CHAPITRE VIII. 18S
instruments pour célébrer le triomphe de rheureux mortel et lui demander pour boire.
— Eh bien, Harcantonio, disait Zanetto, que deviennent votre science, vos formules de mathématiques, votre sordide avarice, votre mépris du jeu et de la loterie, et vos belles supputations de chances? Il ne tenait qu'à vous de gagner autant et plus que moi, lorsque je vous ai offert déjouer sur le terne de la Zlngara.
— Je ne change pas d'opinion pour cela, répondît Marcantonio en surmontant son dépit. Je suis bien aise de votre succès; mais la loterie n'en est pas moins un jeu de dupes, et je me console d'avoir manqué une occasion de cette nature en songeant que la raison, la science et même la morale justifient également et ma conduite et mes discours...
— Au fait, qu'avez-vous besoin de ternes à la loterie? vous êtes assez riche et assez
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beureux. Je consentirais encore à changer mon sort contre le vôtre.
— Assez riche! murmura Marcantonio en frémissant; assez heureux!... J'aurais pu gagner cinq mille livres, et un autre les gagne avec Targent de ma poche ! ah ! c'est une amère dérision !
Le Taccagno ne put contenir plus longtemps son désespoir. Il leva les bras en Tair en poussant un cri de fureur. Il battit les colonnes du palais ducal à grands coups de poing; il s'apostropha lui-même en se traitant de sot, de faquin, de bélître et de maladroit. Il accabla d'injures Newton, qui était pourtant un savant respectable. Il jeta par terre son chapeau et le foula aux pieds, quoiqu'il l'eût acheté d'occasion pour trente sous, puis il s'étendit sur la dalle et cacha sa tête dans ses deux mains. Notre héros regardait ce manège bizarre avec un profond étonnement.
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— £h quoi ! se disait-il, cet être tient le talisman tout-puissant, et il se désespère d'avoir manqué un chétif gain de cinq mille livres! Il possède Tamour de Luigia par TeiTet de la magie ; il disposerait à son gré du sénat de Venise, du trône d*Espagne luimême, des trésors du Grand Turc et des diamants du Grand Mogol , et il pleure comme un enfant pour cinq cents ducats! Il se traite de sot et de faquin, avec raison, car il Test ; mais il accable Newton dlnjures et foule aux pieds son chapeau acheté d'occasion pour trente sous ! Ceci cache quelque mystère. Son dépit viendrait-il de la haine qu'il me porte? et serait-il fâché de me voir trouver ce léger soulagement à mes peines? Cela n'est pas croyable, et ce sentiment-là ne me parait pas naturel.
Zanetlo s'approcha de son rival prosterné. Il lui frappa sur l'épaule en l'appelant par son nom.
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— Marcantonio, lui dit-il, grand philosophe, illustre savant, je vous le répète : si vous regrettez tant ce terne à la loterie, je changerai volontiers de condition avec vous.
— Ne me raillez pas davantage, répondit le Taccagno d*un ton piteux. Je suis assez malheureux !
— Ouais ! se dit Zanetto , est-ce qu'il ignorerait la vertu de son talisman? Est-ce qu'il l'aurait acheté par hasard et sans savoir le prix de son acquisition ?
Aussitôt Zanetto prit le ton patelin de feinte innocence sous lequel on croit déguiser parfaitement la ruse en Italie.
— Mon cher Marcantonio, dit-il, votre chagrin m'afflige. J'ai résolu de me faire soldat, comme je vous l'ai dît. Le courage et l'ambition triomphent de tout dans mon cœur. Avec ces cinq mille livres, je perdrais encore mon temps dans les folies et la prodigalité dont j'étais corrigé ce matin. Je ne
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Tcux plus que les plaisirs amollissent mon âme. Je vous donne mon billet de loterie : touchez-en le montant ; c'est le présent d'adieu d'un ami.
— Que dites-vous là ? répondit le Taccagno avec des yeux hébétés. Parlez-vous sérieusement ?
— Très-sérieusement : la gloire l'emporte, vous dis-je. Donnez-moi seulement un objet quelconque sans valeur, comme un gage de notre amitié, comme un souvenir de ma généreuse action, de mon sacrifice magnanime et de l'heureuse décision à laquelle je devrai un jour le grade de général.
— Un objet quelconque, sans valeur?
Quel objet voulez- vous?
— Je n'en sais rien : une épingle, un portefeuille, ou bien ce chapeau râpé que vous fouliez aux pieds tout à l'heure. Enfin, ce que vous voudrez.
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— Et VOUS me donnerez en échange le billet de loterie et les cinq mille?..*
— Je vous les donnerai, vous dîs-je.
Marcantonio retourna ses poches. Il s*y
trouva un bouton d*hablt, un petit couteau, des clefs, quelques sous fort oxydés, et parmi tout cela le cachet de cuivre. Zanetto sentit sa langue se coller à son palais» son gosier se serrer, et le sang battre violemment dans ses artères. Cependant II surmonta son trouble*
— Prendraije ce couteau? dit-il en balbutiant. Non, cela coupe Tamltié, comme dirait Marietta... Ce bouton d'habit? Vous en avez besoin... Ce cachet? Il ne vaut pas grand*chose; mais je vous écrirai de Dalmatie, et je fermerai mes lettres avec cela. Le billet de loterie vous appartient. Le voici. Prenez-le. Touchez Targent, et faites-en ce que vous voudrez.
Zanetto prit le talisman d'une main trem-
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blante ; Marcantonio saisit le billet de loterie d'une main avide, et ils se regardèrent tous deux nez à nez en rîant, comme Arlequin et Pantalon, lorsque chacun d'eux croit avoir trompé l'autre.