CHAPITRE VII
Mais aussitôt que Zanetto eut tourné le dos, Marcantonio ajouta charitablement :
— Puisses-tu être assommé dans quelque osteria borgne , maudit vaurien ! et puisse ton corps n*avoir d'autre sépulture que la gueule des poissons !
Tandis que le Taccagno faisait ce souhait peu chrétien, notre héros marchait d*un pas ferme et résol u vers le but de son expédition. La nuit tombait , et comme la distance était grande , le moment de se mettre en route était venu. Il marcha ainsi d*un air déterminé jusqu'au pontdu Rialto ; mais, arrivé à ce point, il ralentit le pas, le bon Zanetto , et son cœur commençait à battre violemment. Quoique habitué aux tavernes et à la vie nocturne, il craignait le quartier de San-Nicolo , où demeure une population violente et passionnée , jadis la terreur des sbires , aujourd'hui des douaniers.
Notre héros se demandait si , en bonne
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philosophie , il ne valait pas mieux renoncer à son talisman que de risquer de perdre un membre dans quelque bagarre. Cependant, tout en réfléchissant, il marchait toujours. Une fois devant Fégiise des Jésuites , il était trop près pour reculer. Il avança ainsi jusqu'à la hauteur de Sanla-Ghiara, et se trouva aux fonglamenti nuovi. Les premières figures quMl aperçut attablées dans les jardins , à la lueur des chandelles, lui semblèrent paisibles et bienveillantes. A renseigne de la Sepia était Fosteria de Claudio. Il y entra, prit un tabouret de bois et s'assit dans la grande salle en demandant une fiasque de Chypre. L'osteria était sombre : de méchants quinquels épaississaient Fair de leur fumée acre : on sentait à un degré intense cette odeur d*huile et de fromage, si douce et si chère aux narines de l'étranger qui aime véritablement Venise.
D'énormes tonneaux de six à huit pieds
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(le hauleor , et placés à égale distance les ans des autres, divisaient la grande salle en plusieurs comparfiuients. Des compagnies séparées buvaient derrière ces remparts, dont Zanetto fit le tour pour chercher le personnage désigné par la Bohémienne. Aucun visage ne lui paraissant aussi farouche qu*il le souhaitait, il attendit patiemment. La réunion devint bientôt plus nombreuse ; les servantes couraient plus vite, et le vin , à force de couler, échauffa les cervelles et anima les conversations. A travers le bruit des querelles et des jeux à la murra, une voix de femme fraîche et sonore entonna cette chanson depuis longtemps populaire à Venise , et qui raconte au long l'histoire de la belle Cécile :
u C'était une bergère que la belle Cécile. Elle demeurait sur une montagne, dans ces pays où il y a, dit-on, des prés et des troupeaux qui paissent. Elle avait deux sœurs
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aussi jolies qu'elle , mais plus sages, qui restèrent dans leur pays. Cécile s'avisa de vouloir aller sur mer , pour voir si elle trouverait fortune. Elle vint à Venise , et au lieu d'y faire fortune, elle y perdit ce qu'elle avait. Elle n'avait qu'un anneau d'or, et elle le laissa tomber, en regardant avec trop de plaisir le bel horizon des lagunes.
« — Holà ! gentil pécheur, dit-elle, viens donc par ici , et cherche mon anneau d'or.
« — Voix plus douce qu'une clochette, lui répond le pécheur, si je retrouve votre anneau, quemedonnerez-vous?
tt — Hélas ! que peut donner une pauvre Zitella, qui ne possède plus rien ?
« — Une œillade amoureuse , et je suis assez payé. »
La catastrophe de l'histoire n'est pas bien terrible , comme on voit, ni la mgralité bien sévère.
Au moment où la chanteuse achevait sa