‹ Le nouvel Aladdin, suivi de FleurangesChapitre 52 sur 56 · DIII2L MOI · texte numérisé non relu

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l'obstination de la marchande, ayez la IxMité, madame, de lui montrer votre main ; je yeax qn'dle juge de rexcellence du savon dont vous vous servez.

« La dame revint en hésitant jusqu'au comptoir, puis elle ôta un de ses gants.

— Vous voyez, reprit le jeune homme , combien ces ongles sont brillants, combien cette main est blanche et douce. On ne peut plus douter de la supériorité des plantes nônérales sur les autres. La question est approfondie ; mais ce que tous les savons et les aromates du monde ne sauraient donner, c'est la délicatesse des contours, la finesse des formes, et la physionomie qu'on voit dans cette main ; car je prétends qu'on peut tirer une foule de déductions sur le caractère et l'esprit des gens en examinant les mains aussi bien que le visage.

— ' Monsieur est partisan de Lavater?

— Oui, madame, et ce système me sem-

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ble si iDgénleux que je le découvrirais avec peine en contradiction avec la vérité.

— Alors vous mettez un peu de complaisance à le trouver dans le vrai.

— J'en conviens ; mais, cette fois, j'ai la persuasion qu'il ne m'a pas trompé. Vous avez sur la main des fossettes qui répondent à celles de vos joues ; le bout des doigts, qui se relève avec coquetterie, s'accorde avec les coins retroussés de votre bouche. Les mouvements sont agiles, adroits et précis ; ce qui indique un caractère ferme, un jugement sain et un esprit délié.

— Que de choses dans le bout de mes doigts!

— Tout cela y est bien, madame. Il existe pourtant un article important sur lequel la figure et la main ne trahissent rien : c'est celui du cœur, l'ignore si vous l'avez tendre ou cruel, indifférent ou passionné.

— La nature est juste en ne donnant pas

les mêmes indices sur le cœur que sur le reste ; c'est un chapitre qui ne regarde pas la foule. On a tous les jours affaire à notre caractère et à notre esprit, tandis que trois ou quatre personnes au plus connaissent notre cœur, et celles-là n'ont pas besoin des petits renseignements de la physionomie.

— Vous m'expliquez en deux mots une chose dont je ne me rendais pas compte. Je croyais Lavater incomplet, et je sens qu'il s'est arrêté au point où finissent les droits de Tobservateur. Je renonce donc à pénétrer plus loin, et je m'en tiens à la haute opinion que vous m'avez donnée de votre caractère et de votre esprit.

— Puisque vous n'avez plus d'observations à faire, monsieur, je vous dis adieu.

— Encore un mot, je vous prie, madame : il m'est arrivé cent fois d'offrir comme aujourd'hui aux dames que je rencontrais l'occasion de passer un quart d'heure agréa-

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ble ; voici la preoiière fois que je trouve de la sympathie et que je vois la plaisanterie acceptée avec bonne grâce. En conscience, madame , ne nous connaissons-nous pas mieux que si le premier sot venu m*eût conduit à vous par la main pour vous dire mon nom ? En prenant part à ma savante ' dissertation sur le savon végétal, vous avez montré une aimable simplicité , à laquelle je dois un moment de vif plaisir. Soit qtie les coutumes anglaises nous aient faussé le naturel , soit qu'il faille une combinaison rare de la gaieté avec l'esprit et l'absence de prétentions, je n'ai jamais rencontré aussi heureusement que ce matin. Permettez-moi donc, madame, de faire plus ample connaissance avec vous. Je suis étranger, j'habite Paris, et je me trouve à Lyon en passant. Fiez-vous à votre coup d'œil pour croire que je suis un homme qu'on peut recevoir chez soi. Mon désir de vous revoir

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ne va pas au delà d'un senUoient très-honnête qne personne n'oserait blâmer, et si par la snite il m'arrîTe d'être amoureux de ▼oos, D ne toqs sera pas plus difficile de TODS défiJre de moi qne d*un antre.

