CHAPITRE V
-^ Hélas ! Mattéo, je n'ai plas un sou en ma possession ; mais écoutez-moi bien : parmi les objets qu'on m'a volés se trouve un petit cachet en cuivre qui ne vaut pas un quart d'ecu. Je renonce de bonne grâce à tout le reste, pourvu qu'on me rende ce petit cachet de cuivre. Ce n'est pas trop demander, j'espère. Je tiens particulièrement à cet objet qui n'a de prix que pour moi. Dites donc aa cousin de cette marchande que si le confesseur de votre ami veut bien me restituer mon cachet , je donnerai à l'Instant même cent ducats de récompense.
— - Voilà une proposition raisonnable, dit Mattéo, et il faudrait être mal avisé pour ne point vous satisfaire à des conditions aussi belles ; mais, mon cher seigneur, comment payerez-vous lescent ducats de récompense, si vous n'avez plus le sou?
•— Ne vous en inquiétez pas; Trouvez seulement le cachet.
LB ROUTBI. ALADDIIf. iO
110 LE NOOVEL ALADDIN.
— Je prévois une objection : ils vous prieront de déposer Targent en un certain lieu, et ils y porteront le cachet en retirant la somme.
— Trouvez d*abord le cachet, vous dîs-je, et l'argent ne se fera pas attendre. Kettez deux cents ducats de récompense et n'en parlons plus.
— C'est une affaire sûre. Demain , tous aurez votre bijou de cuivre, ou j'y perdrai mgn nom. Quant aux autres objets volés, il n'est pas impossible que le remords prenne vos aventurières au lit de mort, et que pour aller au paradis , où nous serons tous amis et frères...
-— C'est bien , Maltéo ; occupez-vous de mon cachet. Il y aura encore vingt ducats pour vous.
— Votre Seigneurie réussira dans toutes sesi entreprises, car elle a l'âme noble et grande.
CHAPITBB y. 111
Le segatore mit son chapeau sur l'oreille droite, se drapa dans son large manteau et s'éloigna en faisant résonner les dalles sous les talons de ses grosses bottes. Zanetto fut abordé par le notaire Thomas Moreto.
— Excellence , lui dit cet homme avec douceur, c'est demain que vous devez payer le premier terme de cinq mille ducats sur le prix d'acquisition de votre palais. Je vous en avertis afin que vous soyez en mesnre.
— Par pitié, messer Thomas, donnez-moi deux jours de répit.
— A quoi bon, Excellence? n'avez-vous pas plus qu'il ne faut pour acheter quatre palais ?
— C'est la vérité ; mais je demande deux jours de délai.
— Impossible , signer. Que signifie ce caprice? vous devez remplir vos engagements.
lia LE NOUVEL ALADDIN.
— Je n'ai point d'argent.
— Demandez-en à voire banquier.
— Il ne m'en donnerait pas.
— Eh bien ! mon cher, votre marché sera rompu. Le vendeur rentrera dans son bien , et si vous ne me payez pas mes honoraires , vous irez en prison , je vous en donne avis.
— En prison ! s'écria Zanelto consterné ; il ne manquait plus que cela pour m'achever.
Notre héros se trouva en face du joaillier Nicias.
— Don Zanetto, lui dit le joaillier, les bijoux et l'argenterie que vous m'avez fait demander ont été vendus ce matin à vil prix à des juifs. J'ai des instructions qui ne me permettent point de souffrir cela. Mes pièces sont marquées de mon chiffre , et il ne me convient pas de les voir tomber en mauvaises mains. Vous aurez Ta bonté de faire
CHâPITRE V. 115
honneur à ma facture, que j'enverrai demain chez vous. Elle se monte à vingt-cinq mille ducats. Si vous ne les payez pas, je serai forcé de vous faire mettre en prison.
— Allez au diable ! répondit Zanetto en se sauvant.
Notre héros courut chez son futur beaupère. Un silence mortel régnait dans toute la maison, et la belle Lnigia n'était pas à la place accoutumée sur son balcon orné de fleurs. Zanetto frappa plusieurs fois à la porte sans qu'on vint lui ouvrir. La figure courroucée de don Vitale parut enfin à une fenêtre.
— Que viens-tu faire ici , vaurien ? cria le Taccagno d'une voix de stentor. Auraistu, par hasard, l'audace de prétendre encore à la main de ma fille? Toutes les commères de la ville racontent tes sottises. Nous savons quelle vie tu mènes, et que tu te laisses voler et dépouiller jusqu'à la chemise par des
114 LE IfOOVIL ALAODIN.
aventurières. Éloigne-toi bien vite, misérable , ou je te frotterai les épaules avec ma canne.
