CHAPITRE VIII
Mante ; Marcantonio saisit le billet de loterie
"'une main avide, et ils se regardèrent tous
"eux nez à nez en riant, comme Arlequin
el Pantalon, lorsque chacun d'eux croit
ay oir trompé l'autre.
Marcantonio craignait encore quelque supercherie, tant la résolution de don Zanetto lui semblait absurde et ridicule. Cependant ses doutes furent bientôt dissipés. La musique de la loterie jouait en traversant la Piazzetta, et le chef d'orchestre demandait à grands cris où était l'heureux mortel que le sort venait de favoriser.
— Par ici ! dit Zanetto ; le voilà : c'est le signor Marcantonio Canapo.
Aussitôt on s'empara par force du Taccagno ; on le plaça au centre du cortège ; on le conduisit triomphalement au bureau de loterie des Procuratie, et l'orchestre célébra aux sons aigus des clarinettes l'heureuse chance du gagnant. Si cette musique poudreuse et altérée avait des mélodies délicieuses pour les oreilles de Marcantonio, elle n'était pas moins agréable aux oreilles de notre héros :
— Réjouis- toi bien, pauvre sot, disait Zanetto. Drape- toi comme un empereur.
Tu m'as fourni toi-même la massue qui doit bientôt te précipitera bas de ton trône. Mais par où vais -je commencer? quel coup terrible vais-je frapper d'abord? divin talisman! c'est aujourd'hui que ta puissance sera mise à une grande épreuve. Je veux bouleverser Venise, étonner le peuple, rem-
194 LE NOUVEL ALADDIIf.
plir l'univers du bruit de mon nom cent mille fois répété par les trompettes et les porte-voix de la renommée ; je veux mériter qu'on m'érige des statues comme à Auguste ou à Caracalla, qui étaient, je crois, des monarques fameux. Mais, avant tout, mangeons une centaine de graines de citrouille, car l'appétit commence à me revenir.
Une cuisine ambulante où il avait un crédit ouvert lui fournit la collation légère dont il avait besoin. Dans l'ivresse de son bonheur, il fit ensuite quelques gambades sur la rive des Esclavons, et se mit à regarder les passants d'un air si radieux que tout le monde lui souriait en disant :
— Voilà un gentil garçon qui ne nourrit point de chagrin.
Il y avait ce jour-là une fête à Murano, village situé au nord de Venise, dans une lie verte et charmante. Des familles et des compagnies joyeuses s'embarquaient pour aller
à la fête ; plusieurs barques s'éloignaient déjà du bord et d'autres s'emplissaient de inonde.
— Siorl criaient les gondoliers, qui veut aller à Murano? Il faut voir la fête. C'est la plus belle sagra des environs. Qui veut deux bons rameurs? A Murano, sior, à Murano!
Une société composée déjeunes gens et de jolies filles traversa le quai en chantant aux sons d'une guitare, et l'un des jeunes gens, qui connaissait un peuZanetto, lui proposa de descendre dans la barque.
— Viensavec nous, Zanetto, disait-il, viens à Murano. Il nous manque une voix de ténor pour chanter à quatre parties, nous avons besoin de toi.
— J'ai des affaires importantes qui me retiennent, répondit Zanetto.
— Remets les affaires à demain. Viens à Murano. Nous y danserons, nous y boirons,
nous pécherons des sepia et nous jouerons aux quilles.
— Je n'ai point d'argent dans ma poche.
— Ne t'inquiète pas de cela. Nous possédons six ducats entre nous tous. Voici la belle Ânzelica qui te prie de venir ; ne fais pas le cruel.
— Allons, dit Zanetto, partons pour Murano.
Il descendit dans la barque. Quatre jeunes filles , déjà installées sous la tente , se pressèrent un peu pour faire place à Zanetto, qui s'assit au milieu d'elles. Les rameurs poussèrent au large, et la bande folâtre entonna en chœur la chanson populaire de Fridolino.
