‹ Le nouvel Aladdin: suivi de Fleuranges (volume 2)Chapitre 25 sur 133 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Il y a dans les femmes vénitiennes deux races bien distinctes : l'une perfide et dangereuse, comme l'a si bien dit un voyageur célèbre ; l'autre franche et bonne, et Luigia était de cette seconde espèce , qu'on reconnaît facilement à ses cheveux noirs et à sa pétulance naturelle. Tandis que don Vitale et Harcantonio raisonnaient entre eux sur l'aventure des étoffes et sur remploi qu'ils voulaient faire de ces richesses , la jeune fille chargeait les pièces de soie sur son épaule avec une incroyable vivacité.

— Mon cher père, disaitelle, pensez, je vaos prie, que ce serait une vilenie insigne que de vendre un cadeau ; pensez aussi ^l'une fille qui accepte de si beaux présents d'un jeune homme s'engage par cela même, et que, par conséquent, je suis engagée avec foanni Tpmelo. Veuillez donc prendre la peine de vous mfornter de la fortune de cet aimable cavalière, et lui ouvrir votre maison

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si le parti est sortable, afin qu'il puisse me faire sa cour et m'épouser dans le délai que la raison commande. Or, comme je ne puis avoir deux maris, puisque les tais ne le veulent pas..., Marcantonio devinera le reste aisément. Il suffit que j'aie rempli mon devoir en parlant clair et net.

Après le tonnerre et le canon, ce qui fait le plus de bruit au monde, c'est une famille vénitienne où l'on se querelle. A ces paroles hardies de la belle Luigia, il y eut explosion de cris et d'injures.

Marcantonio prit le fausset pour se plaindre amèrement du manque de foi de sa fiancée ; le père l'accompagna en faux-bourdon, et jura qu'il jetterait les cadeaux par la fenêtre si Ton résistait à ses volontés ; Luigia surmonta toutes les voix par des sons de contralto d'une puissance remarquable.. La servante vint compléter l'harmonie par une quatrième partie de soprano. Deux voisines

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accoururent prendre fait et cause pour la jeune fille opprimée, victime de l'avarice et de la sottise, et le quatuor des femmes joua si bien du gosier que le duo des mâles en fut complètement dominé et anéanti. Luigia, victorieuse , monta triomphalement dans sa chambre , où elle exposa ses étoffes sur son lit à l'admiration des commères. Il y eut une procession de visites pendant le reste de la journée pour voir ces richesses asiatiques, et toutes les femelles du se$tier& promirent à la jeune fille le secours de leurs paroles, et, au besoin, de leurs ongles, si l'on tentait de lui arracher son trésor.

Les deux mâles mis en déroute s'enfuirent : Marcantonio pour aller conter ses doléances â sa famille, et don Vitale pour demander quelque sordide conseil â ses amis les Taccagni. La bande des vautours était déjà rassemblée devant la Zecca, et se chauffait au soleil à la place accoutumée. On s'en-

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tretenait précisément du revirement de fortune qui changeait Zanetto en un riche seigneur, d'un vagabond qu'il était la veille. Dans leur aveugle enthousiasme pour l'argent, les vieillards avaient rabattu de beaucoup de leur sévérité à l'égard de ce jeune évaporé. Du mépris on avait passé d'abord à l'indulgence, et l'on atteignait insensiblement au période de l'estime, de la considération, et même du respect.

— D'où lui est venue cette fortune subite ?

disait le doyen des Taccagni , on n'en sait rien. Ce n'est point par héritage, ni par le jeu, ni par le mariage, et encore moins par le commerce ou le travail; pas davantage par une donation , car on saurait qui est le donateur. Personne à Venise ne se dépouillerait d'aussi grands Mens sans que le public en fût informé par les gens d'affaires.

Le banquier Mûller, chez qui Zanetto parait avoir des fonds, garde un inviolable secret.

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