‹ Le nouvel Aladdin, suivi de FleurangesChapitre 53 sur 56 · DE SÉPARATION · texte numérisé non relu

DE SÉPARATION

biable. Pai répondu au jeune homme que, puisque l'entraînement des circonstances et la rougeur qu'il avait surprise sur mes joues avaient trahi mon secret, je voulais le lui dire tout entier. Là-dessus, je lui appris que, malgré vos négligences et mes raisons de me croire abandonnée , je vous aimais encore ; que jamais je ne prendrais un amant par dépit, et que, si je rompais avec vous, j'en aurais fini avec l'amour pour bien longtemps, sinon pour la vie. J'ajoutai que je regrettais vivement qu'il eût trouvé dans mes paroles quelqae sujet d'espérer me plaire, et que cette imprudence serait une leçon et un remords pour moi. L'accent de la conviction est toujours compris. Le jeune homme a vu clairement qu'il ne devait conserver aucun espoir. Je lui ai laissé la permission de venir chez moi pourvu qu'il eût le bon goût de renoncer à ses poursuites ; mais il a jugé à propos de briser entière-

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ment, et je ne Tai pas revu , ce qui me met plus à Taise.

— £t vous n'avez pas eu , comme toutes les femmes en pareil cas, le désir de le rappeler le lendemain?

— Si je ressentais pour lui autant d'amour que j'ai de colère contre vous , monsieur , ses affaires seraient meilleures.

— Et moi, Melcy, je me borne au chagrin de vous perdre sans y mêler de la colère, î.'amour s'en va comme il vient. Je vous pardonne, parce qu'il ne servirait à rien de vous faire des reproches.

— Dites que vous seriez fâché de rien changer à l'état des choses. Peut-être avezvous raison. Du caractère dont nous sommes, il nous faudrait trois mois pour nous remettre de la secousse. Nous avons tous deux des torts. Votre amour est si orgueilleux que vous iriez à l'échafaud comme le maréchal de Biron plutôt que d'implorer une

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grâce dont vous n'êtes pas digne. Vous me garderiez éternellement rancune d'une aventure dont rissue a prouvé que je vous aimais. « Un autre a pu concevoir un moment Tespoir de lui plaire, diriez-vous ; la maîtresse de César ne doit pas être soupçonnée. >» Vous n'oublieriez jamais cette phrase qui vous a frappé dans une de mes lettres : « Je veille sur votre bien, mais non sans le défendre ; je ne conseillerais à personne de jouer ce jeu avec une autre femme. »

—Et vous ! s'écria Maurice, vous arracheraiton par mille supplices l'aveu que cette phrase est un crime en amour? Me menacer ainsi dans ma confiance, n'était-ce pas commander à César de soupçonner sa maîtresse? Oui, de là vient tout le mal. C'est vous qui avez porté le premier coup à notre bonne harmonie ; vous le savez bien , et pourtant vous périrez plutôt que d'en montrer du repentir.

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Melcy baissa la tête sans oser répondre, car elle sentait la justesse de ce reproche ; et en effet, elle serait morte plutôt que d'avouer sa faute. On voyait à l'état de sa physionomie qu'il n'y avait plus de sa part aucune chance d'un bon mouvement. Maurice fit plusieurs fois en silence le tour de la chambre, et reprenant, par un effort inouï, une apparence de sang-froid , il eut la sottise de dire avec un air dégagé :

— L'aventure de Notre-Dame était piquante; il est vraiment donunage que le dénoùment ne réponde pas au début.

— Je suis curieuse , répondit Melcy , de tenter jusqu'où vous pousseriez cette affectation. Voulez-vous, dans l'intérêt de l'aventure, que je lui donne une autre conclusion ? 11 en est temps encore. Je pourrais écrire à ce jeune homme de revenir.

— Le détour est adroit. Écrivez-lui , madame; aussi bien, vous en mourez d'envie...

Dl StPABATION. 87

Melcy se leva, rouge d'impatience. Elle prit une plume , et se mit à écrire en prononçant d'une voix brève chaque mot que sa main traçait :

«< Monsieur,

« Si vous n'aviez emporté une mauvaise opinion que de mon esprit , je vous la laisserais ; mais vous seriez en droit de dire que j'ai joué cruellement avec votre repos. Le cœur a besoin de ménagements, et je crains d'en avoir manqué avec le vôtre. Je sens que j'ai plus de bonté que je ne vous en ai témoigné. Il m'est pénible de penser que vous ne me rendrez pas justice, et je désire vous revoir pour que vous me connaissiez telle que je suis. »

Ce fut le tour de Maurice à froncer les sourcils pendant que Melcy pliait ce billet avec la précipitation de la colère.

âS DEOX MOIS

— Allez-vous réellement envoyer cette leltre? dit-il avec agitation.

— A rinstant même.

Le billet étant cacheté , Melcy s'approcha de la cheminée pour prendre' le cordon d'une so ette. Maurice se plaça devant elle.

— Vous ne l'enverrez pas ! s'écria-t-il. Pas devant moi du moins. Attendez que je vous aie quittée pour jamais.

— Non , monsieur , c'est par votre ordre que cette lettre est écrite ; vous la verrez partir.

Melcy étendit la main pour sonner ; mais Maurice , lui passant tout à coup les deux bras autour de la taille , la souleva de terre et l'emporta ainsi à l'autre extrémité de la chambre,

— Vous avez un cœur implacable, dil-îl ; on ne peut pas trouver l'occasion de vous demander grâce. Il y a longtemps que je se-

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rais à vo$ pieds si chaque mot qui sort de votre l>ouche n'était pas une nouvelle cruauté. Vous voyez que je suis au désespoir de cette rupture , et vous feignez de croire que c'est moi qui la désire ! mais je ne jouerai pas plus longtemps cette misérable comédie. Je ne vous laisserai aucune excuse. Poursuivez seule votre rôle. Apprenez de moi que cet amour superbe qui rougirait de témoigner un r^et ne mérite pas le nom qu'il porte. C'est vous qui m'avez persuadé que mon cœur était plein d'orgueil ; je n'en ai pas, Melcy, et pour vous le prouver, me voici à vos genoux. Je vous aime plus que jamais ; je suis prêt à me reconnaître coupable de tous les torts que vous voudrez. Que m'importe lequel de nous a raison? Je ne vois plus qu'une chose : vous voulez me retirer votre amour , et je meurs si je vous perds. Satisfaites votre colère , pourvu que je vous conserve. Mais si vous

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comprenez tout ce que j*ai souffert , n*étesvous pas assez vengée? Quelles que soient mes fautes, j'en suis bien puni, Meley; j'allais m'éloigner avec Fair de l'indifférence, et j'avais la mort dans le cœur. Jamais je ne me serais consolé de votre abandon.

