CHAPITRE VII
la table , et se mit à tourner en mesure sur la pointe de ses pieds, aux sons de la mandoline. Elle penchait la tête sur une épaule et puis sur l'autre ; tantôt elle fermait les yeux à demi, tantôt elle ouvrait ses longues paupières et lançait des regards de feu sur les assistants; puis elle se cambrait en élevant les bras en cercle , tournait de plus en plus vite , si prenait des attitudes outrées avec une aisance et une grâce charmantes. L'assemblée applaudissait avec cet enthousiasme que toute chose belle et bien faite ne manque jamais d'exciter en Italie. Le vieillard donna ensuite les deux épées à la Zingara, qui les prit une à une parla poignée, en posa la pointe sur ses yeux, et , sans ralentir son tournoiement, se mit à parler ainsi d'une voix douce et d'un ton monotone :
—Tourne, tourne, la Zingara ; remue bien tes pensées dans ta petite cervelle. Tourne ,
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tourne les questions des signori et des signorine. Réfléchis avant de répondre. Elle en sait long , la Zingara. Elle ne vondrait pas du trône de Cachemire. Elle aime sa ta* ble, ses épées , la place publique et les applaudissements. Oui, signori et signorine, je sais bien des petites choses et des grandes aussi. Du passé , je n*en connais pas le fond. L'empereur Gharlemagne était mort quand je sortis du sein de ma mère , et je n'ai pas encore mes dents de sagesse. Gomment donc aurais-je pu le connaître , ce puissant empereur? De l'histoire , on ne m'en a guère appris.
«Je sais qu'il y a eu des temps ou les hommes s'habillaient avec des peaux de bêtes et vivaient de leur chasse. Le présent, c'est autre chose. J'ai des yeux pour le voir , et des oreilles si fines que j'entends de loin les chuchotements des amants. Ce qu'ils se disent, je le garde pour moi. On ne me dira
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jamais rien de semblable. Elle n'a pas d'àmoareux , la pauvre Zingara. Elle n'en veut pas avoir. Il faut qu^elle se garde bien des chutes pour tourner, tourner sur sa table , avec ses épées sur les yeux. Ce qui se passe à présent sur la place d'Espagne à Rome, et dans la cathédrale dTork, je pourrais vous le raconter ; et si je me trompais , ce serait de bien peu. Il y a des côtés par où tout se ressemble. Quand une Zingara ne dit pas la vérité , c'est pure malice de sa part ; ou si ce n'est pas de la malice, il faut donc que ce soit de l'ignorance. Ah ! qu'elle devine bien! la Zingara. Mais c'est dans l'avenir qu'elle voit clair ! Le beau livre est ouvert devant elle. Oui, signori et signorine, je lis dans ce livre comme vous dans votre Parois sien. Le docteur le plus décrépit et le plus ridé, qui éloigne les objets de son visage pour les regarder à travers de grosses lunettes , ce docteur-là ne dislingue que du
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brouillard ; mais moi , je vojs marcher des hommes et des femmes ; je vois des mariages, des enterrements et des baptêmes. Je vois des héritiers qui rient, des fiancés qui pleurent. Je vois ce que vous avez perdu et que vous ne retrouverez plus. Ce n'est pas un mouchoir, ni un bracelet, ni une bague. £t le perroquet de la comtesse , où est-il ? Ne le cherchez pas ; son valet de chambre Ta étranglé. Oui , je répondrai à toutes vos questions , et si je me trompe , vous viendrez me le dire à Vienne ; ou si vous ne m'y trouvez pas, c'est peut-être que je serai à Cadix.
En prononçant les derniers mots , la Zingara tourna moins vite ; la musique ralentissait aussi la mesure , et cessa de jouer quand la bohémienne s'arrêta au milieu d'un tonnerre d'applaudissements.
— A présent, petite fille, dit le vieillard, donne tes réponses à chacun en particulier.
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— La plus importante des questions , reprit la Zingara , je l'ai mise dans ma poche. On a Tolé , il y a déjà longtemps, un signer cavaUere, au palais Loredano. Tout le monde peut savoir cela. On lui a pris son argenterie, ses bijoux, et une grosse somme. Qu'il n'y pense plus, ces richesses sont éparpillées.
« Mais on lui a pris aussi un petit objet de peu de valeur ; il y attache un grand prix , et il le retrouvera , s'il est adroit. Cet objet vient d'une personne absente , et qui lui dira au retour : « Qu'en as-tu fait?» Ou bien elle lui dira autre chose. Le signer s'imagine qu'une fille noble l'a volé , tandis que c'est une autre. Défiez-vous des ressemblances , on en voit de trompeuses et de frappantes. Où donc est-il , le petit objet de cuivre ? Dans les mains des bandits. Ne cherchez pas à l'avoir par force ; ils le jetteraient dans la lagune, et sur le chevalet ou l'estra-
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pade , le bandit courageux répondrait non, quand on s'attendrait à un oui. Vous le croyez à Saint-Pierre du Castello, le petit morceau de cuivre : il n'y est plus. Souvent déménagent les bandits , de peur des sergents. A San-Nicolo demeure le cachet de cuivre , à San- Nicole , dans les fondamenti nuovi , où Ton joue aux boules dans les jardins, c'està-dire à Tautre extrémité de la ville. Dans Vosteria de Paron Claudio vient souvent un grand balafré à cheveux longs. Vous le reconnaîtrez à son air déluré, il est passé maître en ruses et coups habiles. La nuit, au milieu des tonneaux , il boit et devient ou plus méchant ou plus traitable, selon l'effet du vin. Ne lui laissez pas voir combien vous tenez à ce morceau de cuivre; il vous le ferait payer plus cher qu'un rubis balais. Mais il vous devinera , le rusé compère : il faudra financer avec lui. N'oubliez pas la balafre et l'air déluré. Ce soir, allez aux fonda-
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menii ntiom.Elle n'est pas éteinte pour tous, rétoile brillante, puisque vous croyez en elle. Et moi aussi : Lueente sono per chi crede a me. Je la porterai votre boucle d'or , seigneur cavalier; j'aime bien ce joli métal , et, pour vous remercier, je vous tirerai moimême un terne dans cette roue de fortune. C'est une faveur que je vous fais, car ordinairement je laisse tirer les autres. Si je donnais à tout le monde la vera sorte y le gouvernement n'y suffirait pas : 82, 21 , 50. Oh ! le joli terne ! s'il ne gagne pas , il ne s'en manquera pas plus de trois chiffres.
