DE SÉPARATION
tre d*iine façon imperturbable? Je ne conseillerais, ni à Yous ni à qui que ce soit au monde, de jouer ce jeu avec une autre femme.
« Il semble qu'on ait deviné à la fois que je vous aime et que vous me négligez, car on me fait la cour, je vous en avertis. Quand vous étiez ici, la crainte de vous affliger m'empêchait de m'en amuser ; à présent, le mécontentement que vous me donnez m'irrite contre tous les hommes , et je ne suis aimable pour personne.
«t Hier , j'ai passé la soirée chez la comtesse de C...; le jeune P... s'y trouvait. Il m'a rendu quelques services lorsqu'il était en place ; j'ai cru devoir lui faire politesse précisément à cause de la perte de son emploi ; nous avons beaucoup parlé ensemble, et je lui ai trouvé de l'esprit. Après lui , M. B... m'a longtemps consultée sur un mariage qu'il veut arranger. Ces deux téte-à-
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tète m'ont menée jusqu'à minuit, de sorte que, si vous étiez venu , vous n'auriez pas manqué de me dire après mes conférences :
— Vous en ayez , madame , pour tout le monde, excepté pour moi.
« Je vous aurais répondu en badinant ; TOUS vous seriez peut-être fâché ; nos querelles commencent :ainsi d'habitude. Je me représentais hier en imagipattoçi Içt scène complète ; j'entendais ce ton moitié ironique elt moitié simple que vous mettez aux reproches ; nous n'échangions plus que des mots qui nous refroidissaient Tun l'autre, et il nous fallait vingt^uaU*e hepres pour nous remetire de ce trouble. A ce sujet, il m'est venu une réflexion : ce qui fait qu'entre nous les petites querelles deviennent graves , le savez*vous, c'est que tous .deux nous manquons d'élan et de spontanéité; nous n'avons jamais de ces mouvements subits qui brisent et entraînent toutes les di-
DE SfiPARATIOIf. 15
gues , et par lesquels on change d*iui seul mot toute une position , tout un ordre d'idées ; nous avons trop d'équilibre et de logique dans nos sentiments. Pour que nos cœurs se déploient, il faut qu'ils soient d'accord avec l'esprit et l'humeur. Nos brouillenes ne nous mèneront peut-être jamais à des ruptures complètes , mais elles gagnent en longueur ce qu'elles perdent en intensité; c'est là le pire, selon moi, car j'estime le temps le plus précieux des biens. Il y a des gens dont les orages passionnés ressemblent à ceux du ciel : de gros nuages , des éclats de foudre , des déchirements , de la pluie, et bientôt l'arc-en^ciel , un rayon de soleil, et tout rentre dans l'ordre. Pour moi, quelque ambitieuse que soit la comparaison, je suis plutôt comme l'Océan : le calme est rétabli dans la nature ;.le ciel sourit, et cependant les vagues s'agitent avec violence; il faut du temps pour que leurco-
14 DEUX MOIS DE StPARàTIOrr.
1ère s'apaise , quoique la tempête n'ait fait que passer et disparaître. Dans nos brouilleries , je me dis tout cela ; je sens combien cette manière d'être est fâcheuse , combien il serait aisé de vous ramener à moi et de briser la glace, et j'avalerais plutôt une épée que de prononcer une parole qui changerait le mal en plaisir. Vous avez, je crois, le même défaut, mais je ne sais pas au juste à quel degré. Voici sans doute une occasion qui me l'apprendra, car je vous déclare que je suis sérieusement fâchée contre vous, que je suis décidée à ne pas revenir la première , et qu'il faudra que vous fassiez amende honorable et l'aveu de vos torts; nous verrons ensuite si je vous aime assez pour accorder le pardon. Cette fois, je ne vous écrirai plus que je n'aie reçu votre réponse. Adieu ; je vous refuse mille baisers. «
©i lî^^^yill©! Jh Ra[IL©Ya
Lyon, 30 avril 18...