On traversa ainsi par un Rio le quartier de Sainte-Marie-Fonnosa , on passa devant l'église des Saints-Jean-et-Paul ; et l'on sortit de la ville par le canal de Murano. La journée était belle et douce , mais fort avancée déjà. Quatre heures sonnaient lorsqu'on
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aborda dans nie. La partie de quilles dura longtemps. La pèche fut heureuse, les danses fort animées, et le repas échauffa si bien les cervelles qu'on voulut passer la nuit à Tauberge pour se divertir plus complètement le lendemain. Le second jour de la sagra fut plus brillant que le premier.
Dès le matin , les barques arrivèrent en quantité de tous les points de la lagune. On mangea sous les tonnelles de verdure; on fit des joutes en gondole ; l'île retentissait aux cris des convives, aux sons des instruments et aux détonationsdemousqueterie. La danse se prolongea jusqu'à minuit; et comme le troisième jour promettait de surpasser les deux premiers , on demeura encore à l'auberge. Finalement, notre héros, en férié continuelle , se laissa entraîner d'heure en heure, et oublia ses affaires et ses projets de vengeance , son ambition et même un peu ses amours.
198 LE NOUVEL ALADD1N.
Il faut avoir vu une sagra pour savoir avec quelle passion le Yénitien s'abandonne au plaisir du moment. C'est comme une ivresse qui l'étourdit, le domine et lui enlève la mémoire. Avec un tel caractère on ne fait point son chemin , on ne devient pas électeur, membre d'un conseil municipal, encore moins député; mais on arrive sans souci jusqu'à l'heure de la mort.
De retour à la ville , le soir du troisième jour, Zanetto, fatigué par les danses, la pèche, les jeux et les exercices, alla se mettre au lit dans sa petite maison du Colle del Cristo, où la bonne Btarietta le reçut en bavardant comme à l'ordinaire.
— Demain , pensa notre héros , je commencerai mes grandes opérations, pour lesquelles la nuit va me porter conseil.
Et il s'endormit immédiatement sans avoir le temps de songer à rien.
Le matin du quatrième jour, Zanetto, de
plus en plus embarrassé par excès de puissance , se rendit provisoirement à la Piazzetia pour jouir d'un rayon de soleil. Les marches de la Zecca l'invitaient au repos ; il s'y étendit la face tournée vers l'Adriatique et respira en Sybarite l'haleine tiède du zéphyr. Derrière lui vint s'asseoir la bande noire des Taccagni. Le groupe se forma en demi-cercle , et dans le centre se plaça le jeune Marcantonio debout, daus une posture gauche et modeste.
— Mon fils Marcantonio, lui disait le vieux Canapo, tandis que don Vitale donne à sa fille les instructions que doit un bon père à son enfant, il faut, malgré ta sagesse et tes excellents principes , que je te remette à la mémoire quelques sages avis , en présence de mes confrères les Taccagni. Nous avons souvent médité , entre gens murs et d'expérience, surlesavantageset les inconvénients du mariage. C'est à toi, puisque tu te maries,
de savoir prendre et conserver les profits de l'état conjugal , en écartant et adoucissant peu à peu les charges et désagréments dudit état. Il ne faut point qu'une femme ait des idées et des goûts opposés à ceux de son mari ; c'est pourquoi je t'ai choisi une fiancée imbue et pénétrée de nos doctrines. Tu es économe, il te fallait une femme parcimonieuse, et j'espère que Luigia le sera. Dans les préceptes de notre compagnie, il est dit que si l'on se hasarde à prendre femme, il faut la choisir petite de corps, parce qu'elle peut se vêtir à moins de frais, qu'elle dépense moins qu'une autre en linge et en habits ; c'est pourquoi je t'ai choisi une femme petite. Si les charges d'un homme marié sont plus lourdes que celles d'un célibataire, il y a une compensation : la femme travaille et veille à l'économie. Ne souffre jamais que ton épouse demeure oisive. Retiens-la toujours à la maison , et lorsqu'elle
ira chez sa voisine, ordonne-lui d'emporter de l'ouvragé ; elle ménagera sa chandelle en travaillant à la lampe d'aatrui. Ne la laisse jamais dans la compagnie des hommes, de peur des mauvaises pensées; l'homme est comme le feu, la femme comme l'étoupe ; si on les approche l'un de l'autre, le diable est le soufflet qui souffle dessus et allume l'incendie. La jeunesse ayant besoin de distractions, sache faire la part au mal, et montretoi bon époux sans qu'il t'en coûte rien, en conduisant ta femme à la promenade les jours de beau temps ; mais évite les cafés, les spectacles, les pâtissiers et la pluie, qui t'obligerait à chercher un refuge dans quelque endroit où l'on dépense son argent. Ne promène point Luigia au Rialto où sont les orfèvres, ni à la Merceria, où les étoffes riches et les dentelles pourraient exciter son envie, ni en aucun lieu où l'on voit des objets de luxe étalés avec une odieuse provocation.