A mesure que Maurice parlait ainsi, le visage de Melcy devenait plus sombre ; mais c'était contre elle-même que son mécontentement se tournait. Elle était d'autant plus touchée du retour de son amant qu'elle se sentait incapable d'un entraînement pareil. Tout en maudissant son orgueil, elle lui obéissait encore , et l'amour , dominé par ce maître inébranlable, osait à peine trahir par quelques signes imperceptibles les souffrances qu'il éprouvait.

— Ah ! je te plains ! poursuivit Maurice avec exaltation ; je te plains de ne pas connaître le plaisir de pardonner; de ne pas savoir puiser , dans le mal qu'on t'a fait ,

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Fespérance d'être aimée 'davantage; de ne pas savoir élever l'amour au-dessus du reste et lui faire dans ton âme un char de triomphe que les autres passions suivent comme des esclaves. Mais je vois que tu m'aimes, Mdcy , et qu'une fausse honte te. retient encore. Surmonte-la ; que peut craindre ta fierté? Veux-tu que je m'humilie davantage devant elle? Oublions cette querelle et jurons de n'en jamais parler. Tu n'auras pas besoin d'être en garde à l'avenir contre toi-même. Il suffira que je profite seul de la leçon. Je ne ferai plus comme l'ingrat Biron , mais bien comme l'honnête Sully , qui n'était pas coupable et qui pourtant implorait le pardon de son roi.

Maurice , un genou en terre , couvrait de baisers les mains de sa maîtresse. L'amour triompha enfin de l'orgueil dans l'àme de Melcy. Elle jeta ses bras au cou de son amant, et ce mouvement dont elle se croyait

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si éloignée ne lui coûta pas un grand effort. Dq)ais lors , Maurice et Melcy rivalisèrent de soins pour éviter cesbrouOleries fondées sur des riens.

Puissent leurs amours demeurer longtemps sur ce pied !

LE

Les abbés du siècle dernier étaient de ces types curieux et divertissants que 1789 a détruits sans retour, et dont l'équivalent n'existe pas de nos jours. Ces heureux petits mortels ne faisaient rien du matin au soir, logeaient dans les mansardes, couraient

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la ville, portant les nouvelles, chantant les airs nouveaux et attrapant par-ci par-là une place dans un carrosse ou dans une loge d*Opéra. Ils ne dînaient pas tous les jours, mais le souper ne leur manquait jamais, à cause des chansons et des bons mots dont ils avaient tout un répertoire, et c'est un grand point que de ne pas se coucher l'estomac vide. Ils n'avaient pas de maltresses, mais à force d'assiduité auprès des dames, ils obtenaient par occasion leur tour de faveur; ils profitaient d'une querelle entre amants, d'une absence ou d'une rupture, et se trouvaient toujours là pour remplir l'intervalle entre l'intrigue qui finissait et celle qui allait commencer.

En 1770, il y eut donc un beau jour, sur le pavé de Paris, un jeune abbé sortant on ne sait d'où, qui n'avait ni père ni mère, et de frère aine pas davantage ; il ne tenait à qui que ce fût sur la terre, et portait le sîm-

pie nom de Gordier. Il n'était pas plus abbé que vous et moi, c'est-à-dire qu'il n'avait jamais ouvert un bréviaire, mais il avait pris la tonsure et le petit collet comme un passeport provisoire qui menait à toutes choses. L'abbé Gordier avait vingt ans, l'œil en amande, la face rose, la physionomie franche, un caractère doux, une gaieté inaltérable, de la complaisance, l'envie de plaire et pourtant beaucoup de modestie. Nous ne savons pas qui l'avait nourri et conduit jusqu'à ce bel âge de vingt ans, car le jeune abbé ne parlait pas de lui-même, et qui eût jamais pensé à lui faire conter l'histoire de son enfance? Be peur de rien changer à la vérité, nous le prendrons au moment où il se fit connaître.

L'abbé Gordier s'introduisit sur la scène du monde, on ignore par quel passage étroit ; toujours esMl que le 26 janvier 1770, il se trouva dans les coulisses de l'Opéra, où il

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n*avait point ses entrées, offrant une prise de tabac au directeur, M. Berton, qu'il ne connaissait pas. C'était le jour d'ouverture delà nouvelle salle, et l'on jouait la tragédie de Zoroastre, On admirait beaucoup les constructions, les ornements et les sculptures; le public applaudissait ; les acteurs étaient en verve, les dorures toutes fraîches et les cœurs épanouis; ce n'était pas un jour à chicaner les gens sur leur présence dans les

A peine M. Berton eut-il insinué ses doigts dans la tabatière de notre abbé, qu'une familiarité agréable s'établit entre eux. M. Horeau, l'architecte du roi, et M. Vassé, le peintre, vinrent se joindre à lui pour féliciter le directeur. Le jeune abbé était charmé de l'heureuse distribution de l'intérieur, des sept portiques égaux de la seconde entrée, de la galerie de ronde qui offrait une quantité d'issues commodes; il savait que

IB DBftlim ABBt. Ott

Touverture de la scène avait trente-six pieds de largeur sur trente-deux de hauteur; il admirait le bel ovale du plafond, le tableau représentant les Muses et les talents lyriques rassemblés par le génie des arts. Apollon, porté sur un char enflammé, faisait fuir l'Ignorance et l'Envie ; des Renommées d'un effet merveilleux, soutenaient des globes d'azur semés de fleurs de lis ; des Enfants formaient une chaîne à l'entour avec des guirlandes. La salle pouvait contenir deux mille cinq cents personnes. On avait supprimé les poteaux qui divisaient et gênaient les loges. L'abbé Gordier venait d'examiner à fond tout cela. On voyait bien , disait-il, que M. Moreau avait puisé ses modèle'' en Italie. L'acoustique du bâtiment était excellente ; tout paraissait calculé, prévu et arrangé pour les aises du public et la fortune du théâtre. Ainsi s'exprimait l'abbé, au grand enchantement de ses trois auditeurs, qui se

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mirent aussitôt à l'aimer. Au lieu de lui demander comment il se trouvait là, M. Berton lui accorda sur-le-champ ses entrées ; M. Moreau le conduisit à sa loge pour le présenter à sa femme, et M. Yassé le pria de venir le lendemain diner chez lui.

