‹ Le nouvel Aladdin, suivi de FleurangesChapitre 29 sur 56 · LB NOUVEL ALA.DDIN · texte numérisé non relu

LB NOUVEL ALA.DDIN

de savoir prendre et conserver les profits de rétat conjugal , en écartant et adoucissant peu à peu les charges et désagréments dudit état. Il ne faut point qu'une femme ait des idées et des goûts opposés à ceux de sou mari ; c'est pourquoi je t'ai choisi une fiancée imbue et pénétrée de nos doctrines. Tu es économe, il te fallait une femme parcimonieuse, et j'espère que Luigia le sera. Dans les préceptes de notre compagnie, il est dit que si l'on se hasarde à prendre femme, il faut la choisir petite de corps, parce qu'elle peut se vêtir à moins de frais, qu'elle dépense moins qu'une autre en linge et en habits ; c'est pourquoi je t'ai choisi une femme petite. Si les charges d'un homme marié sont plus lourdes que celles d'un célibataire, il y a une compensation : la femme travaille et veille à l'économie. Ne souffre jamais que ton épouse demeure oisive. Retiens-la toujours à la maison , et lorsqu'elle

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ira diez sa voisine, ordonne-lui d'emporter de l'ouvrage; elle ménagera sa chandelle en travaillant à la lampe d'autrui. Ne la laisse jamais dans la compagnie des hommes, de peur des mauvaises pensées; l'homme est comme le feu, la femme comme Tétoupe ; si on les approche l'un de l'autre, le diable est le soufflet qui souffle dessus et allume l'incendie. La jeunesse ayant besoin de distractions, sache faire la part au mal, et montretoi bon époux sans qu'il t'en coûte rien, en conduisant ta femme à la promenade les jours de beau temps ; mais évite les cafés, les spectacles, les pâtissiers et la pluie, qui t'obligerait à chercher un refuge dans quelque endroit où l'on dépense son argent. Ne promène point Luigia au Rialto où sont les orfèvres, ni à la Merceria^ où les étoffes riches et les dentelles pourraient exciter son envie, ni en aucun lieu où l'on voit des objets de luxe étalés avec une odieuse provocation.

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Cest aujourd'hui à midi que lu changes de condition.

A ces mots , Zanetto se réveilla coauue d*une léthargie.

— Grand Dieu! s'écria-t-il, aujourd'hui à midi Marcantonio épouse Luigia , et il est déjà huit heures ! Que vais-je devenir? Non, cela ne sera pas ; je Tempécherai bien, fllais comment?... Je ne trouve pas une idée !... Écervelé, tète creuse que je suis !... Au moment suprême, pas une idée dans mon pauvre esprit ! Je suis perdu.

Il se mit à courir comme un insensé le long de la rive, en poussant des cris d'angoisse, et il alla tomber éperdu sur les marches qui descendent dans la lagune, puis il tira de sa poche le cachet magique et le regarda d'un œil consterné.

— Fatal cachet, dit-il, maudit talisman, sur la foi duquel je me suis endormi pendant trois jours ! Si ta puissance n'est pas

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une fable, secours-moi, sauve-moi, suggèremoi cette idée que ma tête creuse ne sait pas imaginer. Venez, venez à mon aide, génie du talisman.

Un large canot marchand, conduit par six rameurs, s'approchait de la rive. Le timonier cria : Halte ! Un homme posa le pied sur les marches, et Zanetto reconnut le Turc Ali- Mahamud, dont le brigantin venait d'entrer dans le port.

— Le ciel vous envoie, seigneur, lui dit notre héros. Je suis au désespoir ; ma fiancée épouse mon rivai aujourd'hui à midi.

— Mon fils, répondit le Turc avec sévérité, si ta fiancée ne t'aime pas, je ne puis rien faire pour toi.

— Elle m'aime, au contraire. Je suis sûr qu'elle pleure. Elle m'a dit cent fois que mon rival était ladre et méchant, tandis que, pour m'épouser, elle brûlerait soixante cierges à Sainl-Zacharie.

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— Tu n'as donc pas su te servir de ton cachet?

— Sî fait : j'ai demandé dix mille ducals au banquier Abraham Mûller.

— Il fallait lui en demander cent mille.