âOâ LE NOUVEL ALÂDDin.
C'est aujourd'hui à midi que lu changes de condition.
À ces mots , Zanelto se réveilla comme d'une léthargie.
— Grand Dieu ! s'écria-t-il, aujourd'hui à midi Marcantonio épouse Luigia , et il est déjà huit heures ! Que vais-je devenir? Non, cela ne sera pas ; je l'empêcherai bien. Mais comment?.., Je ne trouve pas une idée!...
Écervelé, tête creuse que je suis !... Au moment suprême, pas une idée dans mon pauvre esprit ! Je suis perdu.
Il se mit à courir comme un insensé le long de la rive, en poussant des cris d'angoisse, et il alla tomber éperdu sur les marches qui descendent dans la lagune, puis il tira de sa poche le cachet magique et le regarda d'un œil consterné.
— Fatal cachet, dit-il, maudit talisman, sur la foi duquel je tue suis endormi pendant trois jours ! Si (a puissance, n'est pas
une fable, secours-moi, sauve-moi, suggèremoi cette idée que ma tête creuse ne sait pas imaginer. Venez, venez à mon aide, génie du talisman.
Un large canot marchand, conduit par six rameurs, s'approchait de la rive. Le timonier cria : Halte ! Un homme posa le pied sur les marches, et Zanetto reconnut le Turc Ali- Mahamud, dont le brigantin venait d'entrer dans le port.
— Le ciel vous envoie, seigneur, lui dit notre héros. Je suis au désespoir ; ma fiancée épouse mon rival aujourd'hui à midi.
— Mon fils, répondit le Turc avec sévérité, si ta fiancée ne t'aime pas, je ne puis rien faire pour toi.
— Elle m'aime, au contraire. Je suis sûr qu'elle pleure. Elle m'a dit cent fois que mon rival était ladre et méchant, tandis que, pour m'épouser, elle brûlerait soixante cierges à Saint-Zacharie.
— Tu n'as donc pas su te servir de ton cachet?
— Si fait : j'ai demandé dix mille ducats au banquier Abraham MûIIer.
— Il fallait lui en demander cent mille.
— J'avais envoyé à Luigia des étoffes magnifiques et un collier de perles fines ; tout allait bien , lorsque des aventurières m'ont volé. On m'a mis en prison ; j'en suis sorti. Une Zingara m'a rendu un grand service, et je suis allé à Murano pour la fête. J'y ai péché la sepia et dansé trois jours durant sans arrêter, malheureux que je suis! et ce matin j'apprends que Luigia se marie à midi avec mon rival.
Le Turc se mit à rire dans sa barbe.
— Et ce rival, où est-il? demanda le marchand.
— Le voici là-bas sur les marches de la Zecca, au milieu des Taccagni. Son père loi donne des avis sordides sur le mariage.
Ali-Mahainud se dirigea majestueusement vers le groupe des vieillards en conférence.
— Signori, leur dit-il, vous allez à la noce ce matin, et vous voulez sans doute louer des gondoles, selon l'usage. Ne faites pas cette dépense inutile : je vous prête mon canot à six rameurs, qui est assez large pour vous conduire tous.
