CHAPITRE XI
Diea par un choix gralait a réservé qnelqaes-ons d'entre les Jaifs pour les sauver par la foi en Jésus-Christ , ayant laissé les antres snivant les prédications des prophètes dans raveaglemeut à cause de leur incrédulité ; et ayant mis à leur place les gentils par une bonté gratuite. Tapôtre les avertit de ne se pas glorifier au mépris dw Juifs , qui, après avoir été abandonnés pour un temps, reconnaîtront enfin Jésus-Christ. Sur quoi il s'écrie : que les secrets de la sagesse divine sont incompréhensibles 1
1. Dico ergo : Numquid Deus re- 1. Je demande donc : Dieu a-t-il rejeté pulit populum suum? Absit. Nam et son peuple? Nullement. Car je suis aussi ego Israelita sum ex semiue Abra- moi-même Israélite , de la race d'Abraham y de tribu Benjamin ; ham , de la tribu de Benjamin.
Je demande donc, etc. De ce que Dieu a appelé les gentils é la place des Juifs incrédules, s'ensuit-il qu'il ait rejeté toute la nation qui a été jusqu'ici son peuple choisi? L'entrée de la justice par la foi en Jésus-Christ, est-elle fermée pour tous les Juifs?
2. Non repulit Deus plebem suam , 2. Dieu n'a point rejeté son peuple, quem prescivit. qu'il a vu par sa prescience.
An nescitis in Elià qui dicit Scrip- Ne savez-vous pas ce que dit l'Ecriture tura : Quemadmodùm interpellât par la bouche d'Elie, comment il s'a- Deom adversum Israël? dresse à Dieu contre Israël?
Son peuple qu'il a vu par sa prescience. Ceux de son peuple qu'il a prévu de toute éternité devoir être fidèles à la grâce , de devoir embrasser le christianisme ; ceux qu'il a résolu d'appeler de la manière qu'il sait être convenable pour qu'ils ne résistent pas à leur vocation. Quelques Théologiens, après saint Augustin, entendent ces paroles, quos prœscivit , des prédestinés à la gloire éternelle : les autres , des prédestinés à la sanctification par la foi en Jésus-Christ, dont il semble que l'apAtre a seulement dessein de parler dans toute cette épitre. Voyez les notes sur le ch. 8. — Ne savez-vous pat , ete, et ne croyez pas que je sois le seul que Dieu n'ait point rejeté. Ce qui arriva du temps d'Eue , vous est un gage de ce qui doit arriver aujourd'hui.
3. Domine , prophetas tuos occide- 3. Seigneur, ils ont mis à mort vos prorunt, altaria tua suffoderunt : Et eço phétes» ils ont démoli vos autels : Je suis relictus sum solus, et quœrunt ani- demeuré seul, et ils en veulent à ma vie. mam meam (1).
Ils ont démoli vos autels. Depuis la construction du Temple, la loi défendait de sacrifier , et par conséquent d'élever des autels hors de Jérusalem. Mais il est vraisemblable qu'il y avait sur cet article quelque dispense pour les tribus qui composaient le royaume d'Israël, et qui n'avaient pas toujours la liberté d'aller sacrifier à Jérusalem. Elie lui-même engagea ceux d'Israël à relever un autel du Seigneur qui avait été abattu : En quoi on ne ])cut pas dire qu'il ait rien fait contre l'ordre de Dieu , iv. des Rois 18. 30. D'autres veulent que la plainte du prophète ne tombe pas précisément sur la destruction des autels dont l'usage était d'ailleurs illicite, mais sur ce qu'ils avaient été détruits en haine du culte du vrai Dieu.
4. Sed quid dicit illi divinum res- 4. Mais quelle est la réponse que Dieu ponsum? Reliqui mihi septem millia lui fait? Je me suis réservé sept mille virorum . qui non curvaverunt genua hommes qui n'ont point fléchi le genou ante Baal (2). devant Baal.
Je me suis réservé sept mille hommes. C'est-à-dire plusieurs milliers d'hommes ,
(1)3. Reg. 19. 10. — (2)3. Reg. 19. 18.
