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Tandis qu'il se livrait à son désespoir, le bon Zanetto, le rustre à la balafre cherchait à comprendre d*où venait le prix si grand d*un petit cachet de cuivre.
— Jeune homme, dit-il, ne jetons pas le manche après le balai, comme on dit : le mal peut se réparer. Je connais ce Marcantonio : c'est un ladre, et je déteste cette
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tende des Taccagnî qui prêche la lésine de la parole et de l'exemple. Nous trouverons votre ennemi, et nous lui reprendrons ce cachet de gré ou de force, quand je devrais lui tordre le cou. Il s*agit d'une amourette, n'est-ce pas? Doublons les cent ducats convenus, et je vous réponds du succès.
— Je vous donne trois cents ducats, si vous voulez, dit le pauvre Zanetto en essuyant ses larmes.
— Vous aurez votre cachet, reprit le brigand ; j'en jure par Bacchus, par les trois Hases et les neuf Grâces.
— Ne perdez pas de temps, dit le marchand. Marcantonio est au café Lazzarone, ici près. Vous l'y trouverez jusqu'à dix heures.
— Suivez-moi, jeune homme, reprit le bandit, et laissez-moi faire.
Si notre héros n'était pas d'un courage trop téméraire, Marcantonio était encore
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bien plus poltron que lui. En voyant entrer an café Lazzarone son rival, accompagné d'un homme à mine scélérate, il crut aussitôt qu'on voulait Tassassiner. Dans sa frayeur, il prit une feuille de papier, et, sans savoir ce qu'il faisait, il écrivit au directeur de la police :
« Signer direttore^ un brigand terrible et fameux, qui porte une balafre au visage, en veut à mes jours. Si vous ne le faites pas arrêter, envoyez-moi au moins une escorte au café Lazzarone, afin que je puisse ren* trer chez moi sain et sauf. C'est votre devoir ; je vous somme de me secourir. »
Marcantonio cacheta la lettre avec le cachet de cuivre, et envoya à tout hasard le boUega du café à la direction générale. Au bout d'un quart d'heure, une escouade de six sbires, commandée par un lieutenant, s'empara des portes du café. Le lieutenant aborda poliment Marcantonio.
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— Signor, lui dit-il, le café est cerné; je suis chargé de conduire en prison la per* sonne que vous me désignerez.
— Arrêtez ce brigand, s'écria le Taccagno avec emphase, en montrant du doigt le ba* lafré.
La résistance étant inutile, le bandit se laissa désarmer et sortit entouré des sbires.
— Et toi, Zanetto, ajouta Marcantonio d'un ton de matamore, prends garde à tes paroles et à tes actions, car je l'apprendrai d'une façon sévère à respecter la vie des citoyens.
— Mon bon Marcantonio, dit Zanetto, ne vous fâchez pas. Je reconnais votre puissance. Je n'en ai pas abusé contre vous lorsque je la possédais. Soyez aussi généreux que moi. Je suis vaincu; épousez Luigia; je renonce à elle, et demain je m'engagerai comme volontaire dans le régiment de Dalmatie.
— Que parle-t-il de ma puissance? pensa Marcantonio. Lui aussi la reconnaît et baisse pavillon devant moi ! Est-ce que je serais en effet supérieur aux autres hommes, connu du directeur de la police, estimé des sbires, redoutable aux brigands et plus joli garçon que don Zanetto? £t Luigia, est-ce qu'elle pourrait m'aimer malgré mes habits râpés et ma lésine ? Essayons-en puisque je n'ai plus de rival. Je veux lui écrire une lettre extrêmement passionnée avec des citations du Pastor fido de Guarini.
Tandis que Famour-propre du Taccagno s'enflait, notre héros, complètement abattu par la perte irréparable du talisman, erra pendant toute la nuit dans les rues, croyant avoir des sbires à sa poursuite. Cependaal au point du jour, comme Tair était doux et l'aspect de Venise admirable, il sentit sa douleur se calmer. La résignation lui vint ; la certitude de la perte de ses espérances
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fit toorner son esprit vers d*autres espérances vagaes et noorelles.
— Au lieu de quitter cette Venise si chère pour aller mourir en terre ferme, pensait-il, si j'embrassais un métier quelconque? Si je m'associais à quelque gondolier? Je me placerais au iraghetto de San-Samuel; je verrais à mon aise le beau palais Foscari en faisant traverser le grand canal à tout le monde. Lorsque de jolies filles passeraient l'eau dans ma gondole, je les regarderais avec tendresse , et si le hasard amenait Luigia au traghetto, je lui dirais : « Cruelle et divine Luigia ! »
Zanetto Ht un long discours adressé en imagination à son infidèle, avec tant de pathétique et d'émotion, qu'il s'étonna luimême à force d'éloquence et demeura persuadé que Luigia n'y résisterait pas si elle venait à entendre un langage aussi touchant.
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— Mais, ajouta noire héros, pourquoi attendre que le hasard amène Luigia au traghetto San-Samuel? Puisque ce discours ne peut manquer de lui percer le cœur, essayons de la voir aujourd'hui, et perçons ce cœur le plus tôt possible.