— Grand merci! seigneur marchand, dit le vieux Canapo ; vous m'épargnez une dépense de trois livres au moins.
— Essayez mon canot, reprit le Turc; voyez s'il est à votre goût, et faites -vous promener dans la ville en attendant l'heure.
Les Taccagni et Marcantonio lui-même descendirent dans le canot. A peiney furentils installés, qu'Ali-Mahamud parla dans sa langue au timonier, en lui ordonnant de mener toute la compagnie sur son brigantin. Le canot partit , et , Renfonçant au milieu des
navires à l'ancre, il gagna l'extrémité du port à force de rames.
— À présent, dit le Turc, nous voici débarrassés pour un temps de ce rival et de ces Taccagni. On ne se marie pas en pleine mer.
Occupons-nous de ta fiancée ; mais , avant tout, je veux savoir si tu l'aimes véritablement.
— Je l'aime si bien, s'écria Zanetto, que si je ne l'épouse pas , je ne veux plus de talisman , ni des ducats d'Abraham ffiûller, ni de palais, ni d'habits brodés, et que je laisse tout cela pour m'engager comme volontaire et me faire casser la tète en Balmatie.
— Conduis-moi donc chez le père de cette jeune fille.
En moins de trois minutes on fut à Saiot- Zacharie, qui est tout près du quai desEsclavons. La voisine Nani était sur le seuil de sa porte.
— Mon enfant, dit-elle à Zanetto, on ferait bien mieux de vous donner la belle Luîgia que de la tourmenter. Elle pleure, elle a le visage bouleversé , tandis que si vous étiez le mari, ce serait une tout autre chanson. Le rire, la joie et les fraîches couleurs brilleraient sur ses joues et dans ses yeux.
— Us y brilleront tout à l'heure, dit le Turc.
— Vous êtes donc sûr de réussir ? demanda Zanetto.
— Gomme si j'étais le doge lui-même.
— Décidément, pensa Zanetto, Ali-Mahamud est un bon magicien.
Le Turc entra chez le vieux juge, et mit an sequin d'or dans la main de la servante.
Luigia pleurait devant une robe grise qu'on lui avait achetée pour ses noces. Elle poussa un cri de surprise et d'effroi en voyant son ancien ami accompagné d'un musulman.
— La petite est charmante, dit le Turc à Zanetto ; annonce-lui que tu viens pour l'épouser, tandis que je vais entrer dans le cabinet du père.
— Eh bien! Luigia, dit notre héros avec l'assurance et la supériorité d'un pacha, vous avez donc du chagrin ?
— Ah! Zanetto, répondit-elle, cruel et inconstant Zanetto, vous ne m'aimez pas, et vous avez encore la barbarie de jouir de mes larmes ! Soyez donc satisfait, puisque vous voulez mon malheur. Il est complet et sans remède. Suis-je assez à plaindre ! On a vendu les belles robes que vous m'aviez données, et je vais aller à l'église avec cet affreux vêtement de laine , qu'une nonne rougirait de porter. Mon mari n'a pas seulement acheté un habit neuf pour ce grand jour ; je serai unie publiquement à un être dont la culotte portera des reprises visibles à tous les yeux. Encore, si les jambes que renferme celle
culotte étaient bien faites, ce ne serait rien ; mais, hélas! vous les connaissez. La belle existence que tout cela me promet ! Je vais traîner mes jours dans l'ennui, le dégoût, l'économie et les querelles, car j'aurai pour seul passe-temps de me disputer avec mon mari. Cette polenta et ce riz à la turque que j'aurais eu tant de plaisir à accommoder pour vous, ingrat, deviendront un supplice et une corvée quand ce sera pour un autre ; l'idée qu'on me fera travailler par avarice détruira tout le charme de mes occupations. Est-ce être une heureuse mère que de trembler d'avoir des enfants qui ressemblent à leur papa? Tandis que s'ils vous appartenaient, chaque trait de ressemblance serait une découverte charmante. La petite fille aurait eu vos yeux et votre sourire ; je lui aurais donné mes mains, que vous trouvez jolies, et ma voix, qui vous plaît. Le petit garçon aurait marché comme vous avec aisance ; il
aurait appris la musique et porté le manteau avec cette grâce et cet air courageux qui m'ont gagné le cœur la première fois que je vous ai revu après les jeux de notre enfance. Au lieu de cela, Dieu sait quelle figure ils auront , les pauvres petits ! Nous devions nous marier , tout était conclu, et vous allez vous ruiner, courir après des aventurières, vous brouiller avec ma famille , et mettre contre vous, par votre mauvaise conduite, tous les honnêtes gens de Venise ! Harcantonio m'a écrit une lettre qui m'a un peu touchée , j'en conviens ; mais au bout de deux heures, en la relisant, j'ai bien vu que c'était du galimatias, et je l'ai jetée au feu* Je le déteste, ce vilain mari. Ah! Zanetto, Zanetto, qu'avez-vous fait!