« Je VOUS vois d'ici plongée dans votre rêverie, mon amie, votre cou de cygne penché en avant, dans la pose la plus gracieuse du monde. Votre front se charge peu à peu de nuages, et dans votre tête s'amasse tout doucement une tempête formidable. Je suis un traître ou un ingrat ; je vous trompe ou je vous oublie.
— Oh ! croit-il donc , pensez-vous , que
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ce n^est rien que de lui rester fidèle au milieu des poursuites qui m'assiègent?
u Calmez-vous , Melcy ; la confiance dont vous me faites un reproche ne vient pas de moi seul, mais de vous. Si je crois imperturbablement vous connaître , c'est parce que j'ai foi dans vos paroles. Vous m'avez dit que je pouvais partir. Quelque sacrifice qu'il dût m'en coûter, je ne vous aurais pas laissée sans cela. Vous vous repentez donc de lue l'avoir inspirée, cette. confiance imperturbable? Je l'ai donc prise trop légèrement? Votre lettre contienl un mot fort vilain : Je ne conmUerms ni à vous ni à qui que ce soit tm mande de jouer ce jeu avec une autre femme. C'est-à-dire que toute autre , à votre place, aurait déjà succombé. Vous en avez donc eu la tentation ? car enfin, on ne dit pas de pareilles choses sans de bons motifs, et alors il fallait m'envoyer, au lieu de ces vagues menaces, le récit de ce qui vous
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arrive et que vous me cachez. C'est à vous de faire amende honorable et l'aveu de vos torts. Je vous donnerai volontiers le détail des miens.
« Mes occupations ne me laissent point de trêve. Les faillites se succèdent ici avec une rapidité surprenante. Vous connaissez mon laisser aller : quand un homme qui me doit assure qu'il n'a rien, je ne sais pas insister ; lorsque celui à qui je dois me demande, je ne sais pas davantage refuser; pour en finir plus vite, j'accepte les accommodements. Je reçois donc par quarts et par moitiés ce qui m'çst dû, tandis que je paye intégralement mes dettes : à ce comptelà, une fortune va grand train. Malgré ma philosophie, j'en suis un peu étourdi.
«( J'ai lu autrefois en latin qu'une dame romaine s'était éprise de Sylla et lui avait publiquement déclaré sa flamme au cirque, en lui disant qu'elle l'aimait parce qu'il était
heureux dans toutes ses entreprises. Sylla n'était plus jeune et avait le visage gâté par les boutons et la couperose; mais cette dame faisait un bon placement. Elle n'a dû pren> dre part qu'à des succès et des triomphes, au lieu que si elle se fut avisée d'aimer Marins, elle n'en eût recueilli que des chagrins. Lorsqu'il s'agit de choisir, les femmes ont bien raison de jeter les yeux sur les gens riches, heureux et gais. J'étais ainsi quand vous m'avez rencontré; mais vous avez l'àme trop généreuse pour changer de sentiments à mon égard avec la fortune, et mon humeur restera d'ailleurs la même.
<( Votre chapitre sur les élans spontanés a servi de texte à mes méditations. Nous n'avons jamais eu que de bien légères que* i*elles; autant que j'en ai pu juger, vous êtes en effet peu susceptible de tourner brusquement de la froideur à la tendresse ; mais je ne crois pas être ainsi : je n'ai rien de
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britannique, et dans l'occasion vous trouveriez que mon cœur n*est pas aussi orgueilleux que vous Fimaginez. Le plus sage est d'éviter les querelles à l'avenir, et de nous pardonner nos torts avant qu'ils aient eu le temps de grossir. Tâchons de n'avoir point d'orages ni de colères comme celles du ciel ou de l'Océan. Ce sont les amours vulgaires qui ne procèdent que par brouilleries et réconciliations ; les nôtres sont plus élevées. Pour joindre l'exemple au précepte, je vais oublier le vilain mot que renferme votre lettre, et dont j'étais pourtant très-fâché tout à l'heure. Si vous avez quelque autre péché sur la conscience, faites-m'en la confession ; vous trouverez en moi la clémence du bon Henri IV.
