clare omnia. Et misit illum in domum suam dicens :
Vade in domum tuam et si in vicum introieris nemini dixeris.
Les divergences de mots entre les deux textes ne sont plus que de 9 et presque toutes de forme, sauf deux : Bethsaida au lieu de Bethania et coepit videre au lieu de fecit eum videre, deux bonnes leçons dont la première a pu être empruntée par saint Jérôme au texte grec ou au Bobiensis, et la seconde au Veronensis,
tandis que le Brixianus reproduisait les deux mauvaises leçons du Vercellensis.
Les conclusions à tirer de ces comparaisons ne peuvent être que conjecturales. Entre le Bobiensis, africain, et le Vercellensis, européen, les différences sont telles qu'il semble impossible que l'un dépende de l'autre. Cependant, on doit supposer, d'après Hoskier, qu'ils proviennent d'une même version ancienne, car il y a entre eux des points de repère. Mais entre le Vercellensis et le Veronensis, tous deux européens, il y a aussi des divergences qui font supposer que le second ne vient pas du premier, non plus que du Bobiensis, bien qu'il ait avec lui des affinités; il a dû y avoir un texte intermédiaire entre le Vercellensis et le Veronensis. Cette impression, il est vrai, ne se maintient pas quand on compare d'autres passages de ces deux manuscrits. Entre le Veronensis ou le Vercellensis, tous deux européens, et le Brixianus, italien, il y a dépendance tantôt avec l'un tantôt avec l'autre. Bref, ces divers manuscrits ne sont pas la copie servile l'un de l'autre; ils ont subi des influences que nous ne distinguons pas.
Il semble que l'on peut constater deux traductions différentes, une africaine et une européenne, mais sur quelques points dépendance de la seconde à la première. Et quelquefois cette dépendance est inexplicable, à moins de supposer que les deux traducteurs lisaient le même texte grec fautif. Ainsi, Me, IX, 15, n<>us]isons:gaudentes,dansBobiensis,Veronensis('l les attires manuscrits vieux, latins, cd ff2 i, lequel tradu il £a(povT*ç, mauvaise leçon qu'on trouve dans le codex de . au lieu de Tpfyovte;, traduit par aceurentes, dans If lii ixianus et la Vulgate. Le Veronensis a cadenti s. qui amis paraît être une mauvaise lecture de gaus. Dans ces conditions, il faudrait croire qu'on
avait en Occident le même texte grec, ce qui est inadmissible, étant donné les divergences entre les versions de type africain et celles de type européen, qui supposent, croit-on, un texte grec différent provenant, il est vrai, d'un même archétype.
Cette supposition est le principe de solution de la question. Est-ce que les trois types que nous avons catalogués ont chacun à leur base un texte grec différent? La question est résolue pour ce qui concerna les versions du type européen et celles du type italien. Les secondes sont une recension des premières. Reste à comparer les versions de type africain et celles de type européen.
Si nous mettons en parallèle le texte latin du codex de Bèze, d, du Vercellensisa, du Veronensis b, de type européen et le texte du Bobiensis, Je. de type africain, nous obtenons les résultats suivants :
Me, VIII, 22 : sed, Je; et, a b d: veniunt. Je d, venerunt, a b; in, a, Bethsaidam, k, Bethaniam, a b d: adferunt, Je b a, offerunt, a; ad eum, Je; et, a b d; i t obsecrarunt, k, rogaverunt, b a, deprecantes illum, a. Pour les versets 22b, 23, 24, 25'', les divergences sont de forme.
2r>b, et vidit et restitutus est, Je, coepit videre et restitutusest, b d; et fecit illum videre et curatus est, a. 26b, nemini dixeris in castello, Je, vade in domum tuam et nemini dixeris in vico, d, vade domi aput le et ne in municipio intres, nec cuiquam dicas, a, vade in domum tuam et si in vico introieris nemini dixeris, b.
Outre la variante, Bethsaidam et Bethania, qui est manifestement une erreur de copiste, mais qui doit être ancienne, puisqu'elle se trouve dans les trois manuscrits européens et encore dans le Corbeiensis, le Vindobonensis et le Brixianus, nous avons y 26b une
variante importante : k et d peuvent provenir d'un même texte grec, et a b peut-être aussi d'un même texte, mais il est difficile de croire que a b viennent de k d, ou ont le même archétype grecque k a. On remarquera le rapport plus proche de d avec If, ce qui pourrait faire supposer que le codex de Bèze serait intermédiaire entre le texte africain et l'européen.