— J'avais envoyé à Luigia des étoffes magnifiques et un collier de perles fines; tout allait bien , lorsque des aventurières m'ont volé. On m'a mis en prison ; j'en suis sorti. Une Zingara m'a rendu un grand service, et je suis allé à Murano pour la fête. J'y ai péché la sepia et dansé trois jours durant sans arrêter, malheureux que je suis! et ce matin j'apprends que Luigia se marie à midi avec mon rival.

Le Turc se mit à rire dans sa barbe.

— Et ce rival, où est-il? demanda le marchand.

— Le voici là-bas sur les marches de la Zecca^ au milieu des Taccagni. Son père lui donne des avis sordides sur le mariage.

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Âli-Hahamud se dirigea majestueusement vers le groupe des vieillards en conférence.

— Signorî, leur dit-ll, vous allez à la noce ce oialin, et vous voulez sans doute louer des gondoles, selon Tusage. Ne faites pas cette dépense inutile : je vous prête mon canot à six rameurs, qui est assez large pour vous conduire tous.

— Grand merci I seigneur marchand, dit le vieux Ganapo ; vous m'épargnez une dépense de trois livres au moins.

— Essayez mon canot, reprit le Turc; voyez s'il est à votre goût, et faites -vous promener dans la ville en attendant l'heure.

Les Taccagni et Marcantonio lui-même descendirent dans le canot. A peiney furentils installés, qu'Ali-Mahamud parla dans sa langue au timonier, en lui ordonnant de mener toute la compagnie sur son brigantin. Le canot partit , et , s'enfonçant au milieu des

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navires à l'ancre, il gagna Textrémité du port à force de rames.

— A présent, dit le Turc^ nous voici débarrassés pour un temps de ce rival et de ces Taccagni. On ne se marie pas en pleine mer. Occupons-nous de ta fiancée ; mais , avant tout, je veux savoir si tu l'aimes véritablement.

— Je l'aime si bien , s'écria Zanetto, que si je ne l'épouse pas , je ne veux plus de talisman , ni des ducats d'Abraham Millier, ni de palais, ni d'habits brodés, et que je laisse tout cela pour m'engager comme volontaire et me faire casser la tête en Dalmatie.

— Conduis-moi donc chez le père de cette jeune fille.

En moins de trois minutes on fut à Saint- Zacharie, qui est tout près du quai desEsclavous. La voisine Nani était sur le seuil de sa porte.

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— Mon enfant, dît-elle à Zanetto, on ferait bien mieux de vous donner la belle Luigia que de la tourmenter. Elle pleure, elle a le visage bouleversé , tandis que si vous étiez le mari, ce serait une tout autre chanson. Le rire, la joie et les fraîches couleurs brilleraient sur ses joues et dans ses yeux.

— Ils y brilleront tout à Theure, dit le Turc.

— Vous êtes donc sûr de réussir ? demanda Zanetto.

— Comme si j'étais le doge lui*méme.

— Décidément, pensa Zanetto, Ali-Mahamud est un bon magicien.

Le Turc entra chez le vieux juge, et mit un sequin d'or dans la main de la servante. Luigia pleurait devant une robe grise qu'on lui avait achetée pour ses noces. Elle poussa un cri de surprise et d'effroi en voyant son ancien ami accompagné d'un musulman.

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— La petite est charDiante, dît le Turc à Zanelto ; annonce-lui que tu viens pour Tépouser, tandis que je vais entrer dans le cabinet du père.

— £h bien ! Luigia, dit notre héros avec l'assurance et la supériorité d'un pacha, vous avez donc du chagrin ?

— Ah ! Zanetto , répondit-elle , cruel et inconstant Zanetto, vous ne m'aimez pas, et vous avez encore la barbarie de jouir de mes larmes ! Soyez donc satisfait, puisque vous voulez mon malheur. Il est complet et sans remède. Suis-je assez à plaindre ! On a vendu les belles robes que vous m'aviez données, et je vais aller à l'église avec cet affreux vêtement de laine , qu'une nonne rougirait de porter. Mon mari n'a pas seulement acheté un habit neuf pour ce grand jour ; je serai unie publiquement à un être dont la culotte portera des reprises visibles à tous les yeux. Encore, si les jambes que renferme cette