— n serait dommage, répondit la dame, qne les suites de cette conversation fossent une kçon pour moi qui m*<^ligeât de retenir ma langue à Fayenir.

— Ce serait déplorable en effet, mais cela n'aura pas lien, et je regretterais longtemps qu'une connaissance aussi bien entamée restât suspendue fiiute d'une vaine formalité.

— Eh bien ! soit, connaissons-nous.

« La dame ouvrit un petit portefeuille, d'où elle tira une c^rte de visite qn'eUe remit au jeune honune et sur laquelle était écrit le jdi nom suivant...

«I Schéhérazade, voyant les premiers « rayons du jour, interrompit son récit en cet « endroit, et remit au lendemain la suite de

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« l'histoire de la dame blonde et du passant « désœuTré. »•

« Voas voyez, Melcy, que Lyon ou Paris, les tours de Notre-Dame ou les quais de la Saône, c'est tout un : le grand point pour avoir des aventures, c'est que l'esprit y soit disposé, c'est d'être en veine s]rmpathique. On peut encore y arriver par résolution et parti pris , lorsqu'on croit par exemple sa maîtresse infidèle, qu'on en ressent du dépit et qu'on veut lui rendre ce qu'elle vous donne.

«c Mais faites-moi savoir si ce conte vous plait et s'il faut le poursuivre. Je désire en avoir votre avis. Ne me dites pas de mal de ma petite héroïne, car je la tiens pour une créature adorable. Pour répondre au dernier mot de votre lettre, je ne vous fronce point les sourcils. Puisque vous assurez que vous m'aimez encore, je ne dis pas non. Quant aux preuves d'amour que vous me promet-

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tez, j'en suis aussi curieux que de la suite de votre histoire. Je vous baise un million de fois les mains, comme disait Henri lY à Corisandre. »

fc)^ MSL£^y ji i^Â^iu^i;.

Paris, 15 mai 18...

« A merveille, monsieur le narrateur!

aventure pour aventure ! conte pour conte ! Le vôtre ne le cède en rien au mien. Il est aisé de prévoir que cette petite personne, qui entre si vite en conversation avec les jeunes gens, ne sera pas farouche pour l'étranger désœuvré. Nous savons que les hommes recherchent beaucoup les femmes peu

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cruelles ; de là vient sans doute votre estime pour l'héroïne adorable de votre. histoire. Je vous attends au dénoûment; quand je le connaîtrai, je jugerai l'ouvrage en deux mois. Je reprends mon récit :

Suite de l'hUtoire de la dame brune et du proteoteur mystéaieux.

« Le jeune homme s'appuya d'un coude sur la balustrade de pierre, et se tournant vers la dame brune, il lui dit :

— Je professe, madame, un grand culte pour la vérité. Je suis ennemi des illusions et surtout des tromperies. D m'a toujours semblé si naturel en amour de se quitter lorsque l'accord a cessé, qu'il m'entre difficilement dans l'esprit qu'on puisse s'amuser à cacher ou à dénaturer ce qu'on pense. L'exagération et la fausseté m'inspirent une égale horreur, c'est assez vous dire que mes

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malheurs me viennent de ces deux fléaux. Je ne m'embarquerai pas dans le récit de mes diverses amours. Je vous dirai seulement que j'ai toujours rencontré sur mon chemin ces défauts que je crains le plus au monde, et voici en deux mots comment je me suis trouvé aux prises avec tous les deux dans ma dernière affaire de cœur. Je me croyais aimé d'une belle dame autant que le Roméo de Shakspeare, comme je le méritais enfin; on me témoignait une tendresse emportée, mais on exigeait de ma part une exactitude scrupuleuse à écrire des volumes de lettres, à courir tout Paris pour échanger un regard. Un jour il m'arriva d'omettre je ue sais plus quelle note l^ère dans cet accompagnement obligé d'une grande passion. On m'en fit une querelle assaisonnée de larmes et de crises nerveuses. J'en ressentis plus de fatigue que de remords, et déjà je songeais à une rupture lorsque des soupçons me furent