N'allez pas croire que l'abbé Gordier donnât des éloges à tout le monde par flatterie ou par intérêt. Jamais il n'eût parlé contre sa conscience. U était facile à contenter, enthousiaste des choses vraiment belles, et si bienveillant par nature, qu'il trouvait du plaisir pour lui-même à louer les gens quand il pouvait le faire sans mentir.

A l'heure où commence cette histoire, l'inventaire des biens de notre abbé n'était pas considérable. Il avait en tout quatre écus de six livres, dont deux étaient dans la poche de sa veste ; les deux autres, roulés dans un papier, étaient destinés à sa portière. Sa garde-robe se composait d'un

Il OBftRIBft ABSi. 101

habit et d'une culotte, d*un chapeau et d'une paire de souliers, c'est-à-dire qu'il n'avait rien en double. A la rigueur, cela pouvait s'appeler posséder le nécessaire. Il avaitdtné le matin ; nous ne savons pas dans quelle maison. Quant à son loyer, il était payé d'avance; mais le terme expirait dans deux mois. Cordier ignorait donc où il coucherait à la fin de mars, et il ne s'en inquiétait pas, tant il avait de confiance dans les bontés du ciel, qui pourtant ne le traitait pas en enfant gâté.

Le lendemain, à la table de H. Vassé, se retrouvèrent le directeur et l'architecte de l'Académie royale, avec les avocats du conseil de la Comédie française , tous gens qui aimaient et cultivaient les arts. L'abbé parlait en homme qui s'entendait un peu à tout, mais sans trancher de l'important et avec un air de conscience et de sincérité qui donnait du poids à ses opinions. Comme il

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était au milieu de personnes éclairées, la compagnie le goûta beaucoup. Il fit honneur aux bons morceaux, trouva le vin parfait, ne prit la parole qu'à son tour et conta une histoire gaie qui ne dura pas trop longtemps. M. Berton l'invita aussitôt pour le jour suivant, et M. Moreau pour le surlen* demain. Une autre personne, qui donnait un grand régal chez le traiteur, le pria d'être de la partie. Gordier eut partout le même succès, et ses amphitryons lui offrirent l'un après l'autre le couvert à leur table une fois la semaine ; il se vit ainsi quatre dîners assurés, n lui manquait encore le vendredi et le samedi ; mais c'étaient des jours maigres, et il se consola en pensant que, s'il venait à jeûner, le ciel lui en tiendrait compte pour son salut. Quant au dimanche, il l'abandonna au hasard, disant avec juste raison qu'il fallait bien laisser quelque chose à son étoile.

LE BSRRIBR ABBt. t4>5

Ce fut dans la maison de Tarchitecte du roi que Ton prit surtout le jeune abbé en grande affection. U y avait deux petitesr filles espiègles que M. Gordier parvint à contenter toute une soirée en leur faisant des tours de cartes. M*"* Moreau, voyant qu'il amusait ses enfants, le pria de venir le plus souvent qu'il pourrait. L'abbé y mit toute la complaisance imaginable. Il s'échappait au moment des endroits où il se plaisait le plus, et chaque soir vers neuf heures, il arrivait pour le coucher des enfants ; il les asseyait sur ses genoux et leur contait le conte de fïne-OmUe ou celui de Monsieur U Fent^ que les petites filles savaient par cœur, mais qu'il disait à ravir. Il usa aussi de discrétion en ne venant pas pour cela diner plus fréquemment, à moins qu'il n'y fût contraint par la nécessité.

L'amitié qu'on avait pour notre abbé s'était accrue tous les jours, et il se trouvait

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fort heureux de son sort; mais le mois de mars allait finir bientôt, et Gordier, qui n'avait pas un sou pour payer le terme de son loyer, était menacé de n'avoir plus de domicile, ce qui était fort grave.

Un soir, M""* Moreau tira de sa poche un portefeuille où elle écrivait les adresses de ses connaissances, et demanda en riant comment il se faisait qu'elle ne sût pas encore où demeurait son ami M. Cordier.

— Madame, répondit l'abbé, vous me demandez cela fort à propos, car dans trois jours il eût été bien tard, et je n'aurais su que vous dire.

— Est-ce que vous allez démàiager ? dit M"" Moreau ; je vous plains. C'est fort ennuyeux.

— Déménager n'est pas le difficile, rép<mdit Gordier ; ce n'est pas non plus de trouver un autre gtte, mais c'est de payer un terme

M OBBIIIIR ABBÉ. 105

d'avance qui est une grande affaire» à moins qu'on n'ait de l'argent.

M""* Moreau se leva sans rien répliquer» et prit à part son mari. Au bout d'un moment, elle revint, et après un peu de silence elle dit en travaillant à sa tapisserie :

— Monsieur l'abbé, nous avons là-haut une chambre qui ne sert à personne ; si vous voulez demeurer avec nous, mon mari vous offre ce petit logement.

— J'accepte sans me laisser prier , madame, et de tout mon cœur.

— Votre lit sera prêt demain ; vous viendrez quand il vous plaira.

M"*® Moreau, voyant que le plaisir et la reconnaissance avaient ému l'abbé, lui tendit une main par-dessus son métier à tapisserie, et lui dit pendant qu'il y déposait un baiser respectueux :

— Les enfants seront bien contents d'a^ voir leur ami dans la maison.

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Le lendemain, Cordier arriva, tenant sous son bras un petit paquet enveloppé dans un mouchoir, et qui ne pesait pas trois livres. On le mena aii quatrième étage dans une chambre fort propre, et son déménagement se trouva fait.

Les gens du siècle passé qui n'étaient pas bien dans les papiers de la fortune, avaient du moins en eux-mêmes un soutien, c'était le manque d'ambition. Jamais l'idée ne serait venue à un petit abbé de vouloir être un personnage , ni de perdre dans la triste

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passion de l'envie les belles années de la jeunesse. Lorsque Gordier ouvrit les yeux aux premiers rayons du jour , et qu'il se vit dans un beau lit en bois peint avec des rideaux de serge, avec quatre chaises de paille bien rangées le long des murs, et une commode en noyer, il fut tenté de se croire empereur d'Orient, comme le Dormeur éveillé. Ce fut bien autre chose quand le valet de chambre de M. Moreau lui apporta du chocolat avec un petit pain, et qu'on lui donna une paire de pantoufles tandis qu'on cirait ses souliers ; pour le coup , il se crut servi par des génies dans le palais de la Chatte blanche. Il remercia Dieu, et s'habilla gaiement en fredonnant un air A'Acante et Cephise, dont la musique était du célèbre Rameau.