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eolotte étaient bien faites, ce ne serait rien ; mais, hélas ! vous les connaissez. La belle existence que tout cela me promet ! Je vais traîner mes jours dans l'ennui, le dégoût, réconomie et les querelles, car j'aurai pour seul passe-temps de me disputer avec mon mari. Cette polenta et ce riz à la turque que j'aurais eu tantdeplaisir à accommoder pour vous, ingrat, deviendront un supplice et une corvée quand ce sera pour un autre ; l'idée qu'on me fera travailler par avarice détruira tout le charme de mes occupations. Est-ce être une heureuse mère que de trembler d'avoir des enfants qui ressemblent à leur papa? Tandis que s'ils vous appartenaient, chaque trait de ressemblance serait une découverte charmante. La petite fille aurait eu vos yeux et votre sourire ; je lui aurais donné mes mains, que vous trouvez jolies, et ma voix, qui vous plait. Le petit garçon aurait marché comme vous avec aisance ; il

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aurait appris la musique et porté le manteau avec cette grâce et cet air courageux qui m*ont gagné le cœur la première fois que je vous ai revu après les jeux de notre enfance. Au lieu de cela, Dieu sait quelle figure ils auront , les pauvres petits ! Nous devions nous marier , tout était conclu, et vous allez vous ruiner, courir après des aventurières, vous brouiller avec ma famille , et mettre contre vous , par votre mauvaise conduite, tous les honnêtes gens de Venise ! lilarcantonio m'a écrit une lettre qui m*a un peu touchée, j'en conviens; mais au bout de deux heures, en la relisant, j'ai bien vu que c'était du galimatias, et je l'ai jetée au feu. Je le déteste, ce vilain mari. Ah! Zanetto, Zanelto, qu'avez-vous fait!

Luigia pleurait à chaudes larmes. Le bon Zanelto palpitait de joie en écoutant ces plaintes naïves, débitées avec cette vitesse passionnée qui donne tant de charme au

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doux parler d'une Vénitienne. Avouer toutes ses fautes, en demander le pardon , et annoncer l'heureux dénoûmcnt auquel travaillait Ali-Habamud, lui parut un procédé sans effet dramatique et trop peu satisfaisant pour son amour-propre. D'ailleurs, la vérité toute simple , quelque bonne à dire qu'elle fût, ne lui ven«')ît pas volontiers du premier mouvement à la bouche; il préféra donc prendre naturellement le chemin du mensonge.

— Essuie ces larmes, ma Luigia, dit-il en se jetant aux genoux de sa maîtresse. Jamais je ne me suis ruiné , jamais je n'ai couru aprèsdes aventurières. On m'a mis en prison parce que je l'ai bien voulu. Si j'ai laissé vendre mes meubles et mon palais, c'est qu'il me convenait qu'il en fût ainsi. J'ai mis ton amour à l'épreuve; j'ai voulu m'assurer qu'il résisterait à la perte de ma fortune, et même à l'idée d'une infidélité, car je ne fus

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jamais infidèle à ma Luigia. Tous ces malhears étaient une feinte ; mais , puisque tu as surmonté ces épreuves comme Griselîdis, mon cœur est pénétré d'amour, de reconnaissance et de bonté. Je brise ton mariage avec ce jeune cuistre, j'accable ton père et ta famille de mes bienfaits, je te donne ma main et mes immenses richesses. Danscemoment, rintelligent Ali-Mahamud, mon serviteur turc, explique à ton père ce qui s'est passé, lui indique son devoir et aplanît d'après mes ordres toutes les difficultés. C'est pour moi seul que tu feras la polenta. Notre petite fille aura tes doigts effilés, ta belle voix de contralto et mes yeux, puisque tu le désires ainsi ; mais j'aimerais mieux qu'elle eût les tiens.

Pendant ce temps-là , le marchand turc était en conférence avec don Vitale.

— Je suis , disait-il , le plus riche négociant joaillier, non - seulement de Venise,

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mais du monde entier. Je n'ai point d'enfants ; ce jeune homme m'a plu par son hon- Dêteté, sa gentillesse et sa jolie figure. Je Tadopte; il est désormais mon fils. Votre fille l'aime; Je vous la demande pour lui. J'ai plus de vingt millions de livres vénitiennes ; ma fortune est à Zanetto. Concluons.