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donnés par un de mes amis. J'appris que le même jour une querelle très-vive avait aussi troublé la paix du ménage de ma belle. On lui avait refusé, par économie, une parure fort chère qu'elle désirait. Elle avait poussé rinsistànce jusqu'aux pleurs , et mon ami assura en badinant que cette âme si tendre avait utilisé le chagrin de sa parure perdue pour mieux jouer la scène dont j'avais été la dupe. C'étaient, disait-il, des sanglots à deux fins. Un mari avait vu les larmes sincères et moi la fausse monnaie. Ces plaisanteries achevèrent de me troubler et d'exciter ma défiance. A partir de ce moment, je pris la peine de descendre aux vérifications, et je découvris par centaines les petits mensonges. On me disait un jour qu'on avait rêvé à moi en écoutant à l'Opéra tel morceau de musique, et j'apprenais en approfondissant le fait qu'on avait quitté le spectacle avant que ce morceau fiH exécuté. Le lendemahi

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c'était qaelque autre invention. U était facile de comprendre qu'on se lasserait tout à coup de ce manège. Une rupture était le plus sage parti ; je cessai de paraître sans en donner la raison/ Les lettres arrivèrent par douzaines ; le désespoir parut à son comble; on parlait de s'empoisonner. Gomme on aurait pu le faire par amour de l'exagération, j'écrivis en quelques lignes mes découvertes et le dégoût que le mensonge m'inspirait ; depuis lors on me laissa en repos. Vous devinez ce qu'une pareille aventure laisse après elle d'ennui et de découragement. Le cœur ne se remet pas tout de suite du dépit d'avoir été joué. Le mal que lui a fait un individu lui donne une haine générale pour le sexe entier. Vous le voyez, madame, j'avais quelque droit de regarder en pitié les intrigues mondaines du haut de cette cathédrale. — Je conviens, monsieur, que vos motifs sont bons; je cède à votre indifférence

Taiie des tours de l'église , en me réservant l'autre pour moi.

— Je croirai que c'est une prétention de votre part si vous ne me dites pas aussi quel est Téfat de votre cœur.

— Allons, je vois qu'il faut faire ma confession. J'étais à vingt ans maltresse de ma fortune. J'avais une imagination romanesque , et je ne voulais m'en rapporter qu'à moi du soin de choisir un mari. Pendant six mois je vécus au milieu des hommages et des adorations. Plusieurs partis sortables se présentèrent, et je les refusai. Par un vrai caprice de jeune fille, je distinguai dans la foule des jeunes gens celui qui ne pensait pas à moi. Il n'avait ni esprit ni fortune, mais je ne lui plaisais que médiocrement. C'était son seul mérite. Je résolus de l'amener à mes pieds , et quand il y fut venu , je le préférai aux autres. Il me parut doux de rendre heureux et riche un homme qui n'a-

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vait que de faibles chances de succès. La reconnaissance devait, selon moi, ajouter beaucoup à l'amour. Je pris les conseils qu'on me donna pour de l'envie ; je n'écoutai rien et je me mariai par obstination. Au bout de huit jours j'en étais aux regrets. Gomme le manque d'amour n'exclut pas la jalousie , j'ai souffert tout ce que le mariage peut donner de tourments sans en connaître les avantages. Pendant un an que dura mon esclavage , ma patience et ma résignation eurent tant à faire, que ces deux vertus sont épuisées en moi. Les mauvais procédés de mon mari étaient devenus tels qu'une séparation semblait inévitable lorsque la mort vînt me délivrer. Il m'est resté de tout cela un froissement de cœur difficile à guérir. Depuis quatre ans que je suis veuve , les importunîtés ne m'ont pas manqué. Je ne dirai pas , avec la fanfaronnade pratiquée par bien des femmes, que je mé-

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prise Famour. J*éptouve souvent les ennuis et le vide que ma situation doit donner nécessairement; mais cette habitude, commune à tous les hommes, de saisir les occasions de tête-à-téte pour nous faire leur cour, me semble une odieuse fureur d'arriver à nous tyranniser...