Luigia pleurait à chaudes larmes. Le bon Zanetto palpitait de joie en écoutant ces plaintes naïves, débitées avec cette vitesse passionnée qui donne tant de charme au
doux parler d'une Vénitienne. Avouer toutes ses fautes, en demander le pardon , et annoncer l'heureux dénoûinent auquel travaillait Ali-Mahamud, lui parut un procédé sans effet dramatique et trop peu satisfaisant pour son amour-propre. D'ailleurs, la vérité toute simple , quelque bonne à dire qu'elle fût, ne lui venait pas volontiers du premier mouvement à la bouche; il préféra donc prendre naturellement le chemin du mensonge.
— Essuie ces larmes, ma Luigia, dit-il en se jetant aux genoux de sa maîtresse. Jamais je ne me suis ruiné , jamais je n'ai couru après des aventurières. On m'a mis en prison parce que je l'ai bien voulu. Si j'ai laissé vendre mes meubles et mon palais, c'est qu'il me convenait qu'il en fût ainsi. J'ai mis ton amour à l'épreuve; j'ai voulu m'assurer qu'il résisterait à la perte de ma fortune, et même à l'idée d'une infidélité, car je ne fus
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jamais infidèle à ma Luigia. Tous ces matheurs étaient une feinte ; mais , puisque tu as surmonté ces épreuves comme Griselidis, mon cœur est pénétré d'amour, de reconnaissance et de bonté. Je brise ton mariage avec ce jeune cuistre, j'accable ton père et ta famille de mes bienfaits, je te donne ma main et mes immenses richesses. Bans ce moment, l'intelligent Ali-Mahamud, mon serviteur turc, explique à ton père ce qui s'est passé, lui indique son devoir et aplanit d'après mes ordres toutes les difficultés. C'est pour moi seul que tu feras la polenta. Notre petite fille aura tes doigts effilés , ta belle voix de contralto et mes yeux, puisque tu le désires ainsi ; mais j'aimerais mieux qu'elle eût les tiens.
Pendant ce temps-là , le marchand tore était en conférence avec don Vitale.
■*"** — Je suis , disait-il , le plus riche négo-
ciant joaillier, non - seulement de Venise ,
mais du monde entier. Je n'ai point d'enfants; ce jeune homme m'a plu par son honnêteté, sa gentillesse et sa jolie figure. Je l'adopte ; il est désormais mon fils. Votre fille l'aime ; je vous la demande pour lui. J'ai plus de vingt millions de livres vénitiennes ; ma fortune est à Zanetto. Concluons.
— Mais, répondit le père, ce Zanetto s'est déjà ruipé deux fois. On le dit lié avec des Bohémiens , occupé de magie et possesseur d'un talisman pour ensorceler les filles et tromper les gens.