Pendant cette heureuse journée, l'abbé se sentit l'esprit plus léger que d'habitude. Avant de quitter la maison pour aller chez

Ll DBBHin ABBÉ. 10U

M. Berton , il descendit au salon, où étaient M. Moreau et sa femme jouant avec leurs petites fiUes. MT Moreau, qui faisait danser un des enfants sur ses genoux , se mit à chanter en badinant la chanson suivante, qui n'a d'autre mérite que d'être connue de tout le monde :

11 était, il était Une jeune fille, Qui n'avait , qui n'avait Qu^une chemise.

Et encore elle était A la lessive.

Un nuage passa dans Tâme de Cordier en entendant ces paroles ; un peu de rougeur lui monta au visage. Il ouvrit sa tabatière et la referma sans y rien prendre ; puis il se leva , et , après avoir fait le tour du salon

DIL'X MOIftf BTC. 10

110 LK UINIBR ABBÉ.

d*un air embarrassé , il tira M. Moreau par la manche de son tebit.

— Monsieur, lui dit-il en hésitant, je ne pense pas que M"''' Moreau, qui est la bonté même , ait envie de se moquer d'un honune qui lui est tout dévoué. Ce n'est d'ailleurs qu'une plaisanterie fort innocente...

— Qu'avez-vous, mon cher ami? répondit l'architecte du roi ; je ne vous comprends pas.

— C'est, reprit l'abbé, que je n'ai en effet qu'une chemise , et qu'encore elle est à la lessive, comme dans la chanson.

— Soyez assuré , dit M. Moreau , que ma femme n'y entendait pas malice , et qu'elle ne sait pas si vous manquez de chemises. Votre veste est boutonnée jusqu'au rabat, et, pour ma part, je vous trouve fort bien vêtu. Cependant , je dirai à ma femme de pren* dre garde une autre fois à ce qu'elle chantera.

Ll DBRNIXB ABBt. 111

L'abbé pressa la main de Moreau, et s'en alla chez le directeur de l'Opéra. D le trouva en conférence avec M^** Boligny de la Comédie française, qui venait solliciter un spec^ tade à son profit. Cette jeune actrice, qui jouait admirablement les ingénues, était fort aimée du public; mais la jalousie de ses camarades lui donnait beaucoup de soucis , comme il arrive souvent aux gens de talent. On lui enlevait ses rôles sous le prétexte qu'elle avait au-dessus d'elle des chefs d'emploi. Dans la soirée à son bénéfice, ses amis voulaient qu'elle jouât, sur la scène de l'Académie, la pastorale d'Endymion de feu Fontenelle. M. Berton élevait des difficultés ; cependant il céda enfin , grâce aux instances de Cordier, qui pria en faveur de M"* Do- Hgny. Sans être fort jolie, cette jeune actrice avait une figure intéressante , un son de voix qui allait sa cœur, de la gaieté , quelque chose dans les manières qui charmait à

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première vue. Cette aimable fille remercia Cordier d'avoir intercédé pour elle, et y mit tant de^ grâce, que Fabbé en devint tout rouge de plaisir. M"' Doiigny savait par les bruits de coulisses qu'il était homme de bon conseil, et comme elle avait besoin d'être un peu soutenue au milieu de ses ennemis, elle désira qu'il vint aux répétitions. Elle l'invita même à être dans sa loge le jour du spectacle à son profit, afin de la secourir au moment de sa toilette, s'il lui survenait quelque embarras. Cordier n'eut garde d'y manquer , et bien leur en prit à tous deux. La jeune actrice avait commandé pour son rôle de Phœbé un croissant avec des pierreries. On n'apporta ce joyau de rigueur qu'une heure avant le lever du rideau, et il se trouva que le cercle d'or par où il s'attachait aux cheveux était beaucoup trop large pour la coiffure de M"" Doiigny. Il n'y avait pourtant pas moyen de jouer la lune sans

LS DBRfUBR ABBÉ. 115

un croissant. La pauvre actrice poussait des cris de désespoir , et ses camarades se réjouissaient déjà -, mais Gordier ne perdit pas la tête. Il était versé dans l'art du serrurier; il s'arma d'une lime , fit un marteau avec une clef, un étau avec le tiroir d'une table, et se mit à l'ouvrage. En moins d'un quart d'heure , il eut arrangé le cercle d'or et posé lui-même le croissant avec goût dans la chevelure de la Phœbé.

M"** Doligny sécha ses pleurs, se regarda bien dans la psyché , s'assura qu'il ne lui manquait plus rien, et se tourna enfin vers notre abbé. Elle était éblouissante de fraîcheur et de jeunesse.

— Embrassez-moi pour votre peine , lui dit-elle, avant que je mette mon rouge ; cela me portera boifheur.

Gordier baisa la belle Phœbé sur les deux joues, et les poisons de l'amour pénétrèrent pour la première fois dans ses veines. On

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Yenail de frapper les trois coups; Tabbé regagna sa place à l'orchestre avec un cruel désordre dans Fimagination et un poids affreux sur le cœur, car quelle vraisemblance qu'un garçon pauvre comme lui pût réussir à rien auprès d'une ingénue de la Comédie française? Il ne voulait pas même y songer, et ne rassemblait ses forces que pour cbasser bien loin ses désirs.

Cependant M"*' Doligny obtint un véritable triomphe. Le parterre applaudit avec enthousiasme. Une pluie de bouquets accompagna la chute du rideau. Notre abbé courut , après le spectacle, à la loge de l'actrice ; mais il trouva la place encombrée par une foule d'amis et de grands seigneurs, qui se pressaient pour offrir les félicitations et les madrigaux. A peine s'il put, en se dressant sur la pointe des pieds , apercevoir la reine de la soirée couchée sur un sofa et enveloppée de fourrures. Il se retirait le

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cœur fort serré, quand une femme de chambre le saisit par le bras comme il traversait le vestibule , et lui mit un billet dans la main.

n Mon cher abbé, lui disait-on, votre baiser m'a porté bonheur, comme je m*y attendais. Venez demain déjeuner avec moi sur les dix heures du matin. Les sots et les complimenteurs, n'entreront qu'à midi.

« Julie Dolignt. >»

— Grand Dieu ! s'écriait Cordier en bondissant au milieu des rues , elle m'accorde deux heures de téte-à-téte ! Que vais-je lui dire? Comment lui cacher mon amour?

La crainte et l'espérance allaient et ve^ naient dans l'âme du jeune abbé. Lorsqu'il fut rentré dans sa petite chambre, il promena autour de lui des regards désolés, et le sentiment de sa pauvreté lui perça le cœur.