(( Ici la dame brune fit une pause d'une minute, et reprit sur un ton moins sérieux :

— Je m'aperçois que je vous ouvre mes plus secrètes pensées, monsieur, et cela me semble tout à coup aussi étrange que notre rencontre et notre voyage aérien.

— Vous pouvez continuer sans crainte , madame ; sous peine de tomber vis-à-vis de vous dans la contradiction , je me suis mis dans l'impossibilité de vous faire la cour. Je vous accorderai, si vous le voulez, que vos motifs d'indifférence sont plus graves que les miens. Je vous cède le domaine de cette plate-forme, et je me retire humblement à

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la hauteur du bourdon. Gomme toute gageure perdue doit être payée, je me mets à votre discrétion.

— £h bien ! je vous ferai savoir ce que j'exige de vous.

Dans cet instant la dame reconnut, au mouvement qui s'opérait sur le parvis, que le sermon était achevé.

— Mon voisin le marguillier nous cherche sans doute, s'écria^-elle ; dépêchons-nous de descendre.

ic Elle partit en avant et sautait sur les marches avec la légèreté d'un oiseau. Son compagnon, obligé de se borner à la suivre pendant cette longue course, contemplait avec plaisir la grâce de ses mouvements.

— Les anciens, disait la dame, ont oublié de placer dans leurs enfers un escalier sans un par lequel il faudrait tourner éternellement. Ce supplice vaudrait bien celui des Danaïdcs.

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— La punition ne serait pas sévère pour vous , madame ; je vous ai vue valser au bal cet hiver d'une façon rassurante.

«( La dame brune s'arrêta subitement à ces mots. L'obscurité ne permettait pas de distinguer l'expression de ses traits ; mais l'altération de sa voix était sensible , lorsqu'elle s'écria :

— Vous prétendiez ne pas me connaître ! voilà donc comme vous avez horreur des mensonges , monsieur ! Je vous fais compliment de votre loyauté. Je vois que j'étais seule de bonne foi dans l'échange de sentiments qui vient d'avoir lieu entre nous. C'est une leçon qui ne me surprend pas. Je réfléchirai ce soir au ridicule que je me suis donné en faisant des confidences et l'histoire de ma vie à un inconnu.

« Mon héroïne entra dans l'église où l'attendait le marguillîer; elle l'entratna au

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deb(H9 et moata en voiture sans tourner la tète une seule fois.

« Notre veuve s'appliqua , pendant le retour 9 à éviter soigneusement de parler du jeune homme. Les femmes ont un privilège {M*écieux, celui de couper la parole aux gens sans qu'on y prenne garde , et de conduire la conversation où il leur plaît. Au moment de prononcer le nom du protecteur mystérieux , le bon marguillier fut interrompu à trois reprises et iinit par oublier l'aventure du sermon. Vous voyez , Maurice , que la dame brune poussait un peu loin le ressentiment.

« Cependant , à peine rentrée chez elle et retombée dans la solitude , elle regretta d'avoir traité le jeune homme aussi brusquement.

— Ce mensonge , pensait-elle , n'était pas un grand crime. Je lui dois tout le piquant de la circonstance. C'était une preuve de

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tact que la feinte de ne pas me connaître. J'aurais dû prendre la chose en riant, au lieu de montrer cette sotte colère.

u Ce qui augmentait les remords de la dame brune, c'est qu'elle avait à se reprocher de n'avoir pas été parfaitement véridique dans le récit de son histoire. Ces torts étaient de nature à faire naître ledésir d'une réparation. La jeune veuve était persuadée que son inconnu chercherait bientôt à la revoir ; elle se promit donc de l'accueillir avec bienveillance, et de lui adresser un de ces regards qui effacent les petites offenses. Elle voulait même lui demander franchement pardon d'une brusquerie qu'elle ne pouvait s'expliquer. Le jeune homme, à coup sûr, répondrait galammeatetsans conserver de rancune, tout en laissant voir que la dureté du procédé lui avait causé quelque peine. Cette scène fut représentée plusieurs fois dans l'imagination de la dame ,

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comme il arrive quand on a une idée importune et un reproche à se faire.

