CHAPITRE I
à la mode de Frise, qui pouvait servir de prie-Dieu à l'église, de parapluie au printemps , de robe de chambre à la maison , de vêtement dans la rue , de couverture sur le lit, et même de drap funéraire le lendemain du passo estremo.
Quant au chapeau , ils Tachetaient d'occasion ; le plus ancien était le meilleur , et ils l'auraient déterré du temps de Henri Dandolo, si les croisades n'eussent pas endommagé les castors de la république. Lorsque les cloches de Saint-Marc sonnaient à grande volée pour l'enterrement d'un sénateur , on voyait dans un coin de l'église le groupe desTaccagni, estimant entre eux la dépense du catafalque , de la musique , des cierges et des gratifications aux chantres , ce qui avait plus d'une fois irrité contre eux le9 âmes pieuses dont ils troublaient les priéres.
Un matin donc , au printemps de l'année
8 LE NOUVEL ALADDIPT.
1791 , vers midi , la moitié de la population de Venise , rassemblée à Saint-Marc , venait d'assister au service funèbre d'un seigneur provéditeur , et l'on se mettait à rire et à causer dans la rue aussitôt qu'on avait quitté d'une semelle la dernière marche de l'église. Le groupe noir de six Taccagni sortit par la grande porte et se dirigea vers le quai en traversant la friazzetta.
Entre leurs manteaux de Frise et leurs vastes chapeaux, on ne voyait que leurs nez, la plupart longs et crochus, aussi bien que leurs doigts.
— Ëh bien ! don Vitale, disait l'un d'eux, que vous semble de cette pompe , de ces fanfares et de ces roulements de tambour?
N'est-il pas agréable de se sentir porter en terre à si grands frais?
— Ce serait fort agréable, en effet, répondit don Vitale, si l'on pouvait racheter à ce prix dix ans d'existence pour économiser le