‹ Le nouvel Aladdin: suivi de Fleuranges (volume 2)Chapitre 3 sur 133 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

tre. Les sonneurs de guitare et les prostituées auraient fait de bonnes affaires, si l'on eût payé fidèlement et que tout ne fût pas tombé à vil prix ; mais il y avait tant de grands seigneurs musiciens , tant de grandes dames galantes, que la concurrence était formidable. Les cabaretiers seuls gagnaient le peu d'argent comptant qui traînait encore dans les poches percées de la jeunesse.

Au milieu de cette débâcle générale , et par opposition à l'épidémie de folie et de prodigalité, une espèce de club s'était formé sous le titre hardi de société des Taccagni , c'est-à-dire des sordides. Une demi-douzaine de vieux négociants et de propriétaires de péages , scandalisés par les dépenses et le luxe, affichaient leur avarice et s'honoraient du nom honteux de Taccagni, comme avait fait dans le siècle précédent la société de la Lésine à Modène. Lorsque l'exemple d'un excès ne vous entraîne pas , il vous inspire

6 LE NOUVEL ALADDIIt.

volontiers le goût de l'excès contraire ; on devient sordide par haine des prodigues et par crainte de la misère. Cette réaction aurait pu produire un effet salutaire à Venise, si elle eût gagné la noblesse; mais le ridicule vint frapper les Taccagni; on les railla sur le théâtre ; les pantalons et les arlequins s'exercèrent à leurs dépens , et leur honorable compagnie fut accablée de brocards , même par les gens du peuple.

Sans se moquer des moqueries , les Taccagni se réunissaient régulièrement pour causer entre eux des moyens d'économiser plus sordidement encore. Ils bravaient les mauvais plaisants , au point de parler hautement des statuts cyniques de leur compagnie, et de porter un costume particulier.

Ce costume se composait d'une culotte de drap noir , gilet à manches , chemise de grosse toile ( celle de Hollande étant hérétique) , le tout recouvert d'un vaste manteau

Page 1