AVERTISSEMENT
Malgré les difficultés alléguées dans les premiers siècles de l'Eglise contre le livre de l'Apocalypse , ce n'en a pas moins été une tradition constante > généralement répandue, et presque unanime, que ce livre était canonique. C'est ainsi en particulier qu'en ont jugé saint Athanase Ath, in Syn. , et saint Jérôme Hier, de Scr, Ec. cl, , deux des plus sûrs témoins que l'on puisse produire pour les Grecs et pour les Latins. On compte parmi les anciens Pères jusqu'à dix-bait auteurs , saint Justin et saint Irénée à la tête? qui attribuent l'Apocalypse à l'apôtre saint Jean , et qui y reconnaissent la même autorité que dans les autres livres de l'Ecriture. Quinze ou seize autres auteurs la reçoivent de même , mais sans déterminer s'ils la croient plutôt de saint Jean l'éyangéliste, que de quelqu'un des hommes apostoliques . qui ont porté le même nom ; tel que Jean-Marc, cousin et disciple de saint Barnabe, et deux asiatiques , dont les tombeaux avec les épitapbes subsistaient encore à Ephèse au milieu du troisième siècle.
Saint Denis d'Alexandrie > celui de tous qui penche le plus vers cette dernière opinion , n'apporte cependant que des doutes três-faciles à résoudre. Il les tirait de la différence du style et du caractère entre le livre de l'Apocalypse et les autres écrits du saint apôtre. Mais cette différence n'a rien qui surprenne, vu la différence des matières ; et encore plus peut-être , vu les différentes situations où nous apprenons que saint Jean a composé son Evangile, ses Lettres et son Apocalypse.
Saint Denis au reste ne s'arrêtait à ces soupçons qu'en critique. Il n'en déférait pas moins au jugement des Eglises qui mettaient l'Apocalypse au nombre des livres inspirés ; et à l'égard des choses qu'il avouait ne pas entendre , rien de plus édifiant que la manière dont il s'en explique. « Quoique mon intelligence, disait-il, ïiEuseb. Hisi. L,l . c. 26, n'atteigne pas jusqu'au sens secret de chaque parole, j'y «entrevois partout des mvstères profonds. Dans ces respectables ténèbres où ma «raison m'abandonne , j ai recours à ma foi : c'est elle qui me persuade qu'elles «renferment beaucoup plus de choses que je ne comprends, et qui me fait y «admirer et révérer de^vantage la sublimité de l'Esprit divin. »
Il fallait que la c^îionicité de cet ouvrage fût bien hautement reconnue en Occident , lorsque sèint Sulpice-Sévére , £. 2, y traitait danseuses ou d'impies tous ceux qui s'obstinaient à ne la pas reconnaître. Le sentiment de la plus pure antiquité est donc incontestable là-dessus; et il a de quoi fixer par voie de recherches ceux même que l'autorité seule ne fixerait pas. Car, pour les fidèles, il leur suffit de savoir que l'Eglise met le livre de l'Apocalypse au rang des autres livres de l'Ecriture , et qu'elle en reconnaît l'Evangéliste saint Jean pour auteur. Ainsi en ont parlé deux conciles généraux , celui de Florence et celui de Trente , conformément aux canons dressés par les papes Innocent I et Gélase, aussi bien qu'aux définitions expresses de plusieurs anciens conciles.
Comme de tout temps l'erreur s'est approprié le langage de la vérité, quelques-uns ont cru que l'hérésiarque Cérynthe avait corrompu le texte de l'Apocalypse; ou que même il en avait composé une assez artificieusement imitée sur celle de saint Jean, pour embarrasser les fidèles , et ce fut apparemment ce qui donna lieu aux soupçons que des catholiques même formèrent contre l'ouvrage du saint apôtre.