« Adieu, fière Melcy, je vous vole les mille caresses que vous me refusez, parce . que dans votre prochaine lettre vous me les accorderez de bonne grâce. »
m !i^lL©¥ A [fcaÂy^fl©!»
Paris, 6 mai 18...
« Huit jours n'étaient pas de trop pour vous rendre la pareille et vous apprendre combien les négligences causent d'ennui.
If on, monsieur, je ne vous accorde pas de bonne grâce la moindre caresse. Ma colère n'est pas finie, et les vagues s'agitent encore. Il vous sied bien de parler de la clémence du roi Henri IV ! C'est à vous d'implorer la
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mienne. Quelles raisons vous me donnez de votre silence ! N'étais-je pas déjà au courant de vos affaires? Ne me saviez-vous pas impatiente d'en apprendre le résultat bon ou mauvais? Connaissez -vous assez peu les femmes pour craindre qu'un revers de for tune puisse altérer mes affections? Il valait mieux perdre tout ce que vous possédez que de montrer cet oubli et cette froideur. Ce n'est pas que je sois indifférente à vos soucis; vous verrez avec quelle ardeur j'en prendrai ma part lorsque je vous aurai auprès de moi. Ce qui me touche pour l'instant, c'est votre indifférence coupable. Tenez, je n'y veux plus penser, et pour m'en distraire je vais vous raconter, comme dans les MiUe et une Nuits, une aventure dont une de mes amies est l'héroïne.
01 StPAlATlOll.
Histoire de la dame brune et du protecteur mystérieux.
« Un dimanche, vers midi, une voiture élégante sortit d'un hôtel de la Chaussée^ d'Antin. Le cocher fouettait ses chevaux ; les roues rasaient les trottoirs. En vous exposant à une éclaboussure, vous auriez pu voir dans cette voiture une jeune dame enveloppée dans un chàle qu'elle serrait étroitement sur des épaules assez rondes. Elle mettait souvent la tète à la portière et regardait alternativement sa montre et les horloges qu'elle rencontrait sur son chemin. Elle était jolie ; la pâleur de son teint n'avait rien de maladif; la vive rougeur des lèvres en relevait l'éclat, et si par hasard les prunelles de cette dame s'étaient tournées de votre côté, il aurait pu vous arriver d'y songer tout le reste du jour, car on lui a dit
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souvent qu'elle jetait par les yeux des lueurs incendiaires. Auprès d'elle était assis un vieillard chargé d'embonpoint et coloré de visage, qui paraissait plein de bonhomie et de candeur. Un passant, qui le salua sur le boulevard, dit à son voisin :
— Ce gros homme que vous voyez est marguillier à Notre-Dame, et, sans doute, il conduit au sermon la personne qui l'accompagne.
« C'était, en effet, par crainte de manquer ^ un exorde, que la belle dame était si agitée.
— Vos chevaux ne marchent pas , mon voisin , disait-elle. Depuis trois mois je délire entendre M. l'abbé de Ravignan, et vous verrez que je ne trouverai pas de .place.
— Rassurez-Yous , ma voisine, répondit 4e vieillard ; vous arriverez toujours à temps pour avoir froid aux pieds et gagner un bon ■rhume.
. — Vous en parlez à votre aise, vcnis.qui
DE ftiVA|*TIO/l. S5
avez une place gardée. Je vods ayerito que si vous ne réussissez pa^ à me bien caser, je m'affuble d'un air grave et je m'empare de voire stalle au banc d'œuvre.
« La foule était grande à Notre-Dame.
