CHAPITRE VI
chant ; c*est votre gendre bien-aimé, cher seigneur juge.
— Tous les pilotis de Venise s'écrouleront, répondit don Vitale, avant que tu sois mon gendre.
— Alors, cher seigneur, vous qui êtes une des colonnes de la justice, dites-moi s*il convient, lorsqu'on retire sa parole, de conserver les présents de noce qu'on a reçus. Mon collier de perles fines vaut plus de cent mille ducats ; s'il vous plait de le garder, comptez-moi cette petite somme, et nous serons entièrement dégagés tous deux.
— Cent mille ducats! répétèrent les Taccagnià l'unisson.
— Je n'ai point de collier à toi, vaurien.
— C'est-à-dire que vous niez avoir reçu le présent ; mais le marchand qui vous Ta donné sur un billet de moi est tout prêt à témoigner contre vous.
— Nous connaissons la loi, reprit don
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Vitale avec émotion. £lle dit qu'en fait de meuble, possession vaut titre, et un collier est un meuble. Ces affaires-là sont portées au prétoire, et comme je suis pretore, ta serais condamné. Ainsi tais-toi , ou je te fais remettre dans la prison d'où tu sors.
— Vous irez en prison vous-même, dit Zanetto d'une voix terrible, juge prévaricateur. Apprenez que le doge est de mes amis : c*est lui qui m'a tiré des plombs en me demandant pardon de la méprise dont j*ai été victime, et voici une bague surmontée d'ua diamant qu'il m'a donnée tout à l'heure. Regardez; son chiffre et ses armes y sont gravés à l'intérieur.
Les Taccagni virent en effet sous le chaton les initiales L. M. surmontées de la couronne ducale. Un murmure d'effroi s'éleva dans la bande et les vieillards se balancèrent en frissonnant, comme des arbres secoués par la tempête.
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— £b bien ! reprit le préteur , je le rendrai ton collier, s'il le faut absolument ; mais ce qui est donné ne devrait pas se reprendre, en bonne justice.
— Gardez le collier, seigneur, et permettez-moi de revoir votre aimable fille.
— Jamais tu ne la reverras avec ma permission , quand tu aurais dix colliers de cent mille ducats à lui offrir. J*ai trop souffert pour avoir manqué une fois à mes principes. Je suis Taccagno ; mon gendre le sera comme moi. La bonne lésine dont nous faisons tous profession vaut à elle seule plus de biens que les trésors de TOrient. Marcantonio aura ma fille. Je Tai juré ; je le jure encore par saint Vitale, mon patron.
— Et moi aussi je ferai un serment, répondit Zanetto. Vois-tu ce lion de bronze qui se repose sur cette colonne depuis cinq cents ans? Avant que ce ladre de Marcantonio épouse ta fille, le lion de Saint-Marc
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ouvrira ses ailes et s'envolera par-dessus l'Adriatique , j'en jure par les armes du doge.
Après cette fanfaronnade débitée avec une assurance imposante, notre héros tourna sur ses talons et s'éloigna le long de la rive. Parvenu au premier Rio, il s'assit sur les marches du pont et cacha sa tête entre ses mains pour réfléchir mûrement.
— Que ferai-je de ma dernière et précieuse empreinte de cire, se disait-il, de mon unique ressource? Ëcrirai-je à Luigîa de me rendre sa tendresse? Non, Luigia m'aime au fond. Sommerai-je le père de me donner sa fille? Ce serait insuffisant : une fois marié, le beau-père me mettrait à son régime de Taccagno, et je mourrais de faim. Prierai-je encore le doge de venir à mon secours ? mais il ne m'offrira que son crédit et ne me servira qu'une fois. Attendons une occasion favorable et décisive. Mais si j'at-
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tends, Luîgia se mariera peut-être. Grand Diea,que faire?
Dans sa perplexité, le bon Zanetto se remit à saivre le rivage en regardant les passants. Devant lui marchait une troupe de quatre bohémiens qui cherchait un endroit commode pour donner une représentation en plein vent. Il y avait un vieillard, deux jeunes gens, et une fille de quinze ans, tous brûlés du soleil et en guenilles, excepté la jeune fille qui avait une robe de soie râpée, des galons jadis brillants, et des bracelets de corail sur ses bras nus et basanés. L'un portait sur sa léte une table, Fautre une roue de fortune à tirer des billets de loterie ; un troisième avait sous son bras les instruments de musique, composés d'une mandoline et d*un tambour. La jeune fille tenait deux épées et des castagnettes. La troupe errante s'arrêta enfin devant un petit café où des Arméniens fumaient gravement leur
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pipe. On posa la table sur ses pieds, la roue de fortune à côté ; on joua une valse accompagnée des castagnettes et du tambour, et aussitôt une foule considérable s'amassa autour des bohémiens.
— Approchez, arrêtez-vous, assemblezvous, zmtiluomini et zentUdanne, disait le vieillard d'une voix fêlée ; ce spectacle en vaut la peine. Il fera plaisir à vos yeux, et il vous sera peut-être utile : il sera salutaire aux affligés et aux malheureux, agréable à ceux que le sort favorise. Avez-vous le diable dans la poche au lieu d'argent? Avezvous de l'inquiétude, de l'ennui, de l'amour, ou toute autre maladie? la Zingara vous donnera le remède. Elle en sait plus long que nous tous ensemble. Dès l'âge de six ans, les filles de son espèce sont docteurs en droit, en médecine et en toutes sortes de jolies sciences. Êtes-vous embarrassé? demandez conseil à la Zingara. Avez-vous