CHAPITRE m. S
Fleuranges arriva chez la duchesse un matin.
— Enfin, lui dit-elle, j'ai des compliments à vous faire. Vous aimez mademoiselle de la Noue ; vous lui avez montré de Tempressement, de l'ardeur. Nous allons donc commencer à nous entendre.
— De bonne foi, madame, répondit Fleuranges, je serais un grand fou d'aimer une personne qui ne me témoigne que de la haine.
Il raconta avec quelle affectation cruelle Henriette avait exprimé le désir de partir pour la campagne, au moment même où il revenait du fond des bois exprès pour elle. La duchesse éclata de rire :
-- Ceci devient bouffon, chevalier ; si vous ne pouvez aimer que de près et qu'on ne puisse vous aimer que de loin, nous n'arriverons jamais. Je donne ma démission.
Laissons faire le hasard et les caprices de la jeune fille.
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Fleuranges fut tout à fait de cet avis, c*està-dire qu*ii ne voulut plus penser à Henriette et qu'il y réussit. Saint-André, qui avait suivi d'un œil curieux toutes les vicissitudes de ses amours, se moqua du chevalier quand il le vit abandonner une partie aussi belle. Faisons grâce au lecteur des spéculations transcendantes du baron, et de ses conseils d'ami désintéressé ; bientôt il sera temps de montrer son génie inventif, lorsqu'il travaillera pour son propre compte, et nous avons d'abord à raconter un événement d'impor^ tance qu'on verra au chapitre suivant.
En se promenant dans le quartier du Marais, Fleuranges' et Saint* André causaient ensemble de la philosophie d'Helvétius appliquée à leurs affaires particulières. Pour mieux suivre leurs raisonnements, ils marchaient à pas lents. Le baron blâmait le découragement et la mauvaise humeur de son ami. Il croyait Fleuranges en position si favorable, que nul incident nouveau ne devait
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plus arrêter ses succès pour peu qu'il s'aidât lui-même. Afin d'appuyer celte proposition hardie de toutes les preuves nécessaires, Saint-André posa sa main sur le bras du chevalier et s'arrêta au milieu de la rue. Dans ce moment, Fleuranges, levant les yeux au ciel, aperçut à la fenêtre d'un quatrième étage une jeune fille coiffée en cornette, qui pleurait en déchirant une lettre d'un air fort animé. £n même temps une pluie de petits morceaux de papier voltigea autour des deux causeurs. Un fragment tomba sur l'épaule du baron. Fleuranges le prit et le serra dans la poche de son gilets La grisette, qui le regardait, se mit à sourire ; elle devint toute rouge, le chevalier tout pensif, et Saint-André perdit le fil de son discours.
— Tenez, dit Fleuranges, voilà l'incident qui arrêtera mes succès. Cette grisette est fort jolie, et je veux, à tout risque, monter chez elle.
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— Vous êtes un étourneau, s'écria le baron, qui regrettait sa démonstration philosophique. On ne peut pas vous parler sérieusement. Allez au diable !
Saint-André enfonça son chapeau sur ses yeux et partit à grands pas. Fleuranges n'y prif pas garde et demeura en consultation avec lui-même. Son premier soin fut d'examiner le fragment de papier. Il n'y trouva que ces trois mots : u Ingrat ! je... jamais... » L'écriture était d'une femme, les lettres étaient bien formées, point de fautes d'orthographe. Mais que pouvait signifier cette moitié de phrase ? Était-ce « Ingrat ! je vous aime plus que jamais? » ou bien : « Je ne vous reverrai jamais? » ou, comme le dernier mot était à la ligne et que le papier de la lettre paraissait grand, ce pouvait être : « Ingrat ! je vous défends de me revoir jamais. Je vous bannis de mon cœur à tout jamais. Je vous déleste, et je reconnais que
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j*aurais dû ne vous aimer jamais, h Ces dernières versions plurent à Fleuranges, et il les adopta de préférence à la première.