Les carrosses encombraient le parvis, et il fallut suivre une file d'écjuipages plus longue que celles du Théâtre-Italien. £n voyant tous les sièges occupés , et les abords de la chaire encombrés par un immense auditoire, notre élégante s'écria douloureusement :
— J'en étals sûre d'avance, je n'entendrai pas un mot.
— Ne parlez pas ainsi, disait le marguillier qui voulait cacher son découragement; il semble vraiment que je ne sois plus bon à rien. Nous trouverons bien dans tout ce m(»ide un cavalier assez galant pour vous offrir sa chaise.
« Le bonhomme promenait autour de lui
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des regards inquiets, et se dressait sur la pointe des pieds pour chercher un visage de connaissance ; mais dans cet instant un murmure lointain annonça l'arrivée du prédicateur.
a Par un bonheur inespéré, le vieillard fut violemment coudoyé par une personne qu'il connaissait. Sans prendre le temps d'exécuter une présentation, il saisît le bras du passant :
— Mon jeune ami , dit-il, je vous confie madame, et je m'en rapporte à votre galanterie pour lui trouver une place convenable. Vous m'attendrez ici à la sortie.
« Puis , en faisant de la main un signe d'adieu, il disparut et gagna le banc d'œnvre.
— Madame, dit le jeune homme, veuillez d'abord prendre mon siège en attendant que je m'en procure un autre et que je cherche une place où vous soyez plus à l'aise.
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u L'inconnu employa dix minutes à faire le tour de Féglise. Il revint bientôt armé d'une seconde chaise , mais sans avoir pu découvrir un endroit d'où le prédicateur fût visible. Il s'assit auprès de la dame, honteux de son mauvais succès. Tous deux étaient gênés de leurs rôles respectif de protecteur et de protégée sans que la simple formalité de l'échange des noms eût été remplie. Cependant ils étaient trop gens du monde pour que l'embarras perçât dans leurs contenances. Pendant le premier moment de silence ils se toisèrent du coin de l'œil. La dame remarqua que le jeune homme paraissait avoir au plus trente ans, qu'il avait un air agréable de bonne humeur et de santé, la figure fraîche et ce don naturel que la fréquentation de la bonne compagnie ne suffitpas pour acquérir et qui forme ce qu'on appelle la distinction. De son côté, le jeune homme apprécia en connaisseur tous les
charmes de sa voisine. UsesouTlnt de ravoir vue. au bal dana le cours de l'hiver ; mais comme sa position de prolecteur inconnu avait du piquant, il ne fit pas semblant de se rappeler le v^age de la dame. Après cet examen fait à la dérobée, ils s'aperçurent que trois des piliers de l'église s'interposaient ertre eux et le prédicateur. Gomme ils cherchaient s'il n'était pas possible de ,se placer ailleurs , ils fixèrent en même temps leurs regards sur une jolie personne assise à quinze pas devant eux, qui tenait un magnifique agenda en velours où elle semblait consigner des extraits du sermon avec un portecrayon orné de pierreries. Ce sérieux théologique sur une figure blonde entourée de roses pompons amena entre eux l'échange d'un sourire malicieux, et dès ce moment ils se sentirent plus à l'aise.
— Vous ne pouvez rester ici, madame, dît le jeune homme. Si vous voulez accepter
01 SttAMATIO?!. SO
mon bras , je vous conduirai dans les tra« ▼ées supérieures où sans doute on entend plus distinctement le prédicateur.
« Us se mirent en marche et montèrent dans les travées ; mais ils les trouvèrent occupées sur trois rangs, et on ne voyait rien en quatrième ligne.
— Je pense, reprit le protecteur, que vous serez mieux à l'autre extrémité de la galerie.
« Le cavalier prit une chaise de chaque main ; ils s'embarquèrent encore en posant leurs pieds avec précaution , car la sonorité des voûtes rendait le scandale facile. Arrivés au bout de leur pèlerinage, ils posèrent dou cément leurs sièges et s'assirent. La voix du prédicateur envoyait à leurs oreilles comme un vague murmure ; on entendait bien par moments un mot prononcé plus fortement que les autres , mais il ne fallait pas songer à saisir le sens d'une seule phrase. Pour
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le coup ils éclatèrent de rire tous deux.
