CHAPITRE I
réussiras dans tes entreprises, et le bonfaenr t'accompagnera fidèlement. Si tu écrivais an roi d'Espagne de venir te trouver , et que ta lettre fût cachetée avec ceci, le roi d'Espagne viendrait aussitôt. Es-tu incrédule? Prends la bourse. As-tu confiance en moi ? Choisis le talisman.
— Donnez-moi le talisman , dit Zanetto.
— Ne tC'le laisse pas voler; ne le vends à personne, fût-ce pour un million. Il faut t'en servir seulement pour les affaires importantes ou dans un moment de passion, et discrètement, de peur d'exciter les soupçons et l'envie. Si jamais je reviens à Venise , je te retrouverai dans quelque palais , entouré de flatteurs, de faux amis et de courtisanes. Pourvu que tu conserves le talisman , tout Ira bien. Si tu le perds , tu es un homme ruiné , anéanti. Adieu, mon fils ; souvienstoi de moi. Je m'appelle Ali-Mahamud.
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•-— Ne craignez rien , ce n'est qu'avec la vie que jef lâcherai mon talisman.
Zanetto mit le cachet dans sa poche , et embrassa le marchand turc , en lui souhaitant un heureux voyage; puis il. fit une gambade , et gagna en courant Bocca di Piazza, d'où il s'enfonça par mille détours dans le quartier le plus populeux de Yenise.
Zanetto n'eut pas plutôt arpenté un quart de lieue avec ses jambes, passé une douzaine de ponts et fait le signe de la croix devant autant d'églises, qu'il s'arrêta dans un sousportique, et s'assit sur une borne pour réfléchir à ses affaires.
— N'aurais-je pas commis une feute, se disait-il, d'accepter ce petit morceau de
cuivre aa liea d'un sac d'écus sonnants ? Ali-Mahamud est sans doute un de ces magiciens dangereux qui se font un plaisir de plonger les gens dans Tenfer. Quoique mauvais sujet, je suis chrétien comme feu mon père, le cavalier Tomolo, et je ne voudrais pas perdre mon âme dès l'âge de dix-neuf ans. Je veux bien croire que le succès couronnera toutes mes entreprises ; mais je ne sais quoi entreprendre. Il ne faut me servir de ce talisman que pour une affaire d'importance, et comme le diner n'est qu'une bagatelle, je reste avec l'estomac et les poches vides. Je puis ordonner au roi d'Espagne de venir me rendre ses devoirs, et mes souliers prennent l'eau, le velours de ma veste n'est plus qu'un canevas dont la corde est près de se rompre, et je vais grelotter cette nuit, couché dans un rideau en guise de couverture. Cependant prenons patience ; l'occasion d'importance viendra ; quand j'au-
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rai seulement un palais, yingl serviteurs, une belle femme et cent mille ducats de rente, je me confesserai, je ferai la pénitence qu'on m'ordonnera, et le magicien sera bien sot de me voir aller au ciel en dépit du talisman dont j'aurai recueilli le bénéfice. £n attendant les cent mille ducats de rente, Zanetto commença par entrer chez un petit traiteur de sa connaissance qui lui servit, moyennant de grands frais d'éloquence, deux plats maigres à crédit :1e premier service était composé d'une poignée de riz cuit à l'eau, et le second d'une tranche de citrouille grillée. Avec cela un bon Vénitien n'a plus rien à désirer; aussi notre jeune homme, endetté de quatre sous, alla digérer en plein air plus content que s'il eût diné chez un évéque. La foule des passants se dirigeait vers le théâtre San-Salvator, où la troupe de Sacchi jouait une nouvelle farce qui faisait courir toute la ville.
Zanetto,. dans Tàge des plaisirs, avec son imagination vive, enrageait de ne pouYoii: aller au spectacle, et si on l'eût tenté dans ce moment, il aurait peut-être donné son cachet magique pour un billet de parterre. Les Taccagni passèrent lentement comme une troupe de vautours. Zanetto se plaça derrière les six vieillards pour écouter leur conversation :
— Vous êtes un renégat, don Vitale, disait le doyen de la compagnie. Je ne vous reconnais plus ; et, si cela dure, nous vous destituerons de vos titres et avantages de notre société ; car vous me paraissez aujourd'hui destitué de tout bon sens. Est-ce bien vous que j'entends louer la comédie et les comédiens, ces agents de corruption et de ruine, qui pervertissent nos filles par leurs mauvais exemples et induisent en dépense nos garçons ?