•c Si le jeune homme fût venu dans ce moment, il eût été bien reçu ; mais, soit par . calcul ou autrement , il tarda pendant plusieurs jours. L'impression commençait à s'effacer lorsqu'il arriva en compagnie du bon marguillier, qui le présenta parla main en déclinant ses noms et qualités.

u Je ne dirai pas ce nom à M. Maurice , puisque je lui ai tu celui de la dame ; mais il saura que le jgrestige se détruisit un peu dans l'imagination de mon héroïne , comme cela est infaillible quand on passe du mystérieux au réel. Le jeune homme le devina, car il abrégea sa visite autant qu'il put. Cependant il revint le lendemain, et celte fols il eut le bonheur de parler à la dame brune sans témoin.

— Madame, dit-il, vous avez été bien sévère pour un mensonge bien innocent.

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— Ma colère n'a pas été de longue durée, monsieur. Vous ayiez fait votre métier d'homme ; j'aurais dû le comprendre et j'ai eu tort de m'en fâcher. Si vous êtes venu avec un plaidoyer, je vais au-devant de votre justification en déclarant que je vous pardonne.

— Je regrette presque, madame, que votre pardon m'ait prévenu, car j'avais, en effet, un plan de défense, où je m'étais mis en frais d'arguments. He permettrez-vous de vous soumettre celui sur lequel je comptais le plus?

— Très-volontiers. Prenons que je sois encore irritée contre vous. Je me pose en juge et je vous écoute.

— C'est en témoignage que je vous assigne, madame. Promettez de répondre sincèrement à une question que je vais vous faire, et vous aurez deux raisons de m'absoudre au lieu d'une.

VB 8tf AIATIOIK œ

— Faites votre question, et je verrai si je pois y répondre.

— J'y consens. Si j'étais coupable en feignant de ne pas vous connaître, ne le seriezvous pas davantage de m'avoir trompé dans le récit de votre histoire? Les motife que vous m'avez donnés de votre indiff^ence sont-ils exacts? Est-il bien vrai que les hommages des jeunes gens vous semblent une guerre odieuse pour arriver à la tyrannie , et que , depuis votre veuvage , votre cœur n'ait jamais parlé?

« La dame brune rougit jusqu'aux oreilles. Ei^e sentait que le silence serait un aveu, que son trouble la trahissait et que la réponse qu'elle voulait éviter était lisible sur ses joues. Dans cette détresse, elle préféra entre deux mauvais partis celui de la sincérité.

— H faut donc vous l'avouer, dit-elle, puisque vous invoquez mon témoignage.

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Oui y monsieur , mon cœur a parié depuis mon veuvage ; mais il est sur le point de se taire. J'ai de graves sujets de plaintes contre celui que j'aimais , et dans l'instant de notre conversation, j'éprouvais ce vide cruel que laissent la tendresse trompée et les illusions qui s'envolent. De là venaient cette indifférence et ce détachement de la vie que j'ai senti en promenant mes regards sur le monde du haut de la cathédrale. Ce motif vaut bien au moins ceux que je vous ai donnés.

— n est vrai, madame, et je perds doublement la gageure, car mon indifférence n'existe plus. Une femme m'avait brouillé avec le sexe entier, une autre m'a rendu toutes mes faiblesses. Je suis amoureux, madame, et cette fois, c'est d'une personne aussi loyale que belle, et dont la sensibilité n'est pas une feinte.

u II va sans dire que la dame brune corn-

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prit, au feu qui aceoiupagaait ces paroles , que c'était une déclaration.

— Je vous plains, dit-elle, si la personne que vous aimez est dans la même disposition d'esprit que moi.