Cette pauvre fille était évidemment trahie par son amant. Pour aller au plus pressé, le chevalier compara le sourire qu'on lui avait adressé au rayon de soleil qui se fraye un passage à travers une pluie d*orage. Ensuite, il fit d'autres comparaisons sur les bras d'albâtre, sur le cou plus blanc que neige, sur les cheveux d'ébèue, sur la bouche un peu grande, mais ornée de perles fines, et, quand il fut au bout de ses comparaisons, il reconnut enfin la gravité de sa blessure , dont il n'avait pas senti d'abord toute la profondeur.
— 0 ciel ! s'écria-t-il, me voilà amoureux ! que vais-je devenir? Moi qui ne suis ni inventif, ni entreprenant, ni passionné, comme Saint-André , je ne réussirai jamais à rien,
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Le chevalier eut bientôt imaginé le moyen simple de faire parler une portière en lui donnant un louis d'or. Il apprit que la grisette du quatrième étage se nommait Jeannette , qu'elle vivait toute seule, ne sortant que pour porter ou chercher de Fouvrage ; qu'elle travaillait bien à l'aiguille et faisait des chemises. Fieuranges grimpa au quatrième étage afin de commander à mademoiselle Jeannette une douzaine de chemises, et , tout honteux de ne savoir inventer que ce misérable expédient , il frappa bien vite à la porte. La jeune fille vint ouvrir. On ne voyait plus de traces de ses larmes , et un petit air de dignité respirait dans toute sa personne.
— Qu'y a-t-il pour le service de monsieur ? dit*elle.
— Ma chère enfant, répondît Fleoranges, je viens vous prier de me faire des chemises. Ce n'est qu'un prétexte : je mourais
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d'envie de vous voir et de causer un moment avec vous. Le puîs-je sans vous alarmer ou vous fâcher?
— Vous ne me fâchez point , monsieur , et je pense que vous n'avez pas envie de m'effrayer ni de me faire de la peine. Asseyez-vous ; je vous demande la permission de me remettre à l'ouvrage.
Mademoiselle Jeannette offrit une chaise et reprit son aiguille.
— Je vous ai vue tout à l'heure à votre fenêtre , lui dit Fleuranges. Vous pleuriez en déchirant une lettre. Sur un des morceaux de papier, j'ai lu ces mots : « Ingrat ! je ne vous reverrai jamais. » J'en conclus que vous êtes trahie par votre amant ; vous étiez belle et touchante ; votre chagrin m'a ému. Sans savoir ce que je faisais , je suis monté chez vous dans l'intention de vous demander l'histoire de vos peines et pour vous offrir des consolations Je suis prés de vous ,
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et à présent je ne sais plus que voos dire.
— Monsieur, répondit Jeannette, tous n'ayez pas réfléchi à une chose ; c'est que je déchirais cette lettre dont vous parlez , et que par conséquent je n'ai pas envoyé à mon amoureux ce que vous avez lu.
— N'importe. Vous l'avez appelé ingrat; il vous a donc trompée?
— Il m'a abandonnée. Nous nous aimions depuis six mois ; il devait obtenir une place de premier commis à Lyon dans une fabrique de soieries et m'épouser avant de partir, n a obtenu sa place , et il est parti sans moi.
— Le perfide ! Vous en avez beaucoup de chagrin ? Il faut l'oublier , ma mie.
— C'est ce que je fais , monsieur ; mais de temps en temps je pense à lui, et je pleure.
— Pauvre enfant! Quel âge avez- vous?
— Seize ans.
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r- Le joli âge ! Donnez-moi la place de votre petit traître de commis.
— Impossible, monsieur : noiis devions nous marier ensemble , et vous ne pouvez pas m'épouser.
— Vous avez raison. Il n*y a rien à répondre à cela. Vous resterez sage , et mol je vais être malheureux. Je ne vais pas dormir de la nnit.
~ Est-ce bien vrai, monsieur?
— Gela est certain. Je vous aime, comme si je pouvais vous épouser, quoique je sache bien que c'est impossible. Ah 1 que je suis fâché de vous avoir vue !
— Et moi je suis au désespoir de votre chagrin ; mais que foire? Nous n*y pouvons rien.
-* Absolument rien. Adieu, Jeannette.
Faites-moi toujours douze chemises.
Fleuranges passa la journée â sou|»rer pour Jeannette. N'ayant point cette fois de
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fausse délicatesse , ni de scrupule de for^ (une, son cœur se livrait tout entier. Un reste de dépit contre Henriette excitait son ardeur en ajoutant à l'attrait du plaisir le charme de la vengeance. Il n'en dormit pas de la nuit comme il Tavait prévu. Saint- Audré, qui ne songait plus à Taventure de la veille, voyant Fleurangestout bouleversé, lui demanda ce qu'il avait.
— Ah ! mon ami , répondit le chevalier , je Fai vue. Elle est adorable, bonne, douce ; mais, hélas ! trop sage pour m'almer.
— Gela viendra. Un peu de patience.
Qu'y a<t-il de nouveau ? Que lui avez-vous dit?
— De me faire douze chemises.
— Des chemises ! une héritière d'un million.
— 11 s'agit bien d'une héritière I c'est à Jeannette que je pense,
Fleurange^ expliqua ce que c'était que
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Jeannette , et sans écouter les remontrances de son confident , il le supplia de lui indiquer les moyens de plaire à cettejeune fille.
— La belle difficulté , dit Saint- André , que de plaire à une grisette ! Vous la menez à la comédie ; vous lui offrez un souper chez vous , après le spectacle. Vous Tétourdissez avec du vin de Champagne, et elle ne vous quitte que le lendemain matin. Telle est la recette.
— Oui , pour les gens habiles et passionnés , comme vous ; mais moi , indolent et maladroit , je m'en tirerais mal. Je tomberais à ses genoux comme un sot. Ah! c*est maintenant que je comprends ma faiblesse et votre supériorité.
Le chevalier se coucha sur un tapis, et se frappa la tète par terre en répétant :
— Quand je pense qu*à ma place Saint- André saurait plaire à Jeannette!
Après bien des gestes de possédé, des cir-
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cuits par la chambre , et les autres signes auxquels on reconnaît la folie amoureuse , voyant la nuit approcher , il courut chez la jeune fille. Le chevalier se jeta aux genoux de Jeannette. Il ne la conduisit point à la comédie; il ne l'entraîna point souper chez lui , et ne la garda point jusqu'au matin ; mais il fît apporter son souper chez elle et ne la quitta que le lendemain au grand jour, ce qui pouvait passer pour un équivalent. Fleuranges employa le premier instant qu'il trouva pour réfléchir, à se demander si Fart et les finesses auraient eu le même succès que sa simplicité , et si Saint-André n'était pas au fond un froid arithméticien.
Notre héros ne fit aucun mystère de sa liaison avec Jeannette. Il ne quittait guère sa maîtresse , et la menait aux loges grillées du théâtre Favart. On ne le vit plus chez la marquise , et ses rivaux ne manquèrent pas d'annoncer en triomphant son infidélité.
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Saint-André, qui regardait son ami comme perdu dans l'esprit d'Henriette , revint à ses anciennes espérances. Il acheta nne perruque neuve, et reprit le cours de ses assiduités. M. deBéville parla des grisettes avec mépris, et M. de Noyon plaça convenablement une phrase préparée sur le défaut de l'inconstance.
Mademoiselle de la Noue suivait les modes avec grand soin. Elle mettait du rouge et se posait habituellement deux mouches qui lui allaient à ravir. Tune au coin de la bouche, et l'autre sous l'œil gauche. Quel fut i'étonnement de ses adorateurs, lorsqu'elle parut un soir toute pâle , sans son rouge ni ses mouches ! Ce ne pouvait être qu^n oubli. M. de Noyon fit remarquer à Henriette cette omission grave : on ne lui répondit que par un regard dédaigneux.
M. de Béville , voyant l'écueil où tombait son rival, déclara que le fard était une chose
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affreuse : Henriette haussa les épaules d'un air de pitié. Saint-André , plus sagaoe que les autres , feignit de ne rien remarquer. La demoiselle n'ouvrit point la bouche de la soirée. La mélancolie la plus profonde régnait sur son visage et dans toute sa personne. II n'y eut pas moyen de tirer d'elle une seule parole , et les prétendants, qui espéraient recueillir la succession de l'imprudent chevalier, se retirèrent consternés.