§6 EPITRE DE S. VkVh AUX ROMAINS.
selon l'usage de la langue hébraïque, où le nonabre de sept marque souvent une niuU titude indéterminée. Il parait en effet par le ch. 10. du iv. livre des Ruis , que le nombre des rois, que le nombre des adorateurs de Baal n'était pas si grand dans Israël; puisqu'ils furent tous renfermés dans le Temple de cette idole. — Devant Baal. Le mot Baal signifie, Dominus, Seigneur. 11 parait par plusieurs endroits de l'Ecriture que c'était quelquefois un nom commun qui se donnait à toutes les fausses divinités: Aussi se trouve-t-il souvent au pluriel, Baalim. 11 semble cependant que dans cet endroit, c'est le nom d'une idole particulière des Sidoniens dont lesabel, fille du roi de Sidon , avait introduit le culte dans Israël. Ce nom est au féminin dans le texte grec, x-fj- BscaX. On pourrait croire que c'est une faute du copiste pour t&i Bâa^ , comme on lit au verset 8 du ch 9. du IV. livre des Ruis. Mais parce qu'on trouve encore ailleurs dans l'Ëcriture Baal de féminin , plusieurs croient qu il faut sous-entendre quelque choses trt Bâa}i elxôvti ou SxnKxjjiet, ante Baalis ttatuanif ou potestalem. Selon d'autre, par t>j Bsca^, il faut entendre tes idoles qu'on adorait dans le royauttie d'Israël sous la figure d'un veau ou d'une génisse, tv] BAuX v^ $u/ià\u^ ce qu'ils prouvent par le verset 5 du ch . 1 de Tobie, Trâffffc aï fvi^ai «Ouàv rjî Bs^aA t>} Sx/iiXeif ce que la Yulgate a traduit par vitulot aureos,
5. Sic ergo et in hoc tempore , reli- 5. De même aussi donc dans le temps quiffi secundùfti eleclionem gratis où nous sommes, les restes ont été sauvés salvs factsB sunt. par un choix de grÂec.
Ont été sautés par un choix de grâce. C'est-à-dire ont été justifiés par une élection gratuite. Ni le consentement libre de notre volonté, ni les dispositions qui précèdent la justification , n'en diminuent point la gratuité; puisqu'elles ne peu\ent la mériter et qu'elles ne nous donnent aucun droit de l'exiger. Cependant dans l'ordre que Dieu a établi pour la conversion du pécheur, il veut que la volonté de l'homme joigne son consentement libre à la grâce, et que la justification soit précédée par certains actes qui le disposent é la recevoir. Par là , comme le remarquent ici de savants interprètes, on pourrait peut-être concilier saint Augustin avec saint Chrysostôme et les aiitrei Pères grecs sur la manière différente dont ils s'expriment en parlant de l'élection. Olui-là paraissant n'y faire entrer que la volonté absolue de Dieu; ceux-ci y joignant la prescience de la coopération libre des élus, VoyecTolet sur cet endroit, et à Lapide.
6. S) autem gratiâ , jam non et 6. Que si c'est par grâce , ce n'est plus op^Hbus : AKoquin gratia , jam non en vue des œuvres ; autrement la grâce est gratia. n'est plus grâce.
Que ti eest par grâce, etc. Nous ne devons pas notre justification auxasnvres naturelles, ni même aux œuvres surnaturelles qui l'ont précédée. C'est l'explication que le concile de Trente nous donne de cet endroit, sess. 6. c. 8. Gratiâ autem juttifieari dicimur , quia nihil eorum quœ justificaiionem prœcedunt , sive fides , sive opéra , ipsam justifieationis gratiam promerétur. Si tnim graiia est , non ex eperibus : Âlioquin , vt idem apostolut inquil , gratia jam non e$t gratia,
7. Quid ergo? Quodqusrebat Israël, 7. Que s'ensult-il de là? Ce que cherhoc non est consecutus : Electio autem chait Israël , il ne l'a point obtenu ; mais consecnta est : ester! verè excœcaii ceux qui ont été ebaisis, l'ont obtenu, sunt. Pour les autres, ils sont tombés dans
l'ateuglefBent ,
Ce que cherchait israèî , t7 ne Va pas obtenu, La plupart des Juifs qui espéraient de parvenir â la justice par les œuvres seules sans la foi , et sans embrasser l'Evangile, ne l'ont point obtenue. Dieu n'a choisi pour être justifiés , que ceux qui ont cru en Jësiu- Ghrist.
8. Sicut scriptum est : Dédit illis 8. Selon qu'il est écrit : Dieu leur a Deus spiritum compunctionis : Oculos donné un esprit d'assoupissement, des ut non videant, et aures ut non au" yeux à ne pomt voir, et aes oreilles à ne 4iant , usque ad hodiernum diem (1). point entendre jusqu'à ce jour.
Dieu leur a donné un esprii ê'êustmpissement. Le mot grec , xKtstvù^ttoi , qui répond ici au mot latin , compunctionis, est traduit dans l'endroit d'Isaïe qu'on croit
(1) Is. 6. 9 et 29. 10. - Vatth. la. 14. - Joan. 12. 40. - Act. 28. 26.