— Dans la même , exactement , madame.

— £h bien , croyez-moi , renoncez à lui plaire. Je sais que les femmes ont l'habitude de jurer qu'elles n'aimeront jamais, à l'instant où leur cœur commence à se prendre, et que par conséquent on a raison de ne pas tenir compte de ces faux mépris ; mais ici la situation est bien différente. Mon cœur appartient encore à un amant qui me néglige. Un mot de lui, un mouvement de retour vers moi effaceraient subitement toutes les impressions qu'un autre aurait pu produire.

— £t s'il ne prononçait pas ce mot, si vous attendiez en vain ce mouvement?

— J'en serais au désespoir.

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— Pulsqae noas mettons les cartes sur table, madame, puisque vous avez compris que c'est vous que j'aime, je renonce à user d'adresse contre vous. J'avais à peu près deviné l'état de votre cœur. On ne parle pas de l'amour comme vous l'avez fait , même pour en àiédire, sans être aux prises avec lui. Ce que vous venez de m'apprendre, au lieu de m'enlever l'espérance, lui ouvre toutes les barrières. De bonne foi, je ne crois pas être dans les conditions les plus défavorables. N'est-ce pas par une liaison qui finit qu'une nouvelle commence? La plupart des ruptures n'arrivent-elles pas ainsi , par le refroidissement d'un cœur , et par un tiers qui vient se jeter à la traverse? L'amant négligent peut se rallumer pour un jour ; mais il n'aura que de pâles éclairs, et retombera bientôt au-dessous de son premier état.

Votre dépit, votre chagrin même peuvent combattre pour moi. Je vous aime avec ar-

os •ÉPABàTJOR. 69

dent, et toute ma conduite va vous en offirir mille preuves. Je ne crains pas que vous en doutiez, puisque cela est. Pourquoi donc voulez-vous que je renonce à vous plaire ?

<( En parlant ainsi, le jeune homme s'était animé. Ce qui se passait dans son àme était écrit dans ses yeux. La dame se tourna vers lui avec l'expression d'une grande bienveillance, et lui répondit en accompagnant ses paroles d'un regard plein de douceur...

u Mais il Ine semble que le jour commence à paraître. Je terminerai dans ma prochaine lettre l'histoire de la dame brune et du protecteur mystérieux. Je ne veux pas vous dire le dernier mot de cette aventure avant de savoir la tournure que la vôtre a prise ; je suis sûre d'avance que nos deux conclusions ne se ressembleront pas. Reprenez donc votre récit et menez-le au point ou en est le mien.

70 DEUX HOIS DB StPAR.\T10IV.

•c J*âi souri avec tristesse en lisant le début où vous dites que votre héros se promenait soucieux dans les rues de Lyon, avec des contrariétés de plusieurs sortes. Voilà un plaisant chagrin qui entraîne à des aventures de carrefours et de boutiques ! J'ai des contrariétés d'une seule espèce , mais qui laissent bien loin celles de votre galant personnage.

« Adieu, Maurice ; je pense à vous à toute heure du jour, et bien autrement que vous ne l'imaginez. »

E)Ê IRaÂy.r^B©ll  lhV]gL©Yo

Lyon, 18 mai 18...

« Vous vous moqueriez de moi, Melcy, et vous auriez raison de le faire si je tardais plus longtemps à vous dire que j'ai compris, dès le premier mot, votre histoire. La dame brune, c'est vous ; ne croyez pas que j'aie attendu pour le deviner la seconde partie du récit où vous donnez les détails de votre mariage et de vos débuts dans le monde. Je

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les connaissais de longue date ; ainsi vous m*ayez offert plus d'éclaircissements qu*il ne m'en fallait. Votre protecteur inconnu a parlé superbement bien lorsqu'il a dit que la plupart des liaisons se terminent par le refroidissement d'un cœur, et par l'arrivée d'un tiers personnage qui se jette à la traverse. Le cœur refroidi, c'est le vôtre, ma chère enfant, et non pas le mien. Vous avez saisi avec empressement l'idée que je vous négligeais, parce qu'elle vous mettait plus à l'aise. £lle vous est sans doute venue sur les tours de Notre-Dame, au moment où le jeune protecteur vous a intéressée par ses frais d'esprit. Comme je ne ferais que vous causer de l'impatience en vous démontrant que vous n'avez pas contre moi de grief raisonnable, j'aurai le bon goût dépasser condamnation sur mes torts prétendus.