— Il faut savoir tirer parti d'une mauvaise position , dit le jeune homme ; je ne me plaindrai pas , madame, de perdre le sermon si vous voulez bien causer avec moi. Supposez que vous êtes au bal masqué. La première condition, qui est de ne pas se connaître , se trouve remplie.
— La supposition , répondit la dame , ne serait pas de nature à donner de la hardiesse à toutes les femmes , car la plupart tremblent sous le domino.
— Le masque n'est pas ce que je regrette dans cette occasion.
— Je ne m'attendais pas , dit la dame en' souriant , à recevoir ce matin des compliments dans les travées de la cathédrale. Gomme la conversation ne me semble pas à la hauteur du lieu , ne seriez-vous pas d'avis de visiter les tours en attendant la fin du sermon? C'est une occasion que je ne
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retrouverai jamais sans doute , et je vous avoue qu'en véritable Parisienne je ne connais pas un de vos monuments. La vie est à la fois si vide et si remplie dans les grandes villes !
— Nous en sommes au même point , madame. J'ai souvent projeté cette ascension sans l'exécuter , et je vous servirai volontiers de guide.
« Ss se dirigèrent aussitôt vers l'escalier en spirale qui conduit au sommet des tours. En montant avec la précaution qu'exige le resserrement des murailles, le jeune homme apercevait devant lui un pied bien fait, une guêtre de satin noir qui dessinait le bas de la jambe , et un talon si mince , qu'il se sentait l'envie de le mesurer entre deux doigts, comme il en fit part à la dame en arrivant au premier relais. Le voyage était long et pénible. Parvenus à la plate-forme où se trouve le bourdon , ils firent une pause.
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K La dame, qui était plus lettrée que bien des élégantes , se serait prêtée volontiers à réchange de quelques souyenirs du roman de M. Victor Hugo; mais il lui parut que son compagnon rêvait à autre chose , et qu'il oubliait le sombre monument pour contempler deux joues animées par la course, et deux grappes de cheveux noirs dont le vent changeait à chaque instant les formes, en dépit du chapeau. Ils firent ainsi plusieurs stations pour reprendre haleine et rire ensemble de la fatigue qu'entraînait leur curiosité. A mesure qu'ils approchaient du terme de leur voyage, la familiarité s'établissait entre eux, si bien qu'en touchant au sommet de la tour il leur sembla qu'ils se connaissaient depuis longtemps.
tt J'ai souvent entendu dire que le nombre des paroles des femmes est d'ordinaire en proportion inverse de celui de leurs idées. Maurice le calculateur verra par la coiiver-
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saiion suivante que l'héroïne de mon histoire ne parlait pas toujours sans penser à rien.
«c U existait, entre mes deux peronnages une conununauté de réflexions qui ne pouvait tarder à offrir un résultat* Ce fut la dame qui rompit le silence, après avoir suffisamment admiré la vue magnifique qu'on découvrait.
— Ne trouvez- vous pas, dit-elle, que râévaticm du lieu entraine forcément celle de l'imagination ! En regardant de si loin ces ruches humaines , ces êtres qui se croisent comme des fourmis , on se sent pris de pitié pour leurs occupations , leurs peines et leurs plaisirs. Que de petits intérêts et de petites ambitions s'agitent sous nos pieds ! Je ne puis m'empêcher de sourire en pensant d'ici aux chagrins de mes meilleurs afids, à leurs inquiétudes , à leurs embarras de fortune ou même à leurs peines de cœur. Tout ce que nous avons au-dessous de nous
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me semble également mesquin dans cet instant.