Un peu ranimé par cette idée ingénieuse, Zanettose dirigea lentement vers la paroisse de Saint-Zacharie. Le soleil était levé lorsqu'il arriva devant la maison du vieux juge. Une voisine qui était devant sa ptMrte reconnut le pauvre garçon et s'apitoya en le voyant pâle et consterné.
— C'est une barbarie, dit-elle, que de maltraiter un si beau giovinetto. Â tous péchés miséricorde, et ses péchés ne sont pas gros. Luigia osera-t-elle jamais^ regarder les jambes de son mari, ayant vu celles^;!? Voilà comme on égare les jeunes femmes dans le sentier de la perdition.
— Oui, dit Zanetto, c'est une grande
barbarie que de me traiter comme le fait Loigia. Encore, si je lui parlais une seule et d^niëre fois, je lui donnerais au moins les raisons qui peuvent m'excuser.
— C'est Trai cela, reprit la voisine, on ne doit pas condamner les gens sans les entendre. Tenez, don Zanetto, je veux vous servir. Montez avec moi dans ma chambre ; la fenêtre est en face de celle de Luigia. Vous parlerez à cette petite ingrate devant moi, et si quelqu'un le trouve mauvais, je lui dirai son fait.
— Vous me sauvez la vie, s'écria Zanetto; je vais percer le cœur de la belle Luigia.
Notre héros monta chez la voisine et se tint caché au fond de l'appartement. Au bout d'un instant, Luigia parut à sa fenêtre en robe de chambre et en cornette de nuit ; comme la rue était large seulement de quatre pieds, la conférence était facile. Zanetto
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s'approcha doucement, de peur d'effrayer la jeune fille.
— Ingrate Luigia, lui dit-il, avez-vous pu croire sans hésiter tout le mal qu'on vous a dit de moi ? Ne deviez-vous pas prendre ma défense, au lieu de vous unir à mes ennemis pour m'accabler? Je n'ai pas cessé de vous aimer, malgré toutes les séductions et les embûches des aventurières. Elles m'ont enveloppé dans leurs filets, j'en conviens; mais c'est ma fortune qu'elles ont détruite et non pas mon amour, qui était inébranlable. Je ne vous ai pas manqué de fidélité, Luigia, je puis en faire le serment que vous voudrez, par toutes les choses qu'il vous plaira de nommer, depuis les quatre points cardinaux jusqu'au trésor de Saint-Marc...
S'il déguisait un peu la vérité, le bon Zanetto, on l'excusera en pensant qu'une infidélité ne s'avoue pas volontiers, et que d'ailleurs le mensonge lui venait sans effort
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sor les lèvres, par un défaut de naissance et par une ancienne habitude. H en était à cet endroit de son discours pathétique et préparé, lorsque Luigia lui coupa brusquement la parole.
— Brisons là, don Zanetto, dit*elle. Je vous aimais de tout mon cœur. Vous étiez mon ami d'enfance, et vous m'aviez donné des robes superbes. J'aurais bien désiré épouser un joli garçon comme vous. Pas plus tard qu'hier, j'ai pleuré de chagrin en pensant à vous, et je vous aurais peut-être pardonné votre infidélité ; mais j'ai réfléchi : je veux vivre en paix avec mon père. Harcantonio sera un bon mari, et, pour vous dire tout, il est plus sensible que je ne le croyais d'abord. En voici la preuve : il m'a écrit ce matin une jolie lettre avec des vers tendres et si bien tournés que j'en suis ravie. Je vais vous en lire un passage.
La jeune fille tira de sa poche la lettre
178 LB NOUVEL ALAODIR.
qa*e1Ie venait de recevoir, et se mit à déclamer à haute voix :
« Trop belle Luigia, vous dont les yeux luisent entre tous les yeux comme deux soleils égaux en éclat par-dessus les pâles étoiles, il est donc vrai que mes hommages sont montés jusqu'au ciel où vous habitez et que vous les acceptez sans colère. Il est donc vrai que Fauteur de vos jours voit ma flamme d*un œil indulgent, et qu'il bénit nos amours ; il est donc vrai que nous allons nous unir à jamais au pied des autels par une chaîne de fleurs. Je puis donc dire comme Mirtis :
Vicni, santo himeneo ;
Seconda i nostri voti, e i nostri canti^
Scorgi i beati amanti,
L^uno o Taltro, celes.to semideo.
« Viens, saint hyménée, seconde nos vœux et nos chants
CBAPITRB TIII. 179
— €iel ! interrompit ZanettOi c'est donc poar ce galimatias que vous manquez à vos serments? Aveugle Luigia, ces phrases n'expriment rien, et les vers ne sont que du ribombo sonore volé dans un livre ; tandis que moi, si je vous ai dit quelquefois du pathos, il était au moins de mon invention. Mais regardez, je vous prie, le cachet de la lettre, que je sache s'il contient une devise.
— Oui, répondit Luigia, il contient le plus joli emblème du monde : c'est une étoile entourée d'un cercle avec cette phrase qui en dit bien long : Lucente sono per ehi eredeame.
