‹ Le nouvel Aladdin, suivi de FleurangesChapitre 28 sur 56 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Harcantonio craignait encore quelque supercherie, tant la résolution de don Zanetto lui semblait absurde et ridicule. Cependant ses doutes furent bientôt dissipés. La musique de la loterie jouait en traversant la Ptazzetta, et le chef d'orchestre demandait à grands cris où était Theureux mortel que le sort venait de favoriser.

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— Par ici ! dit Zanetto ; le voilà : c'est le signor Marcantonio CaDapo.

Aussitôt on s*einpara par force du Taccagno ; on le plaça au centre du cortège ; on le conduisit triomphalement au bureau de loterie des Procuratie, et Forchestre célébra aux sons aigus des clarinettes Theureuse chance du gagnant* Si cette musique poudreuse et altérée avait des mélodies délicieuses pour les oreilles de Marcantonio, elle n'était pas moins agréable aux oreilles de notre héros :

— Réjouis- toi bien, pauvre sot, disait Zanetto. Drape- toi comme un empereur.

Tu m'as fourni toi-même la massue qui doit bientôt te précipiter à bas de ton trône. Mais par où vais -je commencer? quel coup terrible vaîs-je frapper d'abord? 0 divin talisman! c'est aujourd'hui que ta puissance sera mise à une grande épreuve. Je veux bouleverser Venise, étonner le peuple, rem-

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pHr l'univers du bruit de mon nom cent mille fois répété par les trompettes et les porte- voix de la renommée ; je veux mériter qu'on m'érige des statues comme à Auguste ou à Caracalla, qui étaient, je crois, des monarques fameux. Mais, avant tout, mangeons une centaine de graines de citrouille, car l'appétit commence à me revenir.

Une cuisine ambulante où il avait un crédit ouvert lui fournit la collation légère dont il avait besoin. Dans Tlvresse de son bonheur, il fit ensuite quelques gambades sur la rive des Ësclavons, et se mit à regarder les passants d'un air si radieux que tout le monde lui souriait en disant :

— Voilà un gentil garçon qui ne nourrit point de chagrin.

Il y avait ce jour-là une fête à Murano, village situé au nord de Venise, dans une lie verte et charmante. Des familles et des compagnies joyeuses s'embarquaient pour aller

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à la fôte ; plusieurs barques s*éloignaient déjà (la bord et d'autres s'emplissaienl de monde.

— Sior! criaient les gondoliers, qui veut aller à Murano? Il faut voir la fête. C'est la plus belle sagra des environs. Qui veut deux bons rameurs? A Murano, «tor, à Murano!

Une société composée de jeunes gens et de jolies filles traversa le quai en chantant aux sons d*une guitare, et l'un des jeunes gens, qui connaissait un peuZanetto,Jul proposa de descendre dans la barque.

—Viens avec nous, Zanetto, disalMl, viens à Murano. il nous manque une voix de ténor pour chanter à quatre parties, nous avons besoin de toi.

--J'ai des affaires importantes qui me retiennent, répondit Zanetto.

— Remets les affaires à demain. Viens à Murano. Nous y danserons, nous y boirons,

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nous pécherons des sepia et nous jouerons aux quilles.

— Je n'ai point d'argent dans ma poche.

— Ne t'inquiète pas de cela. Nous possédons six ducats entre nous tous. Voici la belle Anzelica qui te prie de venir ; ne fais pas le cruel.

-— Allons, dit Zanetto , partons pour Murano.

Il descendit dans la barque. Quatre jeunes filles , déjà installées sous la tente , se pressèrent un peu pour faire place à Zanetto, qui s'assit au milieu d'elles. Les rameurs poussèrent au large, et la bande folâtre entonna en chœur la chanson populaire de Fridolino, On traversa ainsi par un Rio le quartier de Sainte-Marie -Formosa , on passa devant l'église des Saints-Jean-et-Paul ; et l'on sortit de la ville par le canal de Murano. La journée était belle et douce , mais fort avancée déjà. Quatre heures sonnaient lorsqu'on

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aborda dans File. La partie de quilles dura longtemps. La pèche fut heureuse, les danses fort animées, et le repas échauffa si bien les cervelles qu'on voulut passer la nuit à Tauberge pour se divertir plus complètement le lendemain. Le second jour de la sagra fut plus brillant que le premier.

Dès le matin , les barques arrivèrent en quantité de tous les points de la lagune. On mangea sous les tonnelles de verdure; on fit des joutes en gondole ; Tiie retentissait aui^ cris des convives, aux sons des instruments et aux détonations de mousqueterie. La danse se prolongea jusqu'à minuit; et comme le troisième jour promettait de surpasser les deux premiers , on demeura encore a Tauberge. Finalement , notre héros , en férié continuelle, se laissa entraîner d*heure en heure, et oublia ses affaires et ses projets de vengeance, son ambition et même un peu ses amours.

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Il faut avoir vu une sagra pour savoir avec quelle passion le Vénitien s'abandonne au plaisir du moment. C*est comme une ivresse qui 1 étourdit, le domine et lui enlève la mémoire. Avec un tel caractère on ne fait point son chemin , on ne devient pas électeur, membre d'un conseil municipal, encore moins député; mais on arrive sans souci jusqu'à l'heure de la mort.

De retour à la ville , le soir du troisième jour, Zanetto, fatigué par les danses, la pèche, les jeux et les exercices, alla se mettre au lit dans sa petite maison du Colle del Cristo, où la bonne Marietta le reçut en bavardant comme à l'ordinaire.

— Demain, pensa notre héros, je commencerai mes grandes opérations, pour lesquelles la nuit va me porter conseil.

£til s'endormit immédiatement sans avoir le temps de songer à rien.

Le matin du quatrième jour, Zanetto, de

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plus en plus embarrassé par excès de puissance , se rendit provisoirement à la Piozzetia pour jouir d*un rayon de soleil. Les marches de la Zecca Finvitaient au repos ; Il s'y étendit la face tournée vers rAdrIatique et respira en Sybarite Thaleine tiède du zéphyr. Derrière lui vint s'asseoir la bande noire des Taccagni. Le groupe se forma en deml-cercIe , et dans le centre se plaça le jeune Marcantonio debout, dans une posture gauche et modeste.

— Mon fils Marcantonio, lui disait le vieux Canapo, tandis que don Vitale donne à sa fille les instructions que doit un bon père à son enfant, il faut, malgré ta sagesse et tes excellents principes , que je te remette à la mémoire quelques sages avis , en présence de mes confrères les Taccagni. Nous avons souvent médité , entre gens mûrs et d'expérience, surlesavanlagesetles inconvénients du mariage. C'est à toi, puisque tu te maries.

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