— Mais, répondit le père, ce Zanetto s'est déjà miné deux fois. On le dit lié avec des Bohémiens , occupé de magie et possesseur d'un talisman pour ensorceler les filles et tromper les gens.

— Ce prétendu talisman, dit le Turc, est un cachet qui me sert de signature parce que je ne sais pas écrire. Le banquier MiUler, le notaire Moreto , tous les gros marchands de Venise le connaissent, et ont obéi à Zanetto comme à moi-même, pendant un voyage que j'ai fait. Le doge Marine , à qui j'ai prêté quarante mille livres pour ses frais d'élection, et qui m'en doit encore vingt mille, a

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pu reconnaître ce cachet et rendre quelque service à celui qui disposait de ma signature et de mon crédit. Voilà toute la magie du pauvre Zanetlo.

— A la bonne heure ! Mais comment ferons* nous pour apaiser mon confrère Canapo et son fils Dlarcantonio?

— Ne vous en mettez pas en peine ; je saurai contenter tout le monde. Venez avec moi trouver votre confrère.

Les six Taccagni et le jeune Marcantonio, se voyant enlevés et conduits par force à bord d*un navire turc, se lamentaient ensemble et se croyaient déjà réduits à payer une rançon à quelque corsaire. Ils commençaient à s'accuser les uns les autres et à répéter comme le vieillard de Molière : « Que diable allions -nous faire dans ce canot? » lorsqu'une gondole amena don Vitale , AH^Mahamud et nos jeunes amants.

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— Signori , dit le Tare, don Zanetto est mon fils d'adoption, et je le marie avec donna Luigia Corvino. Si vous voas opposez à mes volontés, je fais voile pour Tunis et je vous vends tous en Barbarie sur le premier marché aux esclaves. Le plus sage est donc de vous rendre de bonne grâce. Afin que le jeune Marcantonio soit indemnisé, je lui achèterai une charge d'avoué à Venise. Un grand procès, qui m'amène ici, et dont je lui confierai la direction , lui permettra de déployer son talent en chicane et lui procurera des honoraires énormes. A présent que nous sommes tous d'accord , mangeons ensemble une collation.

Le marchand frappa dans ses mains, et ses esclaves apportèrent des tapis magnifiques, et des coussins de soie sur lesquels on s'assit en cercle à Fombre d'une tente. On servit des mangues , des bananes et toutes sortes de bons fruits venus des Indes par l'isthme

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de Suez. Les esclaves versèrent des vins délicieux de. Nicosie , de Candie et de Tokay. A la fin du repas, Ali-Mahamud offrit à chacun de ses convives une bague surmontée d'un rubis , et une pièce d'étoffe de Damas.

Quinze jours plus tard, le maitre-aulel de Saint -Zacharie était éclairé par soixante cierges, et la belle Luigia, vêtue d'une robe de soie blanche, avec une écharpe de cachemire, donnait sa main au cavalière Zanetto Tomolo. Après la cérémonie, Zanetto prit le marchand turc à part, et lui dit :

— Mon père , vous avez fait de moi l'homme le plus riche et le plus heureux du monde. Je ne veux plus risquer de retomber dans le malheur par imprudence, par sottise ou par vanité. Je veux aussi mourir dans ma religion, en bon chrétien, et par conséquent je dois renoncer à la magie, malgré ses avantages. Reprenez donc votre talisman. Il me suffit d'être l'époux de ma chère Luigia. Au

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lien d*un palais, donnez-moi seulement une petite maison sur la Bive^ et Marie.tta la blanchisseuse pour tout domestique.

Le Tupc souriait en écoutant cela.

— Ne crains rien, mon fils, répondit-il. Ce talisman ne t'engage en aucune façon avec Fenfer. Je vais faire un dernier voyage à Trébisonde ; le cachet pourra te servir pendant mon absence. A mon retour, tu me Je rendras, si tu le veux absolument. Pour le Fesle, je trouve que tu as raison : vis modestement dans ton ménage avec ta jolie femme et la bonne Marietta.

