CHAPITRE IV
ira se marier sans prendre des informations ? Et s'il fait la moindre démarche auprès du seigneur Bragadino, il découvrira notre supercherie.
— Laisse -moi conduire notre barque, reprit la vieille. Ta ressemblance avec la belle Jacomina est si frappante, que l'oncle luimême s'y tromperait. Cette ressemblance n'a-t-elle pas déjà conduit dans nos filets quelques jeunes étourdis? Celui-ci est plus vain et plus passionné que les autres; nous l'entraînerons plus loin , si Dieu nous aide. Le moins que nous puissions y gagner, c'est de dévaliser ce gentilhomme et de nous en retourner à Udine, dans notre cachette, ou bien de nous enfuir avec nos associés, pour mener la vie libre et errante qui les rend si joyeux.
— Vous en parlez à votre aise, vous qui avez passé le temps de la jeunesse; mais si l'on m'enferme dans quelque maison de cor-
LE If OC V EL ALADD1H.
rection , je tisserai de la toile entre quatre murs pendant mes plus belles années, et alors où sera la vie libre et errante?
— C'est-à-dire, reprit la vieille avec aigreur, que tu voudrais vivre tout simplement de galanterie avec permission des autorités?
Ce lâche métier est ruiné à Venise et ne peut plus nourrir son monde, s'il n'est assaisonné d'un peu de ruse.
— Vous ne m'entendez pas. Je suis lasse du métier que nous faisons, et j'ai peur de vos ruses ; c'est pourquoi j'aimerais mieux vivre honnêtement, ne fût-ce que pour laver du linge ou servir dans une osteria.
— Va, tu n'as pas de cœur. Mais cette affaire-ci sera la dernière. Prends patience, ma mignonne : tes belles années se passeront dans l'or et l'abondance. Tâche seulement d'adoucir ton parler et de le rendre plus efféminé : cela estnécessaire pour repré-