Si nous examinons les comparaisons qu'a établies Nestlé sur Le, XXIV, 4, 5, 11, 13 entre les codex a b c d e f et Vulgate Vg, nous constatons que les divergences sont seulement de forme, et telles qu'on les rencontre dans les manuscrits grecs; la seule à relever est la suivante : f 5. Timoré autem adprehensae inclinantes faciem ad terram a, eum timerent autem et declinarent vultum in terram, b e f Vg. conterritae autem inclinaverunt faciem in terram; c; in timoré autem factae inclinaverunt vultus suos in terra, d. Il n'est pas nécessaire de supposer des archétypes grecs différents pour expliquer ces variantes.
De ces faits on ne peut déduire qu'à la base des différentes versions latines il y a eu des archétypes grecs de type différent, mais, tout au plus, qu'il y a eu un seul archétype grec, duquel dépendraient le texte grec du codex de Bèze, mais altéré, et peut-être d'autres manuscrits grecs, altérés aussi, sur lesquels auraient été faites les versions latines. Cette hypodeviendrait plus probable si l'on admettait qu'il y a eu primitivement des manuscrits bilingues dont nous avons conservé deux exemplaires pour les évangiles : le codex de Bèze et le Sangallensis A, quatre pour les épîtres de saint Paul : D E F G et deux des Actes : le codex de Bèze et le Laudianus.
Ce qui devrait encore faire supposer que toutes les variantes des versions latines proviennent d'nn même archétype gn le Fait que la plupart de cei
variantes se retrouvent dans les vieilles syriaques. Or, on ne peut croire que les versions latines d< dent des syriaques ou inversement ; donc, leurs variantes communes doivent provenir d'un même archétype grec. On pourrait supposer, il est vrai, que les versions latines et syriaques dépendent d'un Diatessaron, traduit en latin et en syriaque; mais l'existence de ce Diatessaron n'est affirmée par aucun document. Remarquons de plus que ces mêmes variantes se retrouvent encore, comme nous le verrons plus loin, dans saint Irénée, Marcion et saint Justin qui, eux aussi, ont dû les emprunter à un même texte grec. Donc, les versions vieilles latines proviennent d'un archétype grec et les variantes se sont produites par le fait de traductions différentes de ce type, ou par la corruption des textes latins.
Il semble que ces versions ont été au moins au nombre de deux, et que les écrits du Nouveau Testament ont été traduits par divers écrivains. C < qu'essaie de démontrer Nestlé '. 11 croit que, dans le codex de Bèze, le texte de Matthieu, de Marc et de Luc ont eu chacun leur traducteur particulier. Ainsi, le traducteur de Marc n'emploie jamais le terme crucifigere en un seul mot : il traduit nTxuptoaov par cruci adfige eum, cruci adfigeretur ou bien ut cruci figèrent, tandis que dans Matthieu et Luc nous avons crucifigere en un seul mot. Les traducteurs du Vercellensis et du Bobiensis ne sont pas non plus l<s mêmes. Si l'on examine la traduction des termes tels que : «p^tepeûç, xiojj.7], léyia (traduit : aio, inquio, dico , toc (traduit : velut, quasi, tanquam), on constate que les traducteurs des évangiles sont différents.
i. Von den lateinischen Uebersetzern der Evangelien, dans Zeilschr. f.dieneutest. Witstnschaft, xill Band, p. 88. Giessen, 19*2.
De l'ensemble des faits que nous venons d'exposer, on peut dégager les conclusions suivantes qui paraissent probables, bien qu'il ne soit pas impossible d'en soutenir d'autres. La première traduction latine du Nouveau Testament a été faite en Afrique, probablement vers la fin du 11e siècle ; on ne peut cependant la constater dans les documents que vers l'an 220. Il existait à la même époque sur le continent une autre traduction latine, qu'on a qualifiée d'européenne et qui, primitivement ou plus tard, a subi l'influence de la version africaine, laquelle fut aussi, de scn côté, contaminée par la version européenne. Cette version européenne a été altérée dans les diverses provinces de l'empire et nous en avons certainement une recension dans les textes italiens. Ces versions africaine et européenne proviennent de manuscrits grecs qui possédaient chacun leurs leçons particulières, mais qui dépendaient d'un môme archétype grec.