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— Non, dit-il avec abattement, je nuirai pas m'exposer au fen de ses I)eaux yeux. Puisque les bonheurs excessifs ne sont pas faits pour moi , sachons au moins fuir les dangers. H m'appartient bien de courtiser une actrice , à moi qui n'ai pas de chemise ! Allons, n'y pensons plus.

Cordier, ayant bravement pris son parti , se mit à chanter la chanson de M"^ Moreau :

Il était, il était Une jeune fille, etc.

n ouvrit un tiroir de sa commode pour y serrer le billet de la séduisante Phœbé. 0 miracle! ce tiroir contenait six chemises neuves I Les merveilles de la civilisation, lorsqu'elles frappèrent les regards du jeune barbare qui le premier traversa le Bosphore,

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n'eurent pas un éclat plus surprenant que celui de cette admirable trouvaille. L*abbé n'osait porter ses mains sur la toile fine, de peur qu'elle ne vint à s'évanouir comme une illusion des sens.

— 0 madame Moreau ! dit-il avec émotion , vous êtes une seconde providence !

Le diable, qui était sans doute jaloux du bonheur de notre abbé, lui fit découvrir alors un petit trou au coude de son habit ; mais Cordier n'était pas homme à se décon* certer pour si peu de chose.

— Ce n'est rien que cela, dit-il gaiement ; on ne manque pas un rendez-vous faute d'un bout de fil noir pour faire une reprise.

£t il se coucha tout joyeux. Cette fois, il rêva qu'il était dans le paradis des Orientaux et que Mahomet lui-même n'avait pas une veste aussi belle que la sienne.

Le lendemain, notre abbé regardait Teffet de sa chemise blanche dans son miroir à barbe. D appela le valet de chambre pour avoir son habit qu'on avait emporté.

— Le voici, monsieur Tabbé, dit le domestique d'un air significatif.

120 LB OERfllBIt ABBÉ.

Cordîer passa une manche avec empressement et resta immobile de surprise.

— Mais c'est un habit neuf? s'écriat-il.

— Oui, monsieur l'abbé.

— Etd'où vient cela?

— Je ne sais pas , monsieur. Mon maître m'a dit que c'était à vous , et je vous l'apporte.

— Allons ! Il vient à propos.

L'abbé descendit les escaliers en voltigeant sur la peinte de ses souliers , et une voix intérieure lui disait : Tu es un heureux mortel.

Le hasard avait trop fait pour Cordier depuis vingt-quatre heures pour qu'il ne s'amusàt pas un peu à lui rabattre de sa joie. En arrivant chez M"" Doligny, le cœur enflé par l'espoir, l'abbé vit, en traversant la salle à manger, qu'on avait dressé une table de quatre couverts. Deux étrangers attendaient

LB okbhiib abbé. iâl

au salon ; l'un était un mondor, et l'autre un officier des gardes.

— Adieu le téte-à-téte! pensa l'abM.

Comment diable aussi ai-je pu me mettre dans Tesprit que cette créature divine avait jeté les yeux sur moi?

L'espérance s'envola; mais Cordier n'en garda pas moins une contenance ferme , et sentit qu'il' fallait montrer sa bonne humeur des dimanches. L'ingénue parut bientôt dans une toilette fort jolie. Elle remercia le mondor d'un collier de perles dont il venait de lui faire présent, et donna la main au militaire en l'appelant son cousin. Cordier avait la mort dans l'âme. Cependant on se mit à table ; le courage lui revint lorsqu'il vit que sa présence donnait aussi de la peine à ses rivaux, et que , de plus , ils n'avaient point d'esprit. Il se mit en frais , se ranima peu à peu et conta des histoires.

— Ma foi, messieurs, dit M"* Doligny aux

139 LK DKBIIIKR ABBfi.

deuxautres convives, vous êtes tristes comme des capucins.

On parla de la pièce d'Endymion, tout en mangeant des asperges.

— L'abbé, reprît Fingénue, racontez-moi quelques bons mots de Fontenelle. Je les aime fort, et il en a beaucoup dit.

— Je n'en sais qu'un , répondit Cordier ; mais il montre assez combien le personnage était sensible. Fontenelle avait un vieil ami d'enfance qui s'appelait l'abbé Dubos, et avec lequel il déjeunait tous les matins. Ils aimaient tous deux les asperges et en mangeaient tant que la saison en durait ; mais Dubos les voulait à la sauce et Fontenelle à l'huile, ce qui était entre eux un éternel sujet de querelles et de plaisanteries. Un jour, au moment où ils allaient manger leur plat favori dont on avait préparé la moitié d'une façon et l'autre moitié de l'autre manière pour satisfaire tous les goûts, M. Dubos

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tombe subitement frappé d'apoplexie. Fontenelle se baisse, prend la main de son ami, lui tâte le pouls et reconnaît qu'il est mort. Aussitôt il ouvre la porte et crie au domes> tique : Préparez toutes les asperges à l'huile !

— Je connaissais ce mot, dit le mondor.

— Moi, dit le militaire , Je ne le connaissais pas^ mais je n'y trouve rien de plaisant.

L'abbé comprit qu'ils étaient jaloux tous deux , et inventa des histoires de son cru pour voir si elles seraient connues du mondor, et si elles auraient l'approbation de l'officier. £n sortant de table, il s'aperçut que ses deux rivaux le toisaient avec des airs de dépit. Chacun d'eux tâchait de prendre M"'' Doligny à part pour lui glisser des mots à l'oreille.

— Vous pouvez vous expliquer tout haut, messieurs, dit l'actrice. Je ne suis pas une marquise , et je ne fais rien en cachette. Il

124 LI DBRNIEB ABBÉ.

faut, dites-vous, que je me décide pour quelqu'un? Il n*est pas bien de n'avoir pas encore d'amant? Mon choix est fixé. Monsieur l'abbé Gordier est mon affaire. J'ai lu dans ses yeux qu'il est amoureux de moi, et je vous déclare qu'il me plaît beaucoup.

L'abbé tomba sur ses genoux et saisit avec transport la main qu'on lui offrait.

— Ah ! madame , dit-il d'un air pénétré , voici la première fois qu'une aussi grande joie entre dans nton cœur. Jamais je ne perdrai le souvenir de cet instant, et je défie le ciel de me donner une peine qui l'efface de ma mémoire.

