CHAPITRE
n'eut autre chose à faire qu'à constater le décès.
— M. le baron, dit Fleuranges, voilà donc le résultat de vos beaux calculs?
— Vous me voyez aussi surpris qu'affligé, répondit Saint-André. Je vous assure qu'il y avait dix chances contre une pour qu'il n'eût qu'une blessure légère. C'est un accident imprévu.
— Allez, vous auriez mieux fait de dormir jusqu'à midi que de vous lever pour cette besogne déplorable.
— Je n'en sais rien, chevalier; après tout, il était mon rival. Ne perdons pas la tête ; je ne puis pas aller moi-même annoncer ce chef-d'œuvre à 'mademoiselle de la Noue et à sa tante. Veuillez vous charger de porter la nouvelle tandis que je m'occuperai des préparatifs de l'enterrement.
Sans prendre le temps de changer d'habits, le chevalier demanda un fiacre et se fit
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conduire à la rue de Vendôme, où demeurait la marquise de Champré. Le cœur lui battait violemment lorsqu'il posa la main sur le marteau de la grande porte; en traversant la cour de l'hôtel , ses idées étaient encore confuses, et il ne savait comment tourner ses phrases pénibles de condoléance. Un vieillard en uniforme de commandeur accourut sur le perron, et, voyant un jeune homme équipé en voyageur, il s'écria :
— C'est lui ! madame la marquise , voici notre neveu.
Puis il descendit les marches et embrassa le chevalier.
— Bien, mon ami, dit le commandeur; vous êtes de parole. Le couvert est mis. Que je vous regarde un peu. Ah ! il y a de jolis cavaliers en province!... L'œil en amande, la taille dégagée, la jambe belle : vous serez mon neveu, je vous en réponds* Vous allez
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voir la petite divinité qu'on vous destine ; elle est là. Comptez sur moi, je vous mettrai à votre aise.
Fleuranges n*avait pas la force de porter le coup funeste à ce bon vieillard, et plus on le caressait, plus il perdait courage. Enfin, le commandeur le prit par le bras et l'emmena dans le salon, ou il lui fallut nonseulement baiser les deux joues de la tante, mais aussi la main de mademoiselle de la Noue, ce qui acheva de lui rendre toute explication impossible. U Va sans dire que la demoiselle devint fort rouge pendant cette cérém<mie. Elle baissa les yeux devant le regard de Fleuranges, qui procédait à une inspection de sa personne, et répondit à ce regard par une mine choquée qui semblait dire :
— Je ne suis pas encore votre femme.
Fleuranges convint, à part lui, de la grâce de sa future. Il admira les yeux bleus.
Si
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les sourcils bien arqués et la fine taille de la jeune personne. C'était une vraie beauté selon le goût d'alors, avec le nez un peu retroussé du bout, le visage rond, la bouche en cerise, la peau d'une blancheur éclatante, la physionomie mutine et le pied imperceptible accompagné du talon rouge.
— Me pardonnèz-vous, mesdames, dit le chevalier, de me présenter en négligé?
— Votre impatience vous excuse, interrompit le commandeur. Cet habit de cheval est fort galant. Nous autres qui n'avons pas voyagé aujourd'hui, nous avons eu le loisir de nous parer. Savez- vous combien de temps on a mis à faire cette haute coiffure toute chargée de fleurs? Trois heures, mon neveu, pas une minute de moins. Franchement, que pensez-vous de cet échafaudage ?
— Gela me semblera charmant quand mes yeux y seront habitués.
— Monsieur, dit la jeune fille, on ne sau-
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rail critiquer plus obligeamment ma coiffure.
— Je ne parle que de la mode, mademoiselle, et si on me demandait ce que je pense de votre personne, je ne craindrais pas de m'exprimer avec une entière franchise.
— Vous lui confierez cela dans votre premier téte-à-téle, reprit le commandeur.
— Henriette, dit la marquise, vous avez un défaut dont il faut vous corriger. C'est de ne pas croire à la bienveillance des gens. Quand on vous dit qu'on vous trouve aimable et jolie, pourquoi supposer qu'on n'en pense rien? Vous ferait-on des compliments si on vous trouvait laide ? Défaites- vous de ce petit reste de province. Mon cher Tillemont, je parle sincèrement, moi. Vous êtes un gentil garçon , et vous avez un air tout â fait parisien, je dirai même de cour. N'estce pas vrai, commandeur?
— Absolument de cour.
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— il ne ressemble pas à feu son pèf&«
— Non, mais à sa mère davantage.
— Médiocrement. Çà, vous êtes descendu à l'auberge? II faudra venir chez nous ce soir. J*ai tout un étage de libre, une écurie pour vos chevaux. S'il vous convenait de loger ici avec votre femme, j'en serais bien aise... Henriette aime la comédie italienne; je lui donne ma loge. Il y fait un chaud f... Je ne puis pliis aller au spectacle. Vous devez mourir de faim. Commandeur, demandez si on nous sert.