CfiAPlTRE XI. ^7
J]ué saint Paul avait en tuc , par le mot , stuporis VJesi pour cela qu'on entend communément par »;nW«ttin compttnchom* , un esprit d'assoupissement ou d'étourdissement. Saint Chrysostôme et d'autres savants interprètes entendent par componction l'état d'un homme tellement obstiné dans le mal , qu'il est aussi difficile de l'arracher au péché, que d'enlever une chose qui serait attachée avec des clous. Le reste de ce verset parait être tiré du ch. 29 du Deutéronome verset 4 plutôt que des endroits qu'on a coutume de citer à la marge de notre Vulgate. Ces paroles , usque in hodiernum diem , qui se troa^ent dans le passage du Deutérnnome , ne sont point dans Isaie. Au reste , il ne faut pas croire que Dieu par une action positive excite lui-même le pécheur à vouloir le mal. Ce furent les Juifs qui s'endurcirent eux-mêmes, qui fermèrent les yeux à la lumière , et qui se bouchèrent les oreilles pour ne pas entendre. Tous ces tristes effets ne sont attribués à Dieu , que parce qu'il les permet en abandonnant les pécheurs endurcis à leurs passions. Ainsi cet esprit d'assoupissement et d'insensibilité qui est donné aux Juifs, consiste en ce que Dieu par une conduite pleine de justice, pour punir leur ingratitude et leur infidélité, ne leur donnait point certaines grâces qui les eussent rendus plus vigilants et plus sensibles. Dans cet état même d'endurcissement , ils ne furent jamais tellement privés de tout secours , que leur conversion leur fût entièrement impossible.
9. Et David dîcit : Fiat mensa 9. David dit aussi : Que leur table soit eorum in laqueum et in captionem , et pour eux un piège où ils se prennent , et in scandalum , et in retributionem une pierre qui les fasse broncHér; et qu'ils iliis. y reçoivent ce qu'ils méritent.
Qw leur table soit pour eux un piège. Ces paroles exprimées par manière de souhait ou d'imprécation , ne sont en effet qu'une prédiction des malheurs qui devaient arriver au peuple Juif. Tout deviendra pour eux , dit le prophète , un sujet de chute et de raine. Ils seront semblables à un homme pour qui les viandes qu'on lui sert, sont un poison, et qui trouve la mort dans ce qui devrait lui conserver la vie.
10. Obscurentur oculi eorum , ne 10. Que leurs yeux s'obscurcissent , en videani : Et dorsum eorum semper sorte qu'ils ne voient point : Et faites incurva (1). qu'ils aient toujours le dos courbé.
Qu'Usaient toujours le dos courbé. Qu'ils ressentent tout le poids de la main de Dieu qui les frappe et qui les punit \ ou bien , qu'ils soient accablés de maux et de travail comme des esclaves*
11. Dico ergo : Numquid sic offen- 11. Je demande donc : Sont-ils tombés derent ut caderent? Absit; sed illo- pour ne se point relever? Nullement; rumdelicto, salusestgentibus utillos Mais de leur péché vient le salut des ^muleutur. nations, afin qu ils se portent à les imiter.
Sont-Us tombés pour ne se point relever ? Leur chute est-elle sans ressource? A Dieu ne plaise , répond l'apôtre. Si Dieu a tiré le bien de leur infidélité , si leur chute a donné occasion à la conversion des gentils qui ont pris leur place, à combien plus forte raison tirera-t-il sa gloire de leur conversion , et verra-t-il volontiers les Juifs et les gentils réunis tous dans la même foi et dans la même Eglise ? Loin donc que la vocation des gentils soit un obstacle à la conversion des Juifs , elle est au contraire une preuve de la disposition où Dieu est de les recevoir, s'ils veulent à l'exemple des gentils profiter des moyens de salut que Dieu leur présente. Yoilà ce que l'apôtre se propose de prouver dans toute la suite de ce chapitre. '— De leur péché, etc. Dieu a appelé les gentils , non pour donner par là l'exclusion aux Juifs; mais plutôt afin que piqués d'une émulation salutaire, ils ne laissent pas les gentils jouir seuls de ce bonheur.
12. Quôd si delictum illorum divi- 12. Que si leur péché est la richesse ti% suDt mundi, et diminutio eorum du monde, et leur diminution la richesse <iiviti£ gentium ; quantô magis pleni- des gentils; combien plus le sera leur tudo eorum ? accroissement ?
Si leur péché est la richesse du monde. Si l'infidélité des Juifs a fait porter la lumière de l'Evangile au monde idolâtre, si le petit nombre des Juifs fidèles a donné lieu à la conversion d'une grande multitude de gentils; combien ce monde idolâtre et ces gentils
Il )P8. 68.27.