Cette parole était imprudente , comme on le verra par la suite , mais c'est ainsi que parlent les gens amoureux, et d'ailleurs M"" Doligny n'ayant à cette heure que de tendres sentiments dans le cœur, répondit qu'elle était charmée de l'amour qu'elle in-

LE D£RII1SR kVBÈ. 1S5

spirait. Le moador et le militaire enfoncèrent leurs chapeaux sur leurs oreilles et s'en allèrent en frappant les portes ; mais on ne s'aperçut pas de leur sortie. Notre abbé devint l^nâymion de la Phœbé. Le nom lui en resta, et dans les coulisses on l'appela l'abbé Ëndymion tant que durèrent ses amours.

Le bon Gordier n'était pas de ces gens vaniteux qui mettent la plus forte part de leurs plaisirs dans l'ostentation. Il aimait M"" Doligny pour elle-même et non pour la gloire qu'il en retirait. Elle lui eût plu aussi bien si elle n'eût été qu'une simple bergère. C'était Une chose plaisante que de voir cet homme modeste , et qui n'avait pas seulement deux culottes , passer devant la cour brillante de la jeune actrice, recueillir les douces œillades à la barbe des marquis les plus hauts sur talons, et conduire à son bras cette jeune fille si recherchée. On en riait

tant qu'on pouvait , mais on enrageait sous

lâti LC DERrflER ABBi.

cape. M"* Dollgny eut vent de quelques moqueries sur la pauvreté de son Ëndymion. Elle voulait donner à Cordîer un habit magnifique en velours cramoisi et lui faire quitter le petit collet; mais il eut le bon sens de n'y pas consentir. Tout ce que l'ingénue put obtenir de lui, fut qu'il porterait, pour l'amour d'elle, une veste de soie noire, qu'elle broda de sa main. Le jour que sa maltresse lui envoya cette veste, l'abbé trouva dans la poche une bourse bien garnie. Les scrupules le prirent à la gorge à cette découverte. Il courut chez sa belle , et, ne sachant comment lui dire ce qu'il avait dans l'esprit, il la regarda timidement en frappant sur sa poche de manière à faire sonner les pièces d'or.

— Je vois à votre mine ce que vous pensez, lui dît-on. Si j'étais une princesse, vous n'auriez pas de ces sottes délicatesses. £h bien ! sachez , monsieur , que je veux être

LE DKRillKB ABBt. 127

pour vous au-dessus de la plus fière priu* cesse du monde. Si vous avez le cœur asses mal placé pour être honteux d'accepter quelque chose de moi, jetez cela par la fenêtre.

— Ne vous fâchez point, dit l'abbé ; j'ai le cœur où il faut l'avoir, et je vous remercie de toute mon âme.

M. Moreau se mit à rire en apprenant les triomphes de son ami Cordier.

— Prenez garde à vous, lui disait-il, mon cher Endymion. La lune est changeante; elle ne vous aimera que le temps d'un quartier.

M. Berton lui accordait davantage..

— Cela ira, disait-il » jusqu'à la nouvelle lune de vingt-huit jours.

Mais quand le second mois fut cctmmencé, il fallut trouver d'autres railleries, et il n'en restait plus qu'une seule dans le calendrier.

— Quand arrivera l'éclipsé? demandaient les mauvais plaisants.

— Quand le soleil me voudra jouer un mauvais tour, répondait l'abbé. Je suis préparé à tout événement, comme le sage.

La tendresse deM^^'Doligny pour son petit abbé se soutenait malgré les plaisanteries. Elle alla tout doucement jusqu'à l'accomplissement de l'année entière , ce qui nous parait être la bonne mesure pour une ingénue.

Un marquis du bel air vint se jeter à la traverse et fouler aux pieds le bonheur de notre pauvre abbé. C'était un homme prodigue et ruiné de toutes les façons , criblé de dettes, fatigué de corps et blasé d'esprit, un homme adorable enfin , selon les goûts du temps. Il supplanta Cordier dans l'espace de deux heures, et n'eut besoin que de paraître pour vaincre, comme le défunt empe* reur César. Cordier vit le coup de foudre qui le frappait, et demeura un peu interdit.

— Mon cher garçon, lui dit sou infidèle,

Il OIBRIBR ABBt. 139

VOUS m'avez souvent donné l'assurance que vous auriez du courage , s'il m'arrivait de ne plus vous aimer. Voici le moment de montrer votre bravoure. Il va sans dire que nous resterons toujours bons amis, car vous me feriez de la peine en cessant pour cela de venir me voir.

— J'aurai du courage , répondit Fabbé ; mais ne comptez pas m'avoir parmi vos suivants. Je ne descendrai pas m'asseoir au banc des violons , moi qui ai tenu le siège du chef de musique.

Après cette réponse digne des temps anciens , l'abbé se retira héroïquement ; mais il ne retrouva pas du tout la force dont il avait fait parade, et dont les indi£férents et les égoïstes seuls sont capables. Il gardait un visage impassible en public, et ses amis ne soupçonnaient pas l'état cruel où il était. Son cœur était déchiré mille fois par jour ; tous les objets qui frappaient ses regards lui

rappelaient le bonheur perdu. Des souvenirs accablants le troublaient à chaque pas.

— Hélas ! disait-il en se tordant les bras, pourquoi me suis-je précipité dans ce monde des passions loin duquel j'aurais pu vivre paisiblement? Quels êtres sont donc ces femmes qui demeurent toujours dans cet enfer et y respirent à Taise comme Toiseau sur les buissons?

£t puis au moment de maudire le nom de son ingrate , le pauvre garçon en avait des remords , et remerciait le ciel de lui avoir donné au moins quelques jours heureux avant de mourir. En un mot , Cordier était en proie au désespoir. Il résolut d'abandonner une existence vouée à l'amertume. Il se mit en tête de se faire trappiste ; mais son étoile était d'une humeur plus folâtre qu'il ne l'imaginait , comme on le verra tout à l'heure.

L'abbé Cordier fit un marché avec un maître de voiture pour être conduit à la Trappe, située près d'Avranches; il mit dans sa poche une bourse où il lui restait encore quinze louis d'or , et partit avec un très-léger bagage sans dire à personne où il

132 LE DEaiflEK ABBÉ.

allait. On était alors au mois de mai. Les chaleurs du printemps se répandaient dans la campagne , les arbres et les champs prenaient de airs de fête ; mais Gordîer , tout entier à ses douleurs , demeurait morne en face des beautés du paysage. Il voyageait d'ailleurs dans une mauvaise guimbarde avec des marchands de bestiaux qui n'étaient pas gens à le distraire. Il s'enfonça le plus avant qu'il put dans ses sombres pensées, et demeura en silence , contre son ordinaire, tout le long du chemin.