— Vous parlez des misères humaines , madame , sans songer que votre part vous attend là-bas. Ce soir vous reprendrez le collier ; on vous verra dans l'agitation comme les autres pour une étoffe nouvelle , une parure , un bal ou une affaire de coquetterie. Si je ne craignais de vous sembler ridicule en affectant une insouciance philosophique que rien dans mes paroles et mes manières n'a dû encore vous faire soupçonner, je vous dirais que mon esprit reste habituellement en permanence sur les tours de Notre-Dame.
— Sans l'espèce d'inquisition à laquelle une femme est toujours soumise , je vous assure, monsieur, que j'établirais aussi mes pensées^ sur^ cette cathédrale. Je parierais même que j'ai de meilleures raisons que les vôtres pour regarder la vie d'aussi haut que vous et avec plus d'indifférence.
lil StFAKATIOR. 35
— Je tiendrai volontiers ia gageure , madame , ne fût-ce qne pour tous obliger à me &ire une conédence. Vous devinez sans doute que mes ennuis viennent d'une passion mal placée dont je m'occupe à éteindre les feux.
— Avouez déjà , monsieur , que si mes motifs étaient les mêmes , j'aurais sur vous l'avantage , car les peines de ce genre sont plus graves pour nous autres fenunes que pour les jeunes gens. Une maîtresse vous a trompé , une autre vous consolera. Vous demandiez sans doute plus à la vôtre que vous n'étiez en droit d'en attendre. Vous aviez mal choisi et mal jugé votre monde. Vous ne devez pas vous plaindre, et mon pari est gagné.
— Attendez au moins, pour en décider, que je vous aie parlé de mes infortunes...
« Voici le moment de dire comme les écrivains arabes : « Schéhérazade, voyant
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« paraître le jour, s'interrompil en cet en- «droit et remit au lendemain la suite de « rhistoire. » Si Maurice est aussi curieux que le sultan Scbafariar , il peut commander à sa très-fidèle esclave de poursuivre le conte de la dame brune et du protecteur mystérieux. Je ne serais pas fâchée de savoir ce qu'il en pense.
« A présent que ma mauvaise humeur est un peu détournée , je me dépêche de vous embrasser tendrement avant quWe revienne. Ne me froncez pas les sourcils ; sachez bien qu'au fond je vous aime fort et ferme , et que je vous le prouverai en dépit de vous-même. »
©1 IR^^yi^O©!! A [^agLÊYo
Lyon, 10 mai 18...
« Votre histoire m'amuse infiniment , Melcy. Elle est faite pour charmer les ennuis de l'absence. Vous imaginez des dialogues qui laissent en arrière la fécondité de Schéhérazade. On croirait que vous étiez témoin de la scène. Achevez bien vite ce récit dont je suis pressé de connaître la fin. Je vous dirai ensuite ce que j'en pense aussi
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longuement que vous pouvez le désirer. Il est aisé de prévoir qu'à force de causer ensemble sur leurs sujets très-sérieux de voir la vie et les passions du haut de leur grandeur , le jeune homme et la dame vont se mettre à s'aimer. Us se sépareront pour rêver l'un à l'autre. En aidant un peu le hasard , ils se retrouveront bientôt et n'auront plus qu'à se dire ce qu'ils savaient déjà , savoir qu'en descendant de la cathédrale , leurs cœurs étaient parfaitement d'accord. Voilà ce que je brûle d'apprendre, comme vous devez le penser.
« Afin d'essayer aussi de vous récréer par une petite narration , je vais vous conter une aventure dont un de mes amis , qui se trouve à Lyon par hasard , est le héros.
DE StPARATfOlf.