— Ah! voilà d'où viennent tous mes maux, s'écria Zanetto. Le génie mystérieux du cachet change pour vous en poésie les sottises de Harcantonio.
— Don Zanetto, dit la jeune fille en colère, vous êtes un envieux, car vous ne sauriez
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pas tourner une lettre aussi galamment, et jamais vous n'avez comparé mes yeux à deux soleils égaux en éclat.
— Je m'en garderais bien; je les aime trop pour dire de ces fadaises. Et ce ciel où vous babitez, votre poëte entend sans doute par là que votre chambre est située au troisième étage...
— Taisez-vous , insolent. Ne reparaissez jamais devant moi.
Lujgîa ferma brusquement la fenêtre et se retira dans le fond de la maison pour relire sa superbe lettre.
— Hélas! pensa Zanetto, à quoi bon vouloir lutter contre le génie du talisman ? C'est lui qui a inspiré à mon rival cette lettre dont je suis incapable d'écrire la pareille. Malgré mes critiques et ma jalousie, je sens bien que c'est un morceau d'éloquence. Je n'ai plus qu'à me faire gondolier.
Le pauvre Zanetto avait perdu toute
CHAFITRB VlII. I8l
énergie. Il se traîna jusqu'à la Piazzetlaf le menton incliné sur la poitrine, le cœur gros, les yeux obscurcis par les larmes, et il poussa des soupirs à fendre les pierres. 11 fat tiré de sa rêverie par les cris de la foule qui venait assister au tirage de la loterie.
Au pied du Campanile de Saint-Marc, sur le côté qui fait face à rentrée du palais ducal, est un petit monument inachevé, semblable au portail d'un temple en miniature. Une grille ornée de statuettes en bronze du plus beau style de la renaissance, en ferme l'entrée au public. C'est là qu'on procède au tirage des billets, le samedi à deux heures. Zanetto se trouva entraîné par les flots du peuple jusqu'au pied du petit monument. La cérémonie était commencée « Le préteur du sestiere y représentait la magistrature ; le prêtre avait déjà béni l'urne. On avait montré les quatre-vingt dix
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numéros à rassemblée ; l'enfant vêtu en chérubin levait déjà le bras pour tirer un billet. Zanetto se souvint alors du terne donné par la Zingara, et il aperçut à côté de lui la figure odieuse de Harcantonio, qui le regardait avec un sourire sardônique.
— Don Zanetto, lui dit le Taccagno, vous allez reconnaître l'excellence de mes conseils et l'utilité de la science du calcul; mais que votre terne sorte ou non, je vous prie de vous rappeler que vous me devez deux livres.
— Chien de Taccagno! s'écria Zanetto avec indignation ; tu peux disposer de toutes les richesses du monde, et ta oses réclamer deux misérables pièces de monnaie, quand tu sais que je suis ruiné I Est-ce pour me réduire à l'extrémité ou pour insulter à mon chagrin?
— Je ne vous insulte point, répondit Marcantonio ; je réclame ce qui m'est dû.
ciiAPiTiiB vm. 18S
— Uétraoge chose que Favarice! pensa Zaneilo.
Tandis que notre héros se querellait avec son rival, l'enfant plongeait la main dans Tume et il en tirait le n"* 83.
— C'est un de mes numéros, dît Zanetto. Tout n'est peut-être pas perdu.
— £n effet, dit Marcantonio en riant, vous en êtes bien plus riche : au lieu de cent mille chances contre vous^ il n'y en a déjà plus que huit mille. C'est une bagatelle.
Au second tour, l'enfant amena le n^ SI.
— Encore un de mes numéros ! s'éoria Zanetto. Savant Taccagno, comptez un peuce qu'il reste de chances contraires.
— Il n'y en a plus que quatre-vingt-cinq, puisqu'on a tiré deux fois et qu'il doit en^ core sortir trois numéros.
— 0 douce Zingara de mon cœur! murmurait notre héros, donne*moi cette fiche
184 L£ NOUVEL AL/kDDIN.
de consolation , et j'abandonne l'ingrate Luigia au sot Marcantonio. Je t'épouserai, 6 Zingara! Tu es jolie, bonne et tendre. Je t'arracherai à ton humble condition, et ta ne tourneras plus sur la table avec des épées dans les yeux que pour amuser ton mari.
Aux deux tirages suivants, le sort ne fut pas aussi favorable à Zanetto ; mais au cinquième et dernier tour, le préteur proclama le n» 50.
— Vive la Bohême ! vivent les Zingari ! cria Zanetto. J'ai gagné, en dépit de Newton. Je me moque de toi, Marcantonio, de ta science et même de ta pulssauce magique. Je te rendrai tes deux livres de Venise ; je te payerai à dîner par-dessus le marché. Je possède cinq cent cinquante ducats !
La rumeur populaire répéta aussitôt qu'un terne venait d'être gagné. La PiazzeUa retentit du bruit des applaudissements, et l'orchestre de la loterie courut chercher ses