Le quatrième jour , on arriva sur le soir au petit bourg de Mortain , situé non loin d'Avranches. On descendit à l'unique auberge du lieu pour la dernière couchée.

L'hôtelière était une jeune femme de vingtcinq ans, qui avait des yeux engageants, des appas fort arrondis , les mains propres , la bouche fendue et la taille bien serrée dans le tablier le plus blanc du monde. Gordîer

LE DEKfllEB ABBÉ. 135

ne songeait guère à remarquer tout cela, et d'ailleurs il n'était point dans son humeur de courtiser les aubei^stes. Il poussait la modestie jusqu'à n'avoir pas l'idée qu'avec sa jolie figure , il pût frapper au premier regard l'imagination d'une femme. L'hôtelière , qui ne pensait pas à se faire trappiste, s'aperçut tout de suite que l'abbé était un beau garçon , et qu'il paraissait plongé dans l'affliction. Elle fut prévenue en sa faveur aussitôt qu'elle vil son air triste et sa jambe faite au tour. La curiosité s'en mêlant, elle voulut savoir qui était ce gentil voyageur , et d'où lui venait sa mélancolie ; c'est pourquoi elle lui fit dresser une table dans une chambré à part , tandis qu'elle mit le couvert des marchands de bestiaux dans la cuisine.

Notre abbé mangea son potage sans dire mot ; mais , lorsqu'il eut avalé un civet de lièvre et vidé la moitié d'une bouteille, il se

134 LB DEBVrrER ABBft.

trouva moins accablé. L'hôtelière, qui le servait elle-même et qui le regardait d'un œil compatissant, jugea que le moment était favorable pour entrer en conversation. Elle prit donc une chaise, et , s'asseyant en face de son hAte, elle lui demanda s'il trouvait le diner bon.

— Je le trouve excellent , répondit Cordier.

— Vous répondez cela par complaisance, reprit l'hôtelière , car on voit , monsieur l'abbé , que vous ne sentez pas le goût de vos morceaux, tant vous êtes rêveur. Je gage que vous ne sauriez pas dire ce que vous venez de manger ?

— C'est la vérité , madame ; je n'ai pas l'esprit à ce que je fais, et cela vient de ce que je suis l'homme le plus malheureux qui soit sur la terre.

— Mon Dieu ! quel dommage ! que j'en suis fâchée! Quel est donc ce malheur si

LB D£RIIIBB ABBÉ. 135

grand? Pouvez-vous me le conter, monsieur Tabbé? Je n'en dirai rien.

— Volontiers, madame, ce sera peutêtre un soulagement que de parler de mes peines.

Cordier raconta ses amours avec M"' Doligny, et comment elles avaient fini. L'bùte- Hère, les deux coudes sur la table et la tête posée entre ses mains, la bouche à demi ouverte, écoutait le récit de toutes ses oreilles. Elle n'avait jamais entendu parler des théâtres de Paris , et toutes ces aventures lui semblaient tirées d'un conte de fées. Elle ne se sentait pas de joie d'avoir sous les yeux le héro& de cette histoire. L'abbé, qui ressentait lés effets bienfaisants de la digestion, se plaisait à chaque minute davantage dans la situation où il était ; l'intérêt que lui montrait la belle hôtelière adoucissait remarquablement ses peines. Quand son histoire fut achevée , il fit un gros soupir et

136 LB BIRMISt ABBA.

murmura, sur le ton d'un berger de Fontenelle :

— Hélas ! c'est la dernière fbls que je parle à quelqu'un de mes chagrins.

— La dernière fois 1 s'écria l'aubergiste : eh! pourquoi donc?

— Parce que demain je vais entrer à la Trappe.

— Sainte Vierge ! à la Trappe ! Dans un si bel âge ! Ah ! que ne puis-je vous en détourner! Excusez-moi, monsieur l'abbé, mais je suis toute bouleversée de ce que vous me dites.

La bonne hôtelière se leva et sortit en pleurant de tout son cœur. Gordier, ému de voir une amitié si tendre, en eut aussi une larme dans les yeux. Le soir , lorsqu'il se coucha, il s'avoua tout bas à lui-même qu'il était ébranlé dans ses résolutions. Le lendemain , au point du jour , l'hôtelière entra dans sa chambre :

LS DSRIVIKR ABBi. 137

— Monsieur Tabbé, lui dit-elle, on va mettre les chevaux à la voiture ; mais , si vous m'en croyez, vous resterez à dormir la grasse matinée. Demain je vous mènerai dans ma carriole à Avranches, si vous teniez encore à votre projet d'entrer à la Trappe.

Les esprits sont faibles le matin^ pendant le demi-sommeil. L'abbé ouvrit un œil, étendit les bras et dit qu'il voulait bien rester jusqu'à demain; puis il se tourna sur le côté pour recommencer à dormir. On partit sans lui. Sur le coup de dix heures, Gordier descendit, un peu honteux de sa faiblesse. L'hôtelière , qui avait mis un bonnet neuf, lui parut plus fraîche et plus jolie que la veille. Elle lui servit un excellent déjeuner et lui tint encore compagnie. Elle le mena ensuite promener dans son jardin, lui offrit des fleurs et fît mille choses pour lui être agréable qui le touchèrent de plus en plus. 11 ne partit pas le lendemain, parce que l'hô-

158 LB DBBflISR ABBE.

tesse le pria d'attendre pour aller à Avranches jusqu'au samedi suivant, qui était jour de marché. Nous ne savons pas au juste ce qui se passa entre la belle hôtelière et M. Cordier; mais quand le samedi fut venu, il ne fut pas question de la Trappe, et M"* l'aubergiste envoya sa servante au marché avec la carriole. On a dit seulement dans le bourg qu'un enfant grimpé sur un mur avait vu dans le jardin l'abbé qui embrassait son hôtesse comme un vrai tourtereau. Plus d'une semaine après, Cordier était encore à Mortain, ne songeant pas du tout à se retirer du monde.

Un beau jour, avant le soleil levé, on dormait encore dans l'auberge ; Cordier se trouvait, je ne sais pourquoi , dans la chambre de l'hôtelière, lorsqu'on frappa au dehors à coups redoublés.

— Holà ! hé ! ma femme ! criait-on ; viendras-tu m'ouvrir tout à l'heure !

LE DERlflRR ABBt. 139

— Qu'est-ce que ce bruit ? demanda Fabbé en s'babillant à la hâte.

— C'est mon mari qui revient de voyage.