Après leur départ , la tante posa son ouvrage sur ses genoux :
— Ma nièce, dit-elle, peut-on savoir quelle nouvelle fantaisie vous passe par la tête? Je gage que vous allez vous lamenter de l'infidélité de M. de Fleuranges.
— Oui , madame , j'en suis triste et irritée. Bites-en ce que vous voudrez.
— Il nous manquait encore cela ! Serace au moins votre dernier caprice ?
— Je n'en sais rien , madame.
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— Le chevalier a bien fait. Je l'approuve sincèrement. Il a rencontré quelque bonne grisette qui Taime tout naïvement , et il se moque de vous. J'en suis charmée. Vous l'avez pleuré, le croyant mort; vous l'avez maltraité amoureux ; regrettez-le inconstant ; c'est votre droit.
— Ma tante , s'écria Henriette en fondant en larmes , vous avez raison de me trouver sotte et ridicule ; mais je vous assure que je n'ai pu m'empêcher d'agir comme j'ai fait ; je ne sais ce qu'il y a en moi qui veut que ce soit ainsi. M. deFleurangesme plait; je le voudrais pour mari, et, quand je le vois , il m'est impossible de ne point lui parler rudement. Je sens combien je suis méchante et haïssable , je m'en désespère , et rien au monde ne peut me changer. Ah ! grand Dieu , que je suis malheureuse !
— Eh! la la..., mon enfant, calmez-vous, dit la tante avec effroi. Je comprends ce
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mauvais esprit qui vous possède. Il fallait me dire cela plus tôt. Je vous aurais excusée , secourue. Finissez ces sanglots, ma chère nièce. Raisonnons tranquillement :
vous n'êtes pas si méchante que vous le croyez. Les jeunes filles ont souvent de ces folles envies qui leur donnent un faux caractère pour quelque temps. Ce sera passager , le mariage vous guérira ; nous ferons en sorte que vous ayez votre chevalier.
— Hélas ! madan|e, que je suis honteuse !
— Remettez-vous , ma belle. Tout s*arrangera. Fleuranges vous aime ; c*esl par dépit et par vengeance qu'il feint de s'attacher à une autre. Il nous reviendra dans peu. Je voudrais bien voir qu'une griselte pût vous l'enlever.
— Où me cacher, bon Dieu ? dit Henriette.
— N'ayez point de honte, mon enfant.
Votre franchise est honnête et louable. Je
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suis votre amie et votre tante. Vous ne devei point rougir devant moi.
Henriette ouvrit entièrement son cœur et causa longuement avec sa tante du mauvais génie qui l'obligeait à parler et agir au re* bours de ce qu'elle sentait.
Pendant cette conférence, Saint-André cheminait dans les rues, le menton incline vers la terre, en travail d'un admirable projet.
— Cette jeune fille lyzarre , pensait-il , aime prodigieusement les grands effets de théâtre, les péripéties, comme on dit à l'université. Qui m'empêche de lui servir ce qui lui plait? £lle a pleuré Fleuranges : pourquoi ne me pleurerait-elle pas? Jouer le mort, et sortir dé la tombe, sécher ses pleurs et la voir tomber dans mes bras, ce serait un coup de maître. Rêvons à cela cette nuit.
— Gorbleu! disait de son côté M. de B<>
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ville, Fleuranges est un garçon rusé. Il sait l'art de la coquetterie. Se faire désirer, voilà le secret. Mon empressement est maladroit. Partons pour la campagne. On enverra courir après mol dans les bois de Morfontaine.
M. de Noyon, illuminé subitement par un trait de lumière, se frappa le front en montant dans son carrosse.
— Pardieu ! se dit-il, si Fleuranges est un habile homme, je serai aussi habile que lui. Soyons inconstant et prenons une grisette. Quelle idée! Faisons mieux : enlevi)ns>lui sa grisette. Séduisons-la. Mais comment? A force d'argent. Supplantons de loutes les manières ce chevalier si redoutable.
Mademoiselle de la rïoue, abandonnée à son chagrin, demeura pendant deux jours enfermée dans sa chambre. Il n'y a rien de tel pour donner des forces à l'amour que de