— Cher signor juge , répondit Zanetto , c*est parce que je n'ai plus le sou que vous uie traitez ainsi; mais dans trois jours je redeviendrai six fois plus riche qu'auparavant; vous voudrez alors me donner votre fille, et moi , je ne sais pas si je pourrai consentir à accepter un beau-père qui m'aura menacé de me battre avec sa canne.
Luigia montra son joli visage inondé de larmes par la lucarne du troisième étage*
— Vous êtes un monstre, Zanetto, dit-elle, un ingrat, un perfide, et de plus un insolent d'oser encore paraître devant moi. Je vous déteste ; je vous méprise ; je prierai la madone de vous faire mourir à l'hôpital pour m'avoir donné tant de chagrin* J'épouserai Marcantonio , et puissiez-vous en avoir la fièvre de dépit , vous qui êtes cause que je
GIAPITBB V. 115
vais devenir la femme d'un vilain et d'un avare !
Toutes les commères du voisinage ouvri* rent leurs fenêtres aux cris de la belle Luigia.
— C'est donc toi, pendard? disaient-elles. Maudit sois-tu, pécheur que tu es ! Tu fais le malheur d'une fille qui t'aimait. Le ciel te punira.
— As-tu oublié que je suis prépare ? ajouta le père Je te ferai jeter dans une prison si tu remets le pied dans cette rue.
A ce concert effroyable de malédictions et de menaces , Zanetto perdit la tète , et s'enfuit en répétant :
— Pécheur que je suis ! j'ai fait le malheur d'une fille qui m'aimait !
Il courut au hasard, sans savoir où il allait, et il arriva enfin, éperdu et découragé, devant Saint-Pierre du Castello. Un rassemblement nombreux encombrait la rue. Zanetto, s'adressant à une femme du peuple,
demanda ce qui avait amassé tout ce monde.
— C'est, lui dit-on, la nièce du patriarche Bragadîno, la belle Jacomina, qui se retire au couvent demain , et qui fait aujourd'hui ses adieux au moude. Pour la dernière fois elle est allée au Lido, pour la dernière fois on lui donne la sérénade, et nous venons ici pour voir passer cette sainte fille. Tenez, voici la flottille de gondoles qui aborde à la rive. Elle va rentrer, l'aimable Jacomina, cette fiancée de notre Sauveur. Regardez, signer, comme elle est belle.
Dans ce moment , la musique commença ses fanfares joyeuses, et les vivat se mêlèrent aux détonations des mousquets. Le cortège s'avançait lentement à travers la foule curieuse. Chacun voulait voir la sainte fille qui se retirait du monde malgré tous les appas de la fortune , de la noblesse et de la beauté; on se pressait pour toucher le bas de sa robe. Zanetto, croyant reconnaître son
CHAPITRK T. 117
aTenturière, demeura un moment stupéfait et indéeis ; mais lorsqu'il fot à trois pas de celle qui Tavait si craellement joué , il ne put maîtriser son émotion ni retenir sa langue imprudente.
— Holà ! hé ! donna Jacomina , dit-il à demi-voix, ne passez donc pas si fiére et reconnaissez au moins les gens. Rendez-moi seulement mon cachet de cuivre , et je me tairai.
— Quel est ce fou? demanda la jeune fille avec effroi.
— Un fou, vive Dieu ! s'écria notre héros indigné. Je suis Zanetto Tomolo que vous avez bel et bien empoisonné avec de Fopium, et volé chez lui-même comme dans un coupegorge; je dis volé et dépouillé, entendezvous?
— Éloignez ce fou , cria la nièce du patriarche. Il va faire quelque malheur !
— C'est elle, répondit Zanetto, qui est
118 LE NOUVKI. ALADDIN.
une malheureuse et de plus une hypocrite ; mais je lui arracherai son faux masque de dévotion. Elle me connaît bien, l'infâme!
— Assommez cet impie , ce sacrilège, ce profanateur! criaient les assistants.
Trois sbires s'avancèrent, accompagnés d'un sergent.
— Suivez-moi , jeune homme , dit le sergent. Il faut aller en prison, s'il vous plaît.
— £n prison! disait Zanetto en pleurant ; c'est elle qu'on y devrait mener, la maudite voleuse !
— Tais-toi, mon garçon, ou je vais te faire lier les mains et fermer la bouche avec un bâillon.
Le cortège passa, et notre héros, saisi au collet par les sbires, n'essaya plus de se défendre. On le mena tout droit à la poUce de sûreté pour être interrogé par le commissaire de service. A peine eut-il raconté sérieusement , avec l'accent de la conviction