— Ce prétendu talisman, dit le Turc, est un cachet qui me sert de signature parce que je ne sais pas écrire. Le banquier Mûller, le notaire Moreto, tous les gros marchands de Venise le connaissent, et ont obéi à Zanetto comme à moi-même, pendant un voyage que j'ai fait. Le doge Marino, à qui j'ai prêté quarante mille livres pour ses frais d'élection, et qui m'en doit encore vingt mille, a
pu reconnaître ee cachet et rendre quelque service à celui qui disposait de ma signature et de mon crédit. Voilà toute la magie du pauvre Zanetto.
— A la bonne heure! Mais comment feronsnous pour apaiser mon confrère Ganapo et son fils Marcantonio?
— Ne vous en mettez pas en peine ; je saurai contenter tout le monde. Vepez avec moi trouver votre confrère.
Les six Taccagni et le jeune Marcantonio, se voyant enlevés et conduits par force à bord d'un navire turc, se lamentaient ensemble et se croyaient déjà réduits à payer une rançon à quelque corsaire. Ils commençaient à s'accuser les uns les autres et à répéter comme le vieillard de Molière :
« Que diable allions -nous faire dans ce canot? » lorsqu'une gondole amena don Vitale , Ali-Mahamud et nos jeunes amants.
— Signori , dit le Turc, don Zanetto est mon fils d'adoption, et je le marie avec donna Luigia Corvino. Si vous vous opposez à mes volontés, je fais voile pour Tunis et je vous vends tous en Barbarie sur le premier marché aux esclaves. Le plus sage est donc de vous rendre de bonne grâce. Afin que le jeune Harcantonio soit indemnisé, je lui achèterai une charge d'avoué à Venise. Un grand procès, qui m'amène ici, et dont je lui confierai la direction , lui permettra de déployer son talent en chicane et lui procurera des honoraires énormes. À présent que nous sommes tous d'accord , mangeons ensemble une collation.
Le marchand frappa dans ses mains, et ses esclaves apportèrent des tapis magnifiques, et des coussins de soie sur lesquels on s'assit en cercle à l'ombre d'une tente. On servit des mangues , des bananes et toutes sortes de bons fruits venus des Indes par l'isthme
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de Suez. Les esclaves versèrent des vins délicieux de Nicosie , de Candie et de Tokay.
A la fin du repas, Ali-Mahamud offrit à chacun de ses convives une bague surmontée d'un rubis , et une pièce d'étoffe de Damas.
Quinze jours plus tard, le maître-autel de Saint -Zacharie était éclairé par soixante cierges, et la belle Luigia, vêtue d'une robe de soie blanche, avec une écharpe de cachemire, donnait sa main au cavalière Zanetto Tomolo. Après la cérémonie, Zanetto prit le marchand turc à part, et lui dit :
— Mon père, vous avez fait de moi l'homme le plus riche et le plus heureux du monde.
Je ne veux plus risquer de retomber dans le malheur par imprudence, par sottise ou par vanité. Je veux aussi mourir dans ma religion, en bon chrétien, et par conséquent je dois renoncer à la magie , malgré ses avantages. Reprenez donc votre talisman. Il me suffit d'être l'époux de ma chère Luigia. Au
lieu d'un palais, donnez-moi seulement une petite maison sur la Rive, etMarietta la blanchisseuse pour tout domestique.
Le Turc souriait en écoutant cela.
— Ne crains rien, mon fils, répondit-il.
Ce talisman ne t'engage en aucune façon avec l'enfer. Je vais faire un dernier voyage à Trébisonde; le cachet pourra te servir pendant mon absence. A mon retour, tu me le rendras , si tu le veux absolument. Pour le reste, je trouve que tu as raison : vis modestement dans ton ménage avec ta jolie femme et la bonne Marietla.
Zanetto vécut heureux, en effet. Il se corrigea de la vanité , de la dissipation , et ne lit plus de mensonges que pour plaisanter.
Un jour, pendant l'absence d'Ali-Maliamud, en passant dans le grand canal avec Luigia devant le palais Loredano, il tira de sa poche le talisman et le jeta dans l'eau; puis il embrassa tendrement sa femme, qui lui rendit
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218 LE NOUVEL ALàDDIIf.
son baiser sans chercher à comprendre ce qu'il Tenait de faire.