S8 EPITRE DE S. P\tL AUX ROMAINS.
enssent-ilfi été excités à eiiibras.«er rËvRii{;ite en plus grand nombre, s'ils ovaient vn la nation juive entière s'y soumettre? Quelques-uns n'entendent parce mot, accroissement, pli'nttudo^ que la conversion des Juifs qui se doit faire vers la fin du inonde, et qui servira à augmenter le nombre des fidèles, et â les confirmer dans la foi Mais il n'est guère cioynble que l'apôtre n'ait eu que cela en vue. Ce qu'il dit, qu'*t7 veut donner de l'émulation à ses frères , ne marque-t-il pas qu'il parle de la couversion des Juifs de son temps, à laquielle il les exhorte, en leur montrant qu'elle ne leur est pas impossible avec le secours de la {^râce, et que la conversion des gentils, loin d'être vn empêchement à leur salut , doit au contraire leur servir d'aiguillon , pour sortir de l'état d'insensibilité où ils sont?
13. Vobis enim dico gentibus : 13. Car je vous le dis à vous autres Qnamdiù quidem ego surn gentiurn gentils : Tant que je sera! l'apôtre des apostolus, ministerium meum hono- gentils, j'honorerai mon ministère , rifîcabo (1) ,
Car je vous le dis , etc. L'apôtre adressait sa lettre à tous les chrétiens de Rame , tant Juifs que gentils. Il porte ici la parole aux gentils en particulier. Voici , ce semble, le sons le plus naturel de ce verset et du suivant. Etant destiné comme je le suis pour être l'apôtre des gentils, je n'épargnerai rien pour augmenter parmi vous le nombre des croyants, et pour remplir à votre égard toute l'étendue de mon ministère; sans cependant oublier en cela ceux de ma nation , dont j'avoue que j'espère et que je me propose aussi de piquer l'émulation par le progrès que l*£vangile fera parmi vous.
14. Si quomodô ad smulandum 14. Pour donner, si je puis, de l'émuprovocem carnem meam, et salvos lation à mes frères, et pour en sauver faciam aliquos ex illis. quelques-uns.
15. Si enim amissio eorum recon- 15. Car si leur perte est la réconciliaciliatio estmundi; qus assumptio, tion du monde ; que sera leur rétablissenisi vita ex mortuis ? meut , qu'une résurrection ?
Car si leur perte est la réconciliation. Si leur perte à causé la réconciliation du monde en la personne des gentils, que sera leur rétablissement, que le renouvellement du monde entier, et une espèce de résurrection générale de l'état de mort du péché à l'état de vie spirituelle par la grâce? Plusieurs entendent ici la résurrection des corps qui se fera à la fin du monde, et qui sera précédée parla conversion du peuple Juif. Si leur perte a été la réconciliation du monde, leur rétablissement sera suivi de la résurrection générale et de l'immortalité bietiheureuse.
16. Quôd si delibatio sancta est , et 16. Que si ce qu'on prend d'abord de la massa : Et si radix sancta , et rami. pâte est saint, la masse l'est aussi : Et si la
racine est sainte, les branches le sont aussi.
Que si ce qu'on prend d'ahord de la pâte est saint, La loi ancienne ordonnait d'offrir à Dieu les prémices des grains et des fruits de la terre. Par ce peu qui lui était ainsi offert , tout le reste était censé avoir été offert et consacré. L'apôtre emprunte de là une comparaison , pour montrer que les Juifs ne doivent pas être regardés comme absolument exclus de TËvangile. De même que par la consécration des prémices toute la masse est censée consacrée à Dieu : ainsi les apôtres et les disciples qui ont les premiers embrassé l'Evangile , en ont pris possession au nom de toute la nation juive. Par leuren-gagemeat et leur consécration, ib ont engagé en quelque sorte et consacré le reste des Juifs. Ceux-ci n'ont donc plus qu'à rati^er par eux-mêmes cette destination et cet engagement. C'est ce que l'apôtre prouve encore par une autre comparaison. Les patriarches et les prophètes sont comme les racines de toute la nation , les Juifs en sont les branches naturelles. Si donc la racine est sainte , les branches le doivent être aussi ; pourvu qu'elles demeurent unies à la racine. Les branches naturelles ne doivent pas avoir moins de disposition à participer aux qualités de leur racine, que des branches étrangères qu'on enterait à leur place, lu reste, il ne faut pas trop insit^ler sur ces sortes de comparaisons. L'apôtre veut seulement faire voir aux gentils qu'ils n'ont aucun droit d'insulter au malheur des Juifs; puisqu'ils étaient eux-mêmes par certainsendroits plus éloignés que les Juifs de la grâce de l'Evangile, à laquelle ils ont été appelés par un pur effet de la miséricorde de Dieu à leur égard.
(l) Act. 9.2. 15. -Gai. 2. 7.