« Le héros de votre histoire est un garçon de sens, et je l'estime de n'avoir tenu aucun

DE SÉPARATIOIf. 7d

compte du petit mensonge que vous lui faisiez, en assurant que les hommages voas semblaient une guerre pour arriver à l'usurpation et à la tyrannie. Toute votre conduite et votre langage étaient en contradiction avec ce propos dicté par une coquetterie an peu vulgaire. Je ne m'étonne pas que TOUS perdiez une partie que vous défendez si faiblement. Ce qui est bien inutile, c'est de me déguiser de petites vérités lorsque vous m'en laissez voir d'énormes. Ainsi, an moment où vous remontiez en voiture après le sermon, vous dites que vous poussez le ressentiment contre le jeune homme jusqu'à refuser d'apprendre son nom. Ce n'est pas par colère, Melcy, c'est par respect pour votre aventure, dont vous avez craint de détruire le charme en affublant votre héros d'un nom. Vous ne vouliez pas déflorer vos impressions, et je suis fâché pour le mérite de l'histoire que votre plume n'ait pas tracé

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le dessin de ce sentiment tout féminin. Mais peut-être vous avez poussé le scrupule jusqu'à craindre de le profaner en m'en parlant. L'imagination d'une femme engendre beaucoup de ces riens fugitifs dont les couleurs resteraient aux doigts si on s'avisait d'y toucher. La fleur doit être grande à l'heure présente, et va sans doute offrir à nos yeux l'arbuste si vert et si beau d'un nouvel amour. Je vous en félicite, Melcy ; c'est fort heureux pour vous, puisqu'il est avéré que l'ancien anumr n'était plus qu'un vieux chêne dont les racines tombaient en poussière.

tt Je ne vous demande pas si vous avez deviné quel est le héros de mon histoire. Je n'avais pas l'intention de vous cacher que c'est moi. Mais pourquoi dites-vous que les dénoùments de nos deux aventures ne se ressembleront pas? Est-ce que vous auriez prévu la fin de la mienne? S'il en est ainsi,

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je m*incliDe devant la profondeur de votre sagacité. Le conte de la dame blonde et du passant désœuvré peut s'achever en deux mots.

<c Lorsque cette petite dame m'eut appris son nom, elle me fit un salut et s*éloigna. Le soir venu, je délibérai un instant pour savoir si je devais aller chez elle. Je me figurai aussitôt un intérieur de province , un mari manufacturier, comme ils sont tous ici , des enfants , un ménage, une famille vivant au milieu d'idées étroites , des habitudes mesquines, des vieilles gens adonnés aux jeux de cartes et pleins de préjugés contre Paris et ses habitants. Une plus ample connaissance ne pouvait que nuire au souvenir agréable du matin. Je déchirai la carte de visite de ma petite dame , et à présent j'ai oublié le nom et l'adresse. Cette rencontre piquante me restera dans la mémoire comme la réalisation d'un chapitre du Foyage sen-^

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ttmmtal, et je m*en tiens là. Si vous avez prévu cette fin , Melcy , vous avez dit avec raison que nos deux conclusions seraient différentes.

