CHAPITRE
réussir dans mes projets que j'ai juré , par prudence , de garder un inviolable secret jusqu'au moment d'où dépend le bonheur de ma vie.
— Je respecte vos secrets et la réserve dont vous vous faites un devoir. Mais vous êtes amoureux , ou je me trompe fort.
— Il est vrai, je suis amoureux. C'est un projet de mariage qui me met en campagne. Je tremble que des obstacles ne viennent s'opposer à mes désirs , et vous savez qu'il en sort toujours de terre par centaines...
— £n effet , j'ai peine à concevoir qu'un mariage s'achève, tant il y a de motifs pour qu'il manque. La jeune personne est jolie , sans doute?
— Charmante. Je ne l'ai jamais vue, mais voici son portrait.
— Si le peintre n'est pas un flatteur, elle doit être belle.
— Le peintre est resté bien au-dessous de
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Id vérité. C^ qui D*est pas visible dans le polirait, c*est la grâce, Tesprit, le mérite de cette jeune fiUe. Elle est de bonne maison, et riche héritière, ce dont je me réjouis, parce que je doi^s à cela l'aide de ma famille pour me la faire obtenir. Par instants je voudrais qu'elle fût moins riche, afin de me voir plus sûrement agréé. On la dit fière , indifférente à ces compliments vulgaires que les hommes prodiguent à tous les beaux visages. En deux mots, voici l'histoire : cette jeune personne demeurait en Picardie; elle est fille d'un intendant des finances. Ayant perdu son père et sa mère à trois mois d'intervalle, elle vient d'arriver à Paris, chez sa tante, la marquise de Ghampré, qui se trouve être une ancienne amie de mon tuteur. La tante me destine ce trésor. Il y a , dit-elle , une demi^douzaine de prétendants; mais ces rivaux ne doivent pas m'inquléter, puisque j'ai son appui. Malgré cette assurance,
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je tremble qne la pldce ne soit déjà prise. La marquise m'écrit en m'envoyant ce portrait, et me fait nn éloge si grand de sa nièce, \fne ma tète se monte. Je réponds que je pars, et Vcfn m'attend ce matin pour le dîner, où mon couvert sera mis auprès de mademoiselle de la Noue (c'est le nom de ma future). Vous comprenez, mon cher ami, combien il est important que je sois exact au rendezvous.
— Mon histoire ne ressemble guère à la Tôtre. J'habite depuis mon enfance un petit château situé près de Nemours. Je suis fils unique, et mes bons parents, qui ne sont pas bien riches, ont fait de grands sacrifices pour me donner une éducation complète. Je voudrais répondre à leur désir de me voir prendre quelque emploi, et je maudis mon caractère paresseux, qui ne m'en laisse pas le coarage. J'ai en horreur les sollicitations , les placets, toutes les affaires qu'il faut en-
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lever par force ou par ruse. On parlait sans cesse, dans ma famille , de la nécessité poar un jeune homme de faire son chemin, d'employer le crédit de ses amis et de voir le monde. Au dernier voyage de la cour à Fontainebleau, on m*a recommandé à madame de Polignac. Je ne sais pas résister aux ordres des gens qui m*aiment ; ce matin , je suis donc parti avec cette carriole et deux cents louis pour aller chercher fortune à Paris, où mes parents s'imaginent déjà, du fond de leur campagne, que je vais trouver comme vous une héritière à épouser sur ma bonne mine.
Après s*ètre donné réciproquement ces preuves de leur inviolable discrétion , nos voyageurs causèrent ensuite de leurs anciennes amours, qui ne remontaientpas bien haut , de leurs débuts dans le monde, de la chasse , et de cent autres choses générales ou particulières, en sorte qu'avant d'arriver
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à Paris ils n'étaient pas sûrs de ne pas être amis depuis longtemps. L'amoureux , qui s*appelait M. de Tillemont, se prétendait allié par sa grand'mère à une branche cadette des fameux Lamarck des Ardennes. Le propriétaire de la carriole, chevalier de Fleuranges, croyant descendre du maréchal de ce nom, qui était Lamarck , ils décidèrent qu'ils devaient être pour le moins cousins au vingtième degré , ce qui augmenta fort la sympathie qu'ils avaient déjà l'un pour l'autre. Ils se promirent de loger ensemble à la même auberge , et de se conter chaque soir leurs amours, leurs succès et leurs peines.
Les moments s'écoulèrent rapidement au milieu de ces conversations. Bientôt les voyageurs découvrirent au loin les tours de Notre-Dame et celle de Saint-Jacques-la- Boucherie ; leurs regards se perdirent dans cet océan de dômes et de toits qu'on nomme Paris, vaste boîte de Pandore où il fait bon
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vivre pour celui qui apporte beaucoup d'drgent , de la jeunesse et de la santé , toutes choses que Ton y peut dépenser plus lestement que partout ailleurs. Environ a deux cents pas de la barrière, nos jeunes gens remarquèrent un cavalier qui, mettant la main sur ses yeux en guise de visière, sembla les reconnaître et vint se placer devant la voiture, en ordonnant au postillon d'arrêter :
— Messieurs, dît ce cavalier, l'un de vous n'est-il pas M. delillemont?
— C'est moi , répondit l'amoureux.
— N'étes-vous pas attendu à midi chez mademoiselle de la Noue?
— En effet, monsieur, je suis attendu pour le dîner.
— A merveille. Soyez assez bon, monsieur, pour mettre pied à terre ; il faut que je vous dise deux mots en particulier sur l'affaire qui vous occupe. Je vous demande mille pardons de mon importunité.
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Les voyageurs élant descendus de la voiture , riacoonu donna son cheval à garder au postillon , et emmena les deux amis par un chemin de traverse, en disant que Fleuranges n'était pas de trop dans la conférence. Pendant le moment de silence qui précéda Texplicalion, les jeunes gens toisèrent des yeux Fétranger, qui paraissait préparer son discours. C'était un homme de trente-cinq ans au moins, large des épaules et maigre de visage , avec des traits assez beaux, où les orages d'une jeunesse tumultueuse avaient laissé quelques sillons. Il marchait d'un pas ferme et le haut du corps en avant.
— Messieurs , dit-il en s'arrétant au pied d'un arbre, ma proposition va vous sembler étrange. Pour adoucir autant qu'il est possible ce qu'elle a de brutal , il faut d'abord que je vous décline mes noms et qualités. Je suis le baron de Saint-André ; j'aurais trente
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mille livres de revenu si je n'avais pas mangé les deux tiers de mon capital. L'âge des folies commence à se passer, je me range, et je veux faire une fin, comme on dit. Mon ami le marquis de Gondorcet , ce savant philanthrope, m'a offert de m'introduire auprès de mademoiselle de la Noue, jeune fille accomplie, orpheline, et par conséquent libre de choisir un mari à son goût. J'ai vu la jeune personne ; elle a charmé mes yeux , comme dirait M. Dorai. J'allais prier M. de Gondorcet de la demander pour moi , lorsque , hier au soir, on m'annonce que la famille attend un prétendu qu'elle favorise. Je respecterais l'autorité d'une mère , mais celle d'une tante n'a pas le môme poids. Je demande qui est mon rival, d'où il vient, à quelle heure il arrive ; je fais seller mon cheval, je cours au-devant de vous. Je suis assez heureux pour vous rencontrer. Vous êtes joli garçon et galant homme; vous me