‹ Le nouvel Aladdin: suivi de Fleuranges (volume 2)Chapitre 6 sur 133 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

— Tu auras des coups de bâton pour ta peine , fripon , vagabond que tu es, et quelques jours de prison par-dessus le marché !

— Des coups de bâton ! s'écria Zanetto , cela est bon pour un vieux juif comme vous.

Je suis gentilhomme, signor Ganapo, et vous n'êtes qu'un marchand d'huile, enrichi à force d'usure. Ah! vous voulez me faire la guerre? Eh bien, je vous dénoncerai pour avoir plaisanté sur l'enterrement de M. le provéditeur , pour avoir tourné en dérision la cérémonie funèbre , et insulté le grand saint Marc, notre patron, pour avoir dénigré les usages et le gouvernement de la seigneurie, en exaltant un certain Vespasien qui était sans doute un païen ou un hérétique.

L'inquisition politique saura tout cela , dès ce soir , par la bouche du lion 1 , où votre

1 On voit encore au palais ducal la bouche du lion, ancienne boite aux lettres des dénonciateurs.

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dossier sera jeté de ma main. Comme vous êtes millionnaire , on convoitera vos biens , et vous serez mis au fond des puits ou sous les plombs; et moi, je mangerai gaiement une mesure de riz en sifflant une romance.

— Capitulez , signor Canapo , capitulez , disaient les Taccagni. Les temps sont mauvais , ces menaces pourraient avoir quelque fondement.

— Que demandes-tu , pendard? dit le vieux Canapo.

— Si je vous demandais cent mille ducats , vous ne me les donneriez pas ; si je réclamais un sou , vous feriez la grimace , et cependant c'est la moindre pièce qu'une âme charitable ose jeter dans le tronc d'une église. Donnez-moi donc seulement cette lentille que vous avez ramassée.

— Ainsi donc, murmura Canapo en donnant la lentille , je me suis baissé , j'ai disputé , raisonné , gâté mon chapeau , et je

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perds encore cette lentille dont le hasard m'avait fait légitime possesseur. Cette journée est malheureuse !

— Ce n'est pas tout, ajouta Zanelto. Votre tête chauve est restée à l'air et le rhume sera tombé sur ce crâne d'ivoire. Vous dépenserez au moins douze sous pour vous guérir. Il eût mieux valu passer outre que de vous baisser pour une lentille crue. Vous voyez donc que tout n'est pas bon à recueillir et conserver. Serviteur , seigneur Taccagno.

Zanetto n'était pas un vagabond sans feu ni lieu , comme on pourrait le croire , mais seulement un mauvais sujet , un prodigue , ainsi que l'avaient été avant lui son père et son grand-père , qui ne lui avaient presque rien laissé en héritage. Comme il avait appris à lire, écrire et compter, son oncle don Joseph Tomolo, avocat à Padoue, lui offrait une place chétive parmi des clercs opprimés

et laborieux. Zanetto ne pouvait se résoudre à quitter Venise ; la nostalgie reûtpriscomme le jeune Foscari ; en conséquence, il refusa. Ayant vendu ses derniers meubles , il se trouva un beau jour sans un sou dans sa poche ; mais gai , insouciant et plein de confiance en sa jeunesse , sa jolie figure , ses dix-neuf ans et surtout en la clémence de Dieu , car, par une faveur précieuse de la nature , Zanetto portait au sommet latéral du crâne cette protubérance étrange à laquelle Spurzheim donne le nom d'espérance, c'est-à-dire faculté de voir le présent en beau et l'avenir couleur de rose. Ce rare et charmant penchant soutenait Zanetto à son insu, et quand la faim le serrait de près, il se disait que le métier de gondolier étant réputé noble à Venise , un signor cavalière comme lui ne serait pas déshonoré pour manier la rame à quelque passage du grand canal.

On voit chaque année , à l'exposition de

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