CHAPITRE IV
— Ah! ma tante!... dit la jeune fille en cachant son visage dans son mouchoir.
— Henriette! s'écria Fleurangesj, est-ce bien là ce que vous pensez?
— Je n'exagère pas d'un mot , reprit la marquise. Allons , ma nièce , donnez votre main au chevalier ; ce n'est qu'un acte de justice.
Fleuranges avait saisi la main qu'Henriette lui présentait timidement, et il la portait à ses lèvres , lorsque le commandeur, passant derrière sa nièce , la prit par la taille, et la jeta dans les bras du chevalier.
— Maintenant, dit le vieillard, embrassez aussi votre oncle, et, puisque vous voilà l'époux de notre Henriette, je pense que la dot ne gâtera rien. L'histoire de la banqueroute n'est qu'un mensonge .
— Oh ! quel mauvais comédien vous êtes, mon frère! dit la marquise.
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— Vous êtes sans pitié, ma sœur. N'avezvous pas de remords de laisser souffrir ce pauvre garçon? Çà, chevalier, que devient votre grisette?
— M. de Noyon me Ta enlevée.
— Que c'est bien à lui ! nous y gagnerons tous.
L'heure des visites du soir approchait.
Un carrosse entra dans la cour de l'hôtel, et la conférence fut interrompue par l'un des joueurs de whist qui faisaient d'habitude la partie du commandeur.
— Jouons au whist, reprit le bonhomme ; nos jeunes gens causeront ensemble pendant ce temps-là.
— Mais nous ne sommes que trois.
— Jouons toujours, il y aura un mort.
On dressa la table de jeu.
— Un mort! répéta le commandeur en soupirant. Ce mot me rappelle le malheureux Saint-André. Je l'aimais assez. S'il vi-
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vait, il serait ici , et nous servirait de quatrième. Ces tètes chaudes ! cela se tue pour une passion qui leur eût duré huit jours !... N'y pensons plus... Je suis avec le mort.
Vos cartes sont prêtes , ma sœur. Asseyezvous. Que j'ai de joie de marier ma nièce ! . . . À quel jour du mois sommes-nous ?
— Au deux novembre, jour des Morts.
— Encore ! On ne devrait pas jouer au whist à trois ce soir. Quelque défunt , aimant les cartes , n'aurait qu'à venir relever son jeu!.:. Attendez : voici un carrosse qui entre. Nous allons avoir un quatrième.
La porte s'ouvrit , et on annonça M. de Saint-André. Le baron salua la compagnie.
Il s'avança vers la table de jeu , prit un siège, et, s'installant à la place du mort, il releva les cartes avec l'air k impassible d'un trépassé.
Fleuranges n'eût que deux mots à dire à l'oreille d'Henriette pour la rassurer. La
marquise comprit aussitôt la plaisanterie.
Son vis-à-vis était un vieux philosophe , incapable de croire aux fantômes. Le bon commandeur seul demeurait interdit.
— Jouez donc , mon frère , dit madame de Champré. Le mort a la première levée.
M. le baron est sorti de la tombe fort à propos. Cela est galant et poli. Nous l'inviterons tout à l'heure pour le mariage de notre nièce avec son ami Fleuranges.
— Par ma foi ! s'écria Saint-André, la nouvelle me fait plaisir. Aussi bien, je vois que mon coup de théâtre ne réussit pas , et je m'ennuyais comme un mort dans ma cachette.
— Jeunes gens ! jeunes gens ! murmurait le commandeur, vous ne respectez plus rien.
De notre temps...
— Que dites-vous donc , mon frère ? De notre temps on riait encore plus qu'aujourd'hui, et l'on ne se fâchait point pour une