« Mes affaires se sont terminées conune je le désirais en arrivant ici , c'est-à-dire mal et promptement. Avec des sacrifices , j'ai gagné un temps dont je n'ai plus que faire à présent. Je pourrais partir ce soir; mais à quoi bon me presser? Ne vaudrait-il paâ mieux prendre la route de l'Italie que d'aller chercher ce qui m'attend à Paris?

u Lorsque je songe aux beaux instants de nos amours, où tout devenait bonheur et plaisir, où les sensations se multipliaient en nous par réchange, comme ces images répétées à l'infini par deux miroirs qui se regardent , je me fais une idée du charme que vous trouvez déjà sans doute à votre nouvelle liaison. Lorsque je sens la folle envie de lutter contre cette puissance qui vous

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entraîne loin de moi, et que rien ne saurait arrêter, je comprends combien la moindre chimère enfantée par le cœur résiste à Févidence que la raison nous montre en vain, (c Vous disiez que nous manquions tous deux de ces élans spontanés qui brisent les glaces. A quoi me serviraient aujourd'hui les brusques retours et les mouvements impétueux de Fàme? Vous ne m'aimez plus : tout est dit par là. Le mal est sans remède ; je vous souhaite de trouver dans votre amant ce qui manquait en moi. Adieu. »

m MIIL©¥ Â li^A(!i)ïîD©Ea

Paris, 28 mai 18...

« J'apprends que vous êtes à Paris depuis près d'une semaine. Je vous ai envoyé à Lyon une lettre qui est sans doute parvenue dans cette ville après votre départ. Je désirerais vous parler une fois encore, quelles que soient vos résolutions. Vous me trouverez chez mol demain à l'heure où il vous conviendra de venir. »»

80 DEDX MOIS

La persuasion que le mal était sans remède ne diminuait rien du désespoir de Maurice. Il avait de ces caractères expansifs dans la joie et concentrés dans la douleur, dont on ne sait pas toujours les peines , même ceux qui les ont causées. Son parti était pris de faire un long voyage , lorsqu'il reçut le dernier billet de Melcy. Sans comprendre quel motif avait encore son infidèle pour désirer le voir, il se rendit à ses ordres.

S*il n*eût été fort ému lui-même , il eut sans doute remarqué le trouble qui agitait Melcy lorsqu'il parut devant elle. Un livre qu'elle tenait lui échappa des mains ; mais elle le poussa du pied, sous un meuble , dans l'espoir que Maurice ne verrait pas ce mouvement. Elle avait mis à sa toilette et dans l'arrangement de sa coiffure une recherche extrême et gardait un maintien composé. Maurice voulant se placer à la

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même hauteur , se redressa sur sa cravate, et tous deux se trouvèrent alors dans les meilleures conditions pour avoir une conférence inutile et pour ne rien dire de ce qu'ils pensaient.

— Permettez, madame, dit Maurice, que je vous félicite de Fétat florissant où je vous vois. Il n'y a rien de tel qu'un nouvel amour pour épanouir la beauté d'une femme. Si j'en juge par cette parure diplomatique , vous allez m'annoncer en audience solennelle que vous appartenez à un autre , et m'offrir cette amitié de rigueur dont on gratifie les amants honoraires.

— Ce n'est pour rien de tout cela que je vous ai fait venir , monsieur , répondit Melcy d'un air glacé. Je croyais , il n'y a qu'un instant , appartenir encore à quelqu'un ; mais je vois à votre langage que je suis plus libre que je ne pensais.

— Que m'apprenez -vous là, madame?

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Est-ce que l'aventure de la cathédrale n'a pas eu le résultat que vous paraissiez souhaiter?

— Elle a eu , monsieur, la fin que j'étais résolue , dès le premier jour , à lui donner.

— Gontez-moi donc cela, je vous prie , dit Maurice en déguisant un mouvement de joie sous les apparences de la simple curiosité. Je me rappelle que vous avez interrompu votre récit au moment où le jeune homme vous déclarait son amour et où le doux regard de vos yeux faisait pressentir une réponse favorable. Vous n'aviez plus qu'un mot à ajouter pour compléter l'histoire , et j'ai pensé que vous aviez sousentendu ce mot, afin de l'épargner à mes oreilles.

— Cette explication vous convenait apparemment, puisque vous l'avez adoptée sans réflexion ; mais il n'est rien arrivé de sem-

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