La marquise était une grosse petite femme, légère d'esprit, mais bonne et sensée. Fieuranges n'eut pas besoin de recourir aux subterfuges d'Érasme dans la comédie de Pourceaugnac, car madame de Ghampré lui fit peu de questions sur sa famille. Le dîner élant servi , on se mit à table. La conversation fut animée par une gaieté cordiale. Les grands parents , selon l'usage dans ces en-
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trevoes embarrassantes, firent tous les frais. Le commandeur ne manqua pas l'allusion fine au bonheur prochain des jeunes époux. Fleuranges se montra empressé sans affecter une passion qu'il n'avait point, et mademoiselle Henriette conserva son petit air boudeur. A^ôs le dtner, on proposa un tour de jardin. Les dames demandèrent leurs cannes, et le commandeur eut soin de donner le bras à la marquise , pour laisser les jeunes gens causer à leur aise.
— Monsieur , dit Henriette , est-il vrai , comme vous Favez écrit à ma tante , que vous soyez tombé amoureux de moi en Yoyant mon portrait ?
— Puisque je Tai écrit, il faut que ce soit la vérité , mademoiselle ; cependant je dois confesser que, pour être tout à fait amoureux, j*ai besoin d'avoir un peu d'espoir de plaire.
— Quoi qu'en dise madame la marquise,
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ces choses-là méritent bien qa'une fille sage se les fasse répéter deux fois avant d*y croire.
— Rien de plus juste, mademoiselle...
— Je dois vous avertir aussi qu'il me parait fort difficile d'aimer. L'amour se connaît, dit-on, à un grand trouble , à des insomnies , à des battements de cœur, à des langueurs et de>rennui. Je n'éprouve rien de toutes ces choses.
— C'est que vous ne m'aimez pas encore.
— Et si cela ne vient pas?
— Nous ne nous marierons point.
— Vous me rassurez. Ma tante voudrait suivre une marche tout opposée. Elle souhaite qu'on se marie d'abord, et qu'on s'aime ensuite, si l'on peut. Je vous avoue que je me révolterais contre une volonté aussi contraire à mes sentiments. On me reproche beaucoup mon indifférence ; on l'appelle de
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l'orgaeîl, de la froideur, du caprice. Les noms n'y font rien. Je suis comme cela. Qu'on me fasse sortir de cette indifférence, je ne demande pas mieux ; mais vous trouyerezbon que j'attende cette révolution dans mes idées avant de prendre un mari.
— Votre conduite me parait tout à fait sage. Je n'ai pas plus envie d'épouser une femme qui ne m'aiuie point, que vous de prendre un mari qui vous déplaise. Nous nous entendrons parfaitement, et déjà cette prudence me donne une estime pour vous dont je voudrais pouvoir vous inspirer la pareille.
— Il y a une certaine dose d'estime que l'on doit à tout le monde, à moins de raisons pour la refuser; mais de l'amour, je n'en veux avoir que pour une seule personne dans ma vie. Des vertus, du mérite, de grandes qualités, quelque belle action...
— Je vois que vou$ n'aimerez pas à la lé-
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gère, mademoiselle. Les héros sont rares, et vous risquez d'attendre longtemps.
— ^attendrai , monsieur ; je ne suis pas pressée d*élre pourvue, comme dit ma tante. Mais peut-être vous désirez trouver une femme dans les vingt-quatre heures, afin de choisir avec soin et discernement?
— Mademoiselle , si vous m'accablez de votre ironie, la partie ne sera pas égale entre nous , car je ne sens pour vous que de la sympathie. Si vous vouiez un héros pour mari, je ne suis pas votre affaire ; je ne désire pas non plus une héroïne. Il me faudrait une femme simple , d'une humeur douce , un peu enjouée s'il est possible ; je la laisserais libre et ne lui demanderais, en retour de ma tendresse et de ma confiance, que de la bonté , de la complaisance , et le soin de me distraire par un peu de musique dans mes jours de mélancolie. Voilà ce que j'aurais souhaité; mais les morts ne se marient pas...
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— Que dites-vous dooc?
— Je dis que mon heure est sonnée , et que je vais , hélas ! vous quitter pour toujours.
L'arrivée des grands parents interrompit cette conversation au grand regret d'Henriette, qui eût voulu éclaircir le sens mystérieux des paroles de Fleuranges.
— N'est-ce pas trois heures qui sonnent? dît le chevalier ; une affaire pressée réclame ma présence loin d'ici.
— Bah ! s'écria la marquise ; restez donc, mon neveu ; mes gens iront chercher vos
— Impossible, madame, je n'ai pas une minute à perdre ; excusez- moi , je suis obligé de partir à l'instant. Il s'agit d'une affaire dans laquelle ma présence est de rigueur.
— Et où allez-vous?
— A l'hôtel d'Angleterre, rue Richelieu.
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— Laissez-le faire; la jeunesse a besoin de mouvement, dit le commandeur.
Fleuranges salua les dames d'un air qui ressemblait à un adieu, et sortit à grands pas accompagné du commandeur, qui le conduisit jusqu*à la porte de la rue.
— Jeune homme, lui dit à Toreille le bon vieillard, où allez^vous? Confiez ce petit secret à un ami.
— Cher monsieur, je vais me faire ensevelir.
— Que diable est cela? ensevelir !
— Oui, commandeur, reprit le chevalier avec emphase ; apprenez que j'ai été blessé mortellement en duel, ce matin à neuf heures, dans la plaine de Gentilly. On m'a porté à l'bôtel d'Angleterre, où j^ai rendu l'âme à dix heures et demie. Avant d'aller en terre, j'ai obtenu la permission de venir voir ma prétendue; elle est charmante, et je pars désolé de quitter ce monde. Le délai expire