— Ne vous y trompez pas, signor mio, ré-
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pondit don YiUle. Je loue les comédiens, mais je ne vais point à leurs spectacles, et j'obéis en cela au précepte d'un sage qui a dit : K Soyez bienveillant et ne méprisez aucune profession ; sans quoi, gens économes, tout le monde criera faaro sur tous et sur votre bien ; et si quelqu'un vons vole, on dira : « Tant mieux ! puisse-tril tout perdre ! m Louonsdoncles avocats, etn'ayonspasde procès. Louons 1^ médecins, et soyons en bonne santé. Louons la chasse, et ne nourrissons pas de chiens. Louons la lagune et les gon* doles en allant à pied. Louons l'amour, et n'ayons pas de maltresse. Louons la bonne chère, les beaus-arts, la musique et les bons acteurs, et mangeons sobrement, n'achetons point de tableaux et laissons les autres entrer à l'opéra ou à la comédie. Si vous louez à un propriétaire la beauté de sa vigne, il vous retiendra peut-être à dîner pour vous en faire goûter le vin. Nous ne voulons rien
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donner qui coûte ; prodiguons donc la louange, puisqu'elle ne nous coûte rien ; ce que nous attraperons en échange sera du bien gagné sans frais. £ntendez-voas cela? Je vais vous prouver que je ne loue point la dépense que font les autres par envie de les imiter : tout à l'heure, une de nos voisines voulait emmener ma fille à San- Salvator. Je n*ai pas voulu que Luigia vit ces histrions, de peur qu*elle ne prit trop de goût à ce plaisir dispendieux. J'ai proposé à la voisine de l'accompagner moimême au lieu et place de ma fille, parce que le spectacle est sans danger pour moi. La voisine a préféré emmener une autre dame de ses amies.
— A présent, je reviens de mon erreur, reprit le doyen des Taccagni, et je regrette que la pauvre Luigia n'ait pas vu le spectacle. Vous avez été trop sévère pour son jeune âge, don Vitale.
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— Point du tout, grommela le sigoor Canapo entre les six dents qui lui restaient ; don Vitale a prudemment usé de son autorité. Pour moi, je déclare que si Luigia, tout aimable qu*elle est, prenait l'habitude et le goût du spectacle, je romprais tout de suite notre projet de la marier avec mon fils ; car sachez que le jeune Marcantonio Canapo ignore encore ce que c'est qu'un acteur et un théâtre.
— Allons, reprit le doyen, votre aventure de la lentille et du chapeau vous a rendu misanthrope.
Zanetto, frappé d'un trait de lumière, n'en écouta pas davantage et partit en courant.
— Puisque Luigia, pensait-il, languit à la maison et s'ennuie toute seule ; puisque je n'ai pas d'argent pour aller au spectacle, essayons de faire la cour à cette charmante fille ; profitons de son ennui et de l'absence du père.
32 LE NOUVEL ALàBDIN.
Don Vitale Corvino, préteur de son sestiere'^, demeurait près de Téglise deSaint-Zacharie, dans une rue large de quatre pieds, comme beaucoup de rues de Venise. Le vieux avare avait jadis connu le père de Zanetto, et les enfants avaient quelquefois joué ensemble dans leur plus jeune âge ; mais depuis longtemps don Vitale ne voa* lait plus qu'un garçon d'aussi bonne mine et si mal dans ses affaires approchât de la belle Luigia. Si ce père despote eût pu disposer de la circulation des rues, jamais Zanetto n'aurait mis le pied dans la paroisse de Saint-Zacharie. La seule jeune figure que put voir la pauvre recluse était Marcantonio Ganapo, digne fils de l'homme à la lentille, ladre comme son honorable père, et fort jaune de visage à force de travailler à la
^ Le préteur remplit les fonctions déjuge de paix, et Venise est divisée en six sestieri j comme Paris en douze arrondissements.
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Ineur des lampes chez un a?oué rapace.
Marcantonîo joignait la gaucherie à la laideur, et la sottise à la gaucherie. Il n'entendait rien à la danse, ni à la musique, ni à la plaisanterie , rien enfin à ce qui plalt anx filles. Cependant Luigia Faimait un peu, parce qu'elle touchait à ses seize ans, et qu'avec des yeux fendus jusqu'aux tempes, des cheveux noirs qui tombent jusqu'aux talons, et le sangue veneto, il faut bien aimer quelqu'un. Plusieurs fois Zanetto s'était risqué jusqu'à offrir l'eau bénite à Luigia, le dimanche, à Saint-Zacharie, et la jeune fille l'avait remercié par une œillade adrior tique ^ mais avec les Vénitiennes l'absent n'a pas beau jeu. La semaine est longue, on avait besoin de babiller et de faire des agaceries ; on jasait avec Marcantonîo, on se moquait de lui, on l'appelait niais, on riait aux éclats de ses sottes réponses, et finalement on l'aimait faute de mieux, et l'on.
54 LE NOUVEL ALADBin.
voyait approcher sans effroi Fépoque du mariage.
En arrivant à Saint -Zacharie, Zanetto aperçut tout de suite la pauvre Luigia au balcon du premier étage, le menton dans la main gauche, le coude appuyé sur la rampe, et le bras droit pendant avec cet air de nonchalance, d'abandon et d'ennui auquel le diable reconnaît l'instant favorable pour tenter une jeune fille. Elle était seule à la maison, sa mère étant morte depuis longtemps, et le père n'ayant d'autre servante qu'uue femme de ménage qui se relirait avant r^njre/ttô. Don Vitale s'imaginait d'ailleurs qu'une fille est comme un écu d'or, dont une serrure bien fermée est le meilleur gardien. Aussitôt qu'il fut sous la fenêtre, Zanetto ôta son chapeau et fit le salut vénitien en disant :
— Schiavol belle Luigia. Gomment n'êtesvous pas ce soir à San-Salvatore, où le fa-