‹ Le nouvel Aladdin, suivi de FleurangesChapitre 13 sur 56 · CH A PITIE IT · texte numérisé non relu

CH A PITIE IT

— Viendra-l-elle ? ne viendra-t-elle pas? Grand Dieu, si elle manquait à sa promesse !

Si le lecteur est allé à Venise et qu*il ait fait la promenade de rigueur en gondole dans le grand canal, il a sans doute remarqué, entre Thôtel de la Poste et le pont du Rialto, le beau palais Loredano avec ses six colon* nettes de marbre* son portail élégant, ses fenêtres hautes et rapprochées, ses dessins et ses trèfles arabes, son toit à ritalienne et ses cheminées en tulipes. En face , à Saint- Sylvestre , est une tonnelle de verdure où s'épanouit une vigne, ancienne aujourd'hui, mais qui était jeune du temps où ces choses se passaient à Venise. Notre héros , caché sous le portail , voyait arriver les barques chargées de fruits et de légumes qui venaient deMestre pour se rendre aux divers marchés de la ville. Le soleil dorait les façades des palais de la rive opposée ; des gondoliers indolents chantaient appuyés sur leurs rames,

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en laissant à la marée qui se retirait le soin de les conduire.

Un autre aurait pu jouir du tabteau que Venise présente toujours à cette heure par une belle matinée ; mais dans son trouble amoureux , notre héros n'avait plus d'yeux pour les merveilles de sa ville natale, et le lecteur Texcusera , car il a certainement souffert comme le bon Zanetto les angoisses de l'attente en pareille circonstance. Neuf heures étaient sonnées depuis longtemps à Saint-Sylvestre, quand Zanetto entendit dans le Bio le plus proche de son palais ce cri monotone par lequel les barcarols s'avertissent qu'ils approchent du tournant. Une gondole passa rapidement du Rio dans le grand canal et vint aborder au palais Loredano. Deux femmes masquées sortirent de cette gondole , et montèrent le perron. Zanetto s'élança de sa retraite, prit le bras de la belle Jacomina et la conduisit au salon.

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— Mou Dieu! dit la vieille en se jetant dans un fauteuil , quelle équipée ! Est-ce bien moi, donna Flora delà Torre, d*une famille noble de Sienne , qui ai pu prêter les mains à une pareille folie? Je ne puis y croire encore.

— Allons, chère Flora, dit la jeune fille avec gaieté, ce n*est pas le moment de se lamenter. Cette folie est la première et la der. nîère que je ferai. N'empoisonnons pas cette heure si courte et si belle par des réflexions pénibles. Le vin est tiré, il faut le boire; la collation est servie, mettons-nous à table.

Zanetto avait renvoyé ses domestiques pour avoir plus de liberté. Notre héros servit lui-même samaitresse, sans pouvoir manger, tant son bonheur lui serrait la gorge. La belle Jacomina accepta quelques fruits rares et trempa le bout de ses lèvres dans un verre de vin d*£spagne, dont la duègne vida deux flacons sans se faire prier, ce qui changea

ses lamentations en murmures de plaisir et de gourmandise.

— Mes enfants, dit la vieille quand elle eut un peu calmé sou appétit, au lieu de vous regarder avec tendresse et de vous tenir par la main, causez de vos affaires, car, si je ne m*en mêle, vous ne prendrez aucune détermination pour Tavenir.

— Ah 1 dame Flora , répondit la feinte nièce de Bragadino, demandez vous-même à ce jeune zeigneur ce qu'il peut faire pour moi ; ze n'ai pas le courage de parier de mon triste avenir.

— Ce que je ferai! dit Zanetto avec emphase; j'écrirai un mot à votre tyran , un simple mot suffira. Je lui ordonnerai de briser à l'instant vos chaînes , de renoncer à ses affreux desseins, et il y renoncera sur l'heure, je vous en donne ma parole.

— Sainte Vierge ! s'écria la duègne, nous sommes perdues si vous faites cela. Vous ne

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connaissez pas le patriarche Bragadino.

Demain, la pauvre enfant serait au couvent, et moi je serais chassée honteusement de la maison.

— Ne craignez rien , reprit notre héros avec plus de force ; le patriarche a trouvé son maître. Il baisera les pieds de sa nièce, et viendra lui-même ici fairehumblement ses soumissions au cavalière Tomolo. Mes ordres arriveront chez lui aussitôt que vous, et la charmante Jacomina trouvera le plus souple et le plus facile des oncles à son retour au palais Bragadino. Rien ne peut changer mes résolutions , parce que je suis sûr de ma puissance.

A ces mots, les deux femmes échangèrent un regard dlntelllgence et baissèrent la tète d'un air consterné.

— Ce n'est pas là ce que j'espérais, dit la vieille. Il faut sortir de ce mauvais pas. Mon Bieu ! n'entends-je pas des cris dans la rue?

yb LE IfODYEL ALADDin.

On nous cherche peut-être. Seigneur cavalier, allez donc voir ce que c*est.

Lorsque Zanetto fut sorti , la vieille tira de sa poche une poudre noire, dont elle mesura soigneusement une dose avec la pointe d'un couteau, puis elle versa cette poudre dans un verre, qu'elle emplit jusqu'au bord de vin d'Espagne.

— Hélas ! dit la fausse Jacomina , un si aimable et gentil garçon! il me fait pitié.

— Point d'hésitation, répondit la vieille : il y va de la vie et de la liberté ; nous sommes au bord de l'abime. Préfères-tu y tomber sans espoir de t'en relever jamais , plutôt que d'y jeter cet étourdi? Allons , lève les yeux ! de l'assurance ! Rien de suspect ni de douteux dans le geste ni la voix !

Zanetto rentra, et vint annoncer que personne ne songeait à troubler son bonheur. La feinte nièce du patriarche souleva gaie-

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