Hîftoîre de la dame blonde el du paitant o^tœu^ré»
«< Un bon garçon qni avait des conlrariétés de plusieurs sortes parcourait un matin la ville de Lyon pour se distraire. Le soleil resplendissait sur les quais ; le vent d'est en modérait l'ardeur, et les bouquetières installées au coin de chaque rue , répandaient dans les airs le parfum agréable des violettes. Dans une autre disposition d'esprit , l'étranger aurait admiré avec plaisir l'animation de cette grande cité laborieuse, l'élégance et la multiplicité des ponts de fer, l'aspect étrange de la rive droite de la Saône, où les maisons , mêlées aux rochers , témoignent une lutte contre une nature rebelle qui n'a pas encore cédé la victoire à l'homme ; mais notre jeune homme avait des inquié-
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tudes qui l'empêchaient de remarquer tout cela , et quand même il eût été sur le clocher de Strasbourg , il n'y eût rien gagné , tant ses ennuis lui tenaient au cœur.
« Gomme il marchait lentement, une petite dame passa devant lui et le toucha légèrement à l'épaule avec son ombrelle. Il releva la tète , et aperçut une taille mince et ronde , un pied fin qui se posait bien et se relevait furtivement, de manière d donner mvie de k saisir entre deux doigts. La mise de la dame était simple , mais fraîche et printanière , et toute sa personne avait un air vif et mignon qui faisait plaisir à regarder. £n pressant le,pas, l'étranger s'assura qu'elle avait en outre des yeux bleus trèsbrillants , une bouche dessinée exprès pour le sourire , et les cheveux d'un blond cendré. Cette remarque une fois faite, il ne s'en occupa plus , et se plongea de nouveau dans ses tristes réflexions, sans r^rder
DE fltPAlATIOV. 41
seulement quelle route suivait cette jolie personne.
i< Après avoir ainsi parcouru la distance d'environ trois cents pas, l'étranger s'arrêta machinalement devant la boutique d'un parfumeur. Il y trouva sa petite dame qui marchandait , à l'un des comptoirs , un objet de toilette. Il entra dans la boutique et s'en fut à l'autre comptoir, où était une fille toute jeune avec des ongles fort propres et un air engageant.
— Que servirai-je à monsieur? dit la grisette.
— Je n'en sais trop rien , mademoiselle* Dcmnez-moi, par exemple, du savon.
— Monsieur désire-Ul du savon végétal?
— Qtt'entendez-vous par là ?
— C'est, répondit la fille avec assurance, du savon superfin composé avec des plantes végétales.
— Ah ! dit l'étranger avec sang-froid, des
plantes végétales ! Étes-vous hieu sûre, ma chère, qu'on n'en a pas mis d'autres dans ce sublime savon?
— Monsieur peut acheter cela de confiance.
— C'est qu'il faut prendre garde aux plantes qui ne sont pas végétales ; il suffirait d'une seule pour tout gâter.
— Dans une maison comme celle-ci, monsieur peut croire qu'on ne vendrait pas une mauvaise composition.
— J'accepte donc votre savon, puisque vous m'assurez qu'il n'y entre aucune plante non végétale.
u La petit dame, qui avait achevé ses emplettes à l'autre comptoir, venait d'entendre cette conversation. Elle souriait du iflegme de l'étranger et de la naïve ignorance de la grisette. Pour voir si la mystification irait plus loin, elle s'approcha doucement ; dans sa physionomie pétillaient l'esprit et la malice.
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— Monsieur, dit^Ue, c'est an préjugé que de ne vouloir admettre que des herbes végé* taies. J'ai du savon composé avec des plantes minérales, et je vous assure qu'il est supérieur à tous les autres.
— Je me doutais de cela ! répondit l'étranger. Vous me rendez un vrai service, madame; il faut absolument que je trouve du savon minéral.
u La grisette ne manqua pas de prendre foit et cause pour sa marchandise ; elle déclara formellement que les plantes minérales ne valaient rien, et qu'elle n'en vendait pas. Une vive discussion à ce sujet s'engagea entre elle et le chaland. La petite dame en riait de bon cœur ; mais elle pensa tout à coup que c'était assez, et faisant une légère Inclination de tète, elle se dirigea lentement vers la porte. L'étranger courut à elle pour s'opposer à sa retraite.
— De grâce ! dit-il , afin de confondre