CHAPITRE IV
ras, le manteau long, mal attaché et traînant jusqu'à terre, et la chemise en charpie.
— Que me voulez- vous ? demanda Zanelto.
— Puis-je vouloir autre chose que du bien à Votre Seigneurie? répondit le spadassin.
Votre Seigneurie cherche une belle dame , dont je ne sais pas le nom, mais dont je lui donnerai néanmoins des nouvelles. La vieille qui accompagne cette belle dame m'a commandé de venir trouver Votre Seigneurie et de lui dire qu'elle ne doit point se tourmenter et qu'on pense à elle. De plus, si Votre Seigneurie veut me remettre un petit billet, je le porterai à cette vieille qui le donnera tout de suite à sa maîtresse, et il n'est pas impossible que je rende à Votre Seigneurie une réponse tout à l'heure : et Votre Seigneurie pourra lire celte réponse sur son chevet.
— Un billet! s'écria notre héros. Je vais t'en donner un sur-le-champ, et si tu me rap-
88 LE NOUVEL ALADOIN.
portes une réponse favorable , cette chaine d'or est à toi.
Zanetto tira son écritoire de poche , son cachet magique et son bâton de cire d'Espagne, et tandis que le messager cherchait une lumière dans un café, il écrivit le billet suivant :
« Il faut que je vous voie ou que je meure. Venez demain au palais Loredano.
Celui qui vous demande cette grâce a le pouvoir de vous défendre et de vous arracher à vos tyrans. »
Le cachet constellé fut apposé solennellement, et le Mercure à la rapière partît au pas militaire. Au bout d'un quart d'heure, Zanetto le vit revenir.
— Votre Seigneurie, dit cet homme, peut se féliciter d'avoir employé mes services. Le succès doit être complet, puisque la vieille dame de compagnie m'a répondu ces mots :
« Dites au jeune homme qu'on lui obéira,
CBAPITBE IV. 89
et que demain nous irons chez lui prendre la collation à neuf heures de France. » La discrétion étant le premier devoir de mon état , j'ignore ce que cela signifie ; mais Votre Seigneurie comprendra sans doute ce que ma faible intelligence n'a pu saisir. Je m'en rapporte à Votre Seigneurie pour juger si je mérite la chaîne d'or.
— Prends-la, répondit Zanetto, et encore cette bourse par-dessus le marché.
— Votre Seigneurie n'a pas moins de générosité que d'éloquence. Si elle a besoin de moi pour la servir, je me recommande à elle. Mon nom de guerre est Matteo dit le Segatore. On me trouve devant le Campanile à l'heure de la bourse. Je pratique avec fidélité, zèle et silence, tous les articles du métier en matière d'amour , de vengeance , de jalousie et d'héritage. Je tiens le guet-apens, la botte certaine pour duels, le philtre amou. reux, le narcotique, la coltellatd et la ba-
90 LE NOUVEL ALADD1H.
labre au visage. Je suis l'esclave de Voire Seigneurie,
Le spadassin sal ua j osq u f à terre et s'éloigna.
Notre héros ne pensait plus qu'à son enirevuedu lendemain. Il appela son cuisinier et lui commanda une collation digne d'une tête couronnée. Ses appartements, ses tentures de soie, ses tapis de Perse, ses meubles nouveaux lui semblèrent tout à fait misérables et indignes d'une personne qu'il aurait voulu asseoir sur an trône impérial ; mais le temps lui manquant pour embellir son palais, il prit son parti de le laisser comme il était. Sa vaisselle était incomplète et son ménage de garçon mal monté. Il envoya bien vite chez le premier orfèvre du Rialto demander quelques plats dé vermeil et d'autres pièces d'argenterie dont le talisman fit les frais avec le succès accoutumé.
Le tocco de nuit était sonné quand Zanetto s'endormit, après avoir répété cent fois :