Au bout de deux ans, le jeune couple avait déjà deux enfants. La petite fille avait les yeux de son père et les doigts effilés de sa maman. Quant au petit garçon , il promettait d'être égoïste, menteur, mauvais sujet et aimable comme son papa. Marcantonio fut un avoué intelligent et retors en chicane. U gagna le procès d'Ali-M ahamud et toucha de gros honoraires.
Les Taccagni continuèrent à cultiver la lésine ; mais le signor Canapo, en songeant comment Zanetto avait fait sa fortune, ne se consola jamais d'avoir donné volontairement cette précieuse lentille , source de tant de biens, qui lui avait appartenu légitimement pendant une minute, et Ton dit que le regret et le dépit avancèrent sa mort. Que Dieu daigne avoir son âme !
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Vers six heures du matin , par un beau jour d'automne , une carriole de campagne s'arrêta devant la poste aux chevaux de Corbeil. C'était en 1782; il n'y a que soixante ans de cela , mais les temps ont tellement changé, qu'il semble aujourd'hui que ce soit de l'histoire ancienne. Le voyageur à qui appartenait cette voiture était un jeune gen-
222 FLECRARGES.
tilhonime qui avait une figure agréable et douce , et les manières de la meilleure compagnie. Tandis qu'on attelait deux chevaux à son équipage d'osier, il s'était mis sur une borne, et regardait une nuée de pigeons voler à i'entour d'un colombier.
— Mon gentilhomme, lui dit le postillon, vous avez bien fait de vous lever matin, car je vois venir là-bas une chaise de poste qui ne trouvera pas de chevaux. La cour a passé tout à l'heure par ici ; nos bêtes sont toutes dehors ; vous avez les deux dernières.
Le postillon s'apprêtait à enfourcher son cheval, lorsque le voyageur lui fit signe d'attendre , et se mit à examiner le personnage qui descendait de l'autre voiture. C'était un beau garçon , jeune aussi et vêtu à la dernière mode , avec le frac à l'anglaise , les bottes à retroussis , et le petit chapeau lampion penché sur l'oreille droite.
— Quel diable de contre-temps! disait
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ce jeune homme; cela est fait pour moi. Il faut que le roi revienne justement de Fontainebleau ce matin ! Et ces maudites gens qui ne veulent pas marcher parce que leurs chevaux ont déjà double la poste ! Monsieur, poursuivit-il en s'adressant au premier voyageur, vous êtes bien heureux de ne pas rester en route. Je donnerais dix louis de bon cœur pour être sûr d'entrer à Paris avant midi.
— Monsieur, répondît le maître de la carriole , il ne tient qu'à vous de partir avec moi. Montez dans ma mauvaise voiture , et je vous conduirai jusqu'au prochain relais , ou même jusqu'à Paris, si cela vous convient. Votre valet de chambre se chargera de ramener votre chaise aussitôt qu'il y aura des chevaux.
— Vous me rendez un véritable service, monsieur. J'accepte voire proposition avec empressement.
Le second voyageur donna des instructions à son laquais et monta dans la carriole, qui roula sur le pavé d'un train qu'elle n'avait jamais connu dans son pays. Le postillon sagace , animé par la perspective d'un double pourboire , pensa , tout en galopant , à la double ration de vin que son estomac y gagnerait , et les pauvres chevaux , qui ne gagnaient que des coups d'éperon, jouaient des jambes sans songer à rien.
Pendant ce temps-là, les deux voyageurs, assis côte à côte , gardaient un silence profond, qui dura quelques minutes.
— Monsieur, dit enfin celui qui avait accepté une place dans la carriole, une affaire importante m'appelle à Paris.
— Je le devine aisément , monsieur ; la discrétion seule m'empêche de vous demander ce que c'est.
— Vous avez raison de ne pas me presser de questions , car j'ai si grande envie de