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Les marcionites et certains hérétiques nommes alogiens, qui niaient l'éternité du Verbe , rejetaient l'Apocalypse , gênés qu'ils étaient par les preuves qu'elle fournissait pour les combattre. Les ariens avaient le même intérôt , et n'ont pas cependant pris le même parti. Eblouis au contraire par les endroits de ce livre , qu'ils ont cru leur être favorables, ils l'ont toujours regardé comme canonique. Les nouveaui ariens en ont fait encore de nos jours la matière de leurs commentaires , Crell. t. 4. Bih.ff. Pol. A. l'égard des protestants , leur variation sur ce point a été sensible. Luther et ses premiers disciples avaient rayé l'Apocalypse du canon des livres saints; ceui qui sont venus après , l'y ont rétablie : les uns et les autres suivant sans doute ce qui s'accommodait le mieux à leur situation présente , et aux questions de controverse , qui étaient le plus vivement agitées de leur temps.
Saint Jean a écrit son Apocalypse en grec, qui était la langue la plus usitée parmi les chrétiens de la petite Asie, à qui il l'adressait La qualité ùe théologien que lui donne le texte original , n'est point particulière à cet ouvrage. Theophylacle lui en a donné une semblable en parlant de son Evangile : Io)âvvy]$ Sk h reo^^oyixùraToç. Prœf. in Ev. , et cela est assez commun dans les livres des Pères grecs.
Ce n'est au reste qu'en tremblant qu'on pourrait entreprendre l'explication de l'Apocalypse. Par quelque endroit que l'on considère cet admirable li\re > appelé communément l'Evangile de Jésus-Christ ressuscité, on y aperçoit un caractère et un langage bien diflcrent de tout ce qui a été recueilli de la bouche du Sauveur dans le cours de sa vie mortelle. Jésus-Christ sur la terre se proportionnait à la faiblesse de ses disciples» et à la grossièreté des peuples : il usait d'expressions simples , de tours familiers, de figures aisées, ou si quelquefois il traitait avec eux , d'une manière moins ouverte , le mystère caché sous ses paroles n'est pas demeuré longtemps sans être dévoilé et éclairci. Mais Jésus-Christ dans sa gloire ne dit rien qui se ressente du commerce des hommes , rien qui n'élève l'esprit audessus des images et des conceptions ordinaires.
Les fidèles après tant d'années ne voient guère encore dans l'Apocalypse que des ténèbres respectables , entrecoupées tout au plus de quelques rayons , mais faibles et peu assurés, qui ne répandent sur les objets qu'une lumière confuse, et qui jusqu'à présent n'ont mis personne en état d'en discerner invariablement les traits, ni d'en reconnaître certainement la disposition.
De là vient qu'avec un aussi grand nombre de commentateurs qui ont travaillé sur cet ouvrage , nous n'avons pour en parler juste , que des essais de commentaires. Il serait même difficile de n'accuser pas de témérité quiconque aidé des seules lumières que son esprit et son érudition lui fournissent, se flatterait d'en donner une explication complète. Le fanatisme seul a pris là-dessus le ton affîrmatif. Pour les interprètes catholiques, s'ils ont usé de la liberté que leur a laissée l'Eglise, ils l'ont fait conformément à l'esprii de l'Eglise : c'est-à-dire qu'ils ont seulement cherché à faciliter au commun des chrétiens l'intelligence d'une prophétie dont il est écrit : Heureux celui qui la lit , qui l'écoute , et qui observe les choses qui y sont recommandées. Ils ont rapporté dans cette vue , non ce qu'ils croyaient être d'une vérité incontestable ; mais ce qu'ils espéraient pouvoir conduire à la vérité : non ce qui détermine l'accomplissement des visions à un sens unique ; mais ce qui parmi les différents sens qu'on peut attribuer au texte , leur a paru le plus propre à déployer les grandeurs et les miséricordes de Dieu (1).
(I) Le Père Lalieinant ayant confondu , d'une manière inséparable, les notes sur V Apocalypse^ avec les réflexions morales que nous avons retranchées dans les autres parties du Nouveau Testament , nous sommes forcés de donner siiupieiiient le texte de cette partie de nos livres saints. D'ailleurs il existe des commentuires spéciaux de V Apocalypse que l'on pourra consulter avec phis de fruit que les notes succinctes du Père Lallemant.
{Note de l'Editeur,)
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