La Zingara étendit son bras et présenta le terne avec un sourire si gracieux , que Zanetto baisa les doigts basanés de la Bohémienne.
— Je crois en toi , Zingara , lui dit-il ; je suivrai tes avis ; tu es la plus belle étoile de la Bohème, et dans mon esprit est gravée ta jolie figure. Tu reviendras tournoyer dans
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mes soDges. Si je Q*aimai$ la belle Luigia , je te ferais la cour. Adiea , ma mie.
— Il est juste, dirent les bonnes gens , que ce beau garçon soit favorisé de la petite fille. Il a baisé sa main avec grâce. Bénie soit la mère de ce cavalier l ce devait être une belle femme.
Zanetto mit le terne dans sa poche et s'éloigna enchanté de son opération , mais un peu inquiet de sa descente nocturne aux fotèdamenti nuovi. Afin de se donner des forces et du courage , il s'en alla manger, à crédit, un riz à la turque , et boire une fiasque de vin, à l'ancienne Trattoria du Capello, qui existe encore. En sortant de table, il aperçut, au bureau de loterie des procuratie vecehie , cette inscription placée sur une vitre : Oggi si chiude ilgiuoco, c'est-à-dire : aujourd'hui la clôture.
— Diable ! se dit-il, on ne gagne pas à la loterie sans y mettre, et je n'ai plus rien.
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Il chercha dans la foule des passants ud visage de connaissance pour faire un emprunt. Le sort amena dans son embûche le plus coriace gibier de tout Venise, Harcantonio Canapo. Un autre queZanetto eût peutêtre hésité à demander un service à son rival ; mais notre héros n'avait pas de fausse honte et marchait droit à son but. Le jeune Taccagno paraissait fâché de la rencontre , et son visage maigre trahissait une émotion intérieure. On pouvait profiterde sa frayeur; avec les poltrons , c'était un homme redoutable que le bon Zanetto.
— Signer Marcantonio , dit-il , vous êtes bien favorisé du hasard aujourd'hui. Nous avons une querelle à vider ensemble , dans laquelle il semble que vous devez perdre vos deux oreilles. Mais par un coup de ^ fortune, je cherche une personne de connaissance à qui demander un petit service , et le sort vous conduit à moi dans le seul mo-
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ment ou je ne puisse pas me fâcher contre vous. J*ai oublié ma bourse à la maison : faites-moi le plaisir de me prêter un dacat.
— Un ducat? répéta Marcantonio ; je n'ai pas cette somme-là sur moi. Je n*ai,je crois, que deux livres de Venise.
— £h bien ! donnez-moi ces deux livres.
— Qu'en voulez-vous donc faire? '
— Gela ne vous regarde pas. Cependant je vous le dirai. Avec Tune de ces deux livres , je jouerai un terne à la loterie ; avec l'autre, j'irai boire une fiasque de vin de Chypre aux fondammti nuovi, dans le quartier de San-Nicolo.
— San-Nicolo! dit Marcantonio ; c'est un lieu dangereux, dit-on, à cette heure.
— J'aime le danger ; voilà comme je suis. Allons : où sont ces deux livres?
— Ne jouez pas à la loterie, signer Zanetto ; croyez-moi, c'est un jeu de dupe ; cela est bon pour les servantes. Savez-vous
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ce que l'État gagne sur les fous qui réTent les millions par ce moyen? Je vais vous l'expliquer par le binôme de Newton.
90X89X88 Voici la formule : ^ ^=- x.
Telle est Téquation simple qui donne les chances du terne , et vous -allez en voir le résultat : multipliez 90 par 89, et vous avez 8,010. Multiplions encore par 88, et nous obtenons le nombre 704,880. Divisons le tout par 2 d'abord et puis par 8 ; nous avons 117,480, qui représente les combinaisons des quatre-vingt-dix numéros trois à trois. Maintenant, les cinq numéros du tirage fournissent dix ternes, vous avez donc 10 chances pour vous et 117,470 contre. On devrait payer la mise du terne gagnant 117 ,470 fois, pour que le jeu fût égal de part et d'autre : or, on ne paye le terne que 5,500 fois : d'où je conclus qu'autant vaut jeter son argent dans Teau.
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— Laîssons-là, je vous prie, votre binôme, répondit Zanetto. Je n'y entends rien. Le terne que je vais jouer yient d*une jolie petite Bohémienne. L'occasion est toute particulière. Mettez une livre avec moi sur ces numéros.
— J'aurais honte de jouer un sou seulement.
— Donnez-moi donc les deux livres , et n'en parlons plus.
Marcantonio fouilla tout au fond de sa poche 9 et après avoir laissé Zanetto tendre la main pendant cinq minutes , il tira enfin péniblement les deux petites pièces blanchesqui valaient chacune dix sous de France. Notre héros entra dans le bureau de loUo, et rapporta bientôt son billet.
— Bonsoir, signer, dit-il en prenant le chemin de San-Nicolo.
— Je vous souhaite bonne chance, répondit le Taccagno.