CHAPITRE II
cour ; le juste désespoir de sa fiancée compléta si bien le roman, qu'on n'eut pas le temps de dire un mot des pièces nouvelles, ni d'un jeune musicien appelé Cherubini, qui débutait alors à Paris.
Tandis qu'on raisonnait chez la marquise sur l'apparition du fantôme, Fleuranges et Saint -André causaient ensemble dans un café, les coudes sur la table, aux prises avec un bol de punch.
— J'en conviens , disait le baron , les choses s'enchevêtrent singulièrement. Ce qui déroute mes prévisions, c'est de voir cette jeune fille se mettre dans l'esprit de pleurer un prétendu qu'elle n'aimait pas.
Cela trompe la transcendance de mes calculs.
— Et vos calculs seront toujours trompés, répondit Fleuranges. La vie ne roule pas sur des probabilités, mais, au contraire, sur des exceptions. Le pavé où votre pied se pose
entre mille autres, l'atome que vous respirez à chaque souffle de vos poumons, tout n'est qu'exception , jeux du basant , ou plutôt la volonté mystérieuse de la Providence.
— Savez-vous jouer au trictrac? reprit Saint-André.
— Fort mal.
— N'importe ; vous savez que les dés donnent six fois le nombre sept contre une seule fois le nombre douze ou sonnez. Eh bien 1 celui qui a pour lui le chiffre sept ne doit-il pas battre six fois pour une l'adversaire qui demande le sonnez ? Buvez, et répondez à cela.
— Baron, la vie et le trictrac sont deux choses. On croit avoir les sept pour soi quand il faudrait amener le sonnez. Là est le vice de votre système. Peut-être, hier, les six chances favorables étaient-elles pour vous dans le cours naturel des événements. La
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jeune fille dédaigneuse était fort disposée à mal accueillir M. de Tilleinont , qu'elle pleure aujourd'hui pour s'amuser «~ Vous vous levez matin; vous risques un coup d'épée, vous vous mettez sur la conscience la mort d'un homme, et vous amenez le chiffre douze « qui ne voulait pas sortir» Où est la table de Pythagore qui enseigne à lire dans le cœur des femmes? Autant vaudrait méditer sur la girouette que de vouloir les deviner. Prenons-les comme elles se montrent : tendres aujourd'hui, plus dures que des rochers le lendemain , capricieuses comme la fortune, courant après celui qui ne les cherche point, fuyant celui qui est assez fou pour s'attacher à leurs pas, dépensant leur malice contre le prétendu amené par la famille, et pleurant l'amoureux transi qu'elles croient dans la tombe et qui se réchauffe avec du punch*
— Gela n'empêche point que l'énergie
domine la faiblesse, que l'homme cherche son bien-être et fuit la douleur, et qu'étant guidé par ses intérêts, éclairé par son jugement, et inspiré par le génie de ses passions, celui qui est fort et habile doit triompher de tous les obstacles.
— Vous lisez Helvétius : c'est un bel esprit; mais, à son compte, nous ressemblerions trop à des machines composées d'une soupape qui s'ouvre pour le plaisir et se ferme pour la douleur. M. de Tillemont a fermé la soupape à tout jamais. Voilà comme vous feriez l'oraison funèbre de ce pauvre garçon?
— Pas autrement.
-— Eh bien! contez-moi les plans que votre science et vos chiffres vous suggèrent.
— Mon projet est bien simple. J'ai l'avantage sur Béville, qui est un fat, et sur ce lourdaud de Noyon. J'attends que mademoi-