Zanetto vécut heureux, en eflfet. II se corrigea de la vanité, de la dissipation , et ne fîi plus de mensonges que pour plaisanter. Un jour, pendant l'absence d'Ali-Mabamud, en passant dans le grand canal avec Luigîa devant le palais Loredano, il tira de sa poche le talisman et le jeta dans l'eau ; puis il embrassa tendrement sa femme, qui lui rendit

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son baiser sans chercher à comprendre ce qu'il venait de faire.

Auboutde deux ans, le jeune couple avait déjà deux enfants. La petite fille avait les yeux de son père et les doigts effilés de sa maman. Quant au petit garçon , it promettait d'être égoïste, menteur, mauvais sujet et aimable comme son papa. Marcantonio fut un avoué intelligent et retors en chicane. Il gagna le procès d*Ali-Mahamud et toucha de gros honoraires.

Les Taceagni continuèrent à cultiver la lésine; mais le signor Canapo, en songeant comment Zanetto avait fait sa fortune, ne se consola jamais d'avoir donné volontairement cette précieuse lentille , source de tant de biens, qui lui avait appartenu légitimement pendant une minute, etl'on dit que le regret et le dépit avancèrent sa mort. Que Bien daigne avoir son âme !

diîJiDS^syâiis.

Vers six heures du matin , par un beau jour d'automne , une carriole de campagne s'arrêta devant la poste aux chevaux de Gorbeil. C'était en 178S; il n'y a que soixante ans de cela , mais les temps ont tellement changé, qu'il semble aujourd'hui que ce soit de l'histoire ancienne. Le voyageur à qui appartenait cette voiture était un jeune gen-

ââ2 FLEDKAIfGES.

tilhomme qui avait une figure agréable et douce , et les manières de la meilleure compagnie. Tandis qu'on attelait deux chevaux à son équipage d*osier, il s*était mis sur une borne, et regardait une nuée de pigeons voler à l'entour d'un colombier.

— Mon gentilhomme, lui dit le postillon, vous avez bien fait de vous lever matin, car je vois venir là-bas une chaise de poste qui ne trouvera pas de chevaux. La cour a passé tout à rheure par ici ; nos bêtes sont toutes dehors ; vous avez les deux dernières.

Le postillon s'apprêtait à enfourcher son cheval, lorsque le voyageur lui fit signe d'attendre , et se mit à examiner le personnage qui descendait de Tautre voiture* C'était un beau garçon , jeune aussi et vêtu à la dernière mode , avec le frac à l'anglaise , les battes à retroussis , et le petit chapeau lampion penché sur l'oreille droite.

— Quel diable de contre-temps! disait

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ce jeune homme; cela est fait pour moi. Il faut que le roi revienne justement de Fontainebleau ce matin ! £t ces maudites gens qui ne veulent pas marcher parce que leurs chevaux ont déjà doublé la poste ! Monsieur, poursuivit-il en s*adressant au premier voyageur, vous êtes bien heureux de ne pas rester en route. Je donnerais dix louis de bon cœur pour être sûr d'entrer à Paris avant midi.

— Monsieur, répondit le maître de la carriole, il ne tient qu'à vous de partir avec moi. Montez dans ma mauvaise voiture , et je vous conduirai jusqu'au prochain relais , ou même jusqu'à Paris , si cela vous convient. Voire valet de chambre se chargera de ramener votre chaise aussitôt qu'il y aura des chevaux.

— Vous me rendez un véritable service, monsieur. J'accepte votre proposition avec empressenienl.

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Le second voyageur donna des instructions à son laquais et monta dans la carriole, qui roula sur le pavé d*un train qu'elle n'avait jamais connu dans son pays. Le postillon sagace , animé par la perspective d'un double pourboire , pensa , tout en galopant , à la double ration de vin que son estomac y gagnerait , et les pauvres chevaux , qui ne gagnaient que des coups d'éperon, jouaient des jambes sans songer à rien.

Pendant ce temps-là, les deux voyageurs, assis côte à côte , gardaient un silence profond , qui dura quelques minutes.

— Monsieur, dit enfin celui qui avait accepté une place dans la carriole, une affaire importante m'appelle à Paris.

— Je le devine aisément , monsieur ; la discrétion seule m'empêche de vous demander ce que c'est.

— Vous avez raison de ne pas me presser de questions , car j'ai si grande envie de

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