— Votre mari ! quoi ! vous êtes mariée ? Ils n'y avaient pensé ni l'un ni l'autre. T/hôtelière se mît à la fenêtre et cria

qu'elle allait descendre ; mais une servante venait d'ouvrir la porte, et le mari, qui montait déjà l'escalier, rencontra l'abbé en manches de chemise.

— Voilà donc pourquoi l'on ne m'ouvrait pas! dit l'aubergiste outré de colère. Il s'en passe de belles en mon absence. Je vais d'abord assommer ce petit godelureau.

L'hôtelier courut après Cordier en levant un gros bâton noueux qu'il tenait à la main. Heureusement l'abbé sut esquiver le coup en se baissant à propos. Il gagna la rue d'un bond et se sauva par les champs. Comme il croyait toujours avoir le mari et le bâton noueux à ses trousses , il joua des jambes

140 LB DKRIIIIR ABBÉ.

pendant une demi-heure, et ne s'arrêta qu'au milieu d'une forêt où il tomba, épuisé de fatigue, au pied d'un arbre.

Tout cela semblait un rêve à notre pauvre abbé , tant l'événement avait été brusque et surprenant. Il lui fallut cinq minutes de réflexion pour bien comprendre ce qui lui arrivait et mesurer l'étendue de son infortune.

— Quelle aventure ! s'écria-t-il enfin. Passer ainsi du suprême bonheur à la plus affreuse position ! être perdu dans les bois , sans habit, et n'avoir pas mis hier au soir ma bourse dans la poche de ma culotte ! 0 désespoir ! Il y a de quoi se pendre !

Il se serait pendu en effet à quelque branche , s'il eût tenu une corde ; mais n'ayant pas le nécessaire pour se tuer , il se mit à chercher quelque chaumière où l'on voulût bien lui donner un morceau de pain pour déjeuner.

LK BKRnifiB ABBfi. 141

Cordier , qui ne connaissait pas les chemins et n'osait pas retourner du côté de Mortain, s'égara dans la forêt. U trouva enfin des bûcherons qui travaillaient , et leur demanda sll n'y avait pas près de là quelque habitation. Ces bonnes gens lui indiquèrent une forge qui n'était pas loin. Il y alla aussitôt , dirigé par le bruit que faisaient les ouvriers. A côté de la forge était une jolie maison , située au plus épais du bois et entourée d'un jardin bien entretenu. La porte en était ouverte. L'abbé , poussé par la faim, entra sans hésiter. Les bûcherons lui avaient appris que le maître de forges s'appelait M. Durand et que c'était un excellent homme. U demanda donc à parler à M. Durand. On le conduisit dans un cabinet où il trouva un gros homme d'assez bonne physionomie , qui mit sa plume sur son oreille pour l'écouter.

— Monsieur, lui dit Vàblbé , je viens de

142 LS DfiRIII£R ABBÉ.

Paris pour me faire trappiste à Avranches , et je me suis égaré dans les bois. Aurezvous la bonté de me faire donner un peu de pain et de m'indiquer la route qu'il faut suivre pour aller au couvent de la Trappe?

M. Durand reconnut tout de suiJe qu'il n'avait pas affaire à un mendiant;

— Bien volontiers, mon garçon, répondit-il. Un morceau de pain ! cela ne se refuse pas. Je vous offrirai davantage: on va sonner le déjeuner ; je vais dire qu'on vous mette un couvert à ma table. Vous avez là une chienne d'envie, de vous faire trappiste. Est ce par vocation, ou par suite de quelque chagrin ?

— C'est parce que je suis malheureux.

— Bah ! le diable n'est pas toujours attaché à la peau des gens. Laissez là votre idée de la Trappe. Voulez-vous travailler dans mes forge$ ?

— Nous verrons cela, monsieur 5 donnezmoi le temps de réfléchir.

— Oui, nous alloiis en causer. Venez que je vous prête une veste. Il ne faut pas que vous soyez en manches de chemise pour déjeuner avec ma femme et ma fille.

M. Durand avait un fils en voyage. Il prit dans les habits de ce fils une vieille veste de campagne, qui se trouva parfaitement à la taille de Cordier. Le déjeuner étant prêt, notre abbé fut conduit dans la salle à manger, et il prit place entre M"" Durand et M"' Charlotte sa fille, qui avait dix-huit ans et qui était jolie. Il mangea bien , plaisanta de bonne grâce sur son appétit dévorant, fit rire les dames et raconta son histoire, sans parler cette fois de ses amours. IF. Durand et sa famille ne voyaient personne; ils s'amusèrent des discours de notre abbé. Au dessert , le maître de forges , qui était un grand buveur, excita son hôte

144 Ll DERIfIBR ABBÉ.

à lui tenir tête. L'abbé but un peu d'eau-devie par complaisance, et, sans perdre son air simple et modeste , il se mit pourtant en bonne humeur. M. Durand l'engagea cordialement à passer une couple de jours dans sa maison.

En sortant de table, le maître de forges, selon l'habitude des propriétaires, mena son hôte voir ses basses-cours et ses potagers. Ils allèrent ensemble visiter les usines , et dans cette promenade, Gordier admira tout avec politesse. Ils s'arrêtèrent à regarder

DBCX HOIS, BTC. 13

140 LE DERRIIB ABB£.

des ouvriers en charpente qui avaient à tailler une table en ovale, et qui ne savaient comment s'y prendre. Ces braves gens, par ignorance , traçaient sur le bois des cercles à Finfini , sans pouvoir réussir à calculer exactement leurs mesures. L'abbé, qui savait un peu de tout, se souvint alors du procédé simple qu'on trouve dans les livres de géométrie descriptive pour tracer des ovales de toutes grandeurs, et qui se formule ainsi : Placer aux deux foyers de l'ellipse les extrémités d'un fil égal en longueur au grand axe, et tracer avec un crayon que l'on place de manière à tenir le fil toujours tendu. Cordier mesura les deux foyers de l'ellipse avec un compas, y fixa deux clous auxquels il attacha un morceau de ficelle , et décrivit, en moins d'une minute, un ovale parfait de la grandeur désirée. M. Durand fut saisi d'admiration, et les ouvriers, qui cherchaient en vain depuis une heure à résoudre ce pro-

U DEBRIIB ABBÉ. 147

blême, auraient pris volontiers notre abbé pour un sorcier.

— Gomment! dit le maitre de forges, mais vous êtes donc un mathématicien?

— Je n'en sais guère plus que cela, répondit l'abbé en riant.

— C'est beaucoup, par ma foi. Il n'y a pas à vingt lieues à la ronde un homme qui en sache autant que vous. Si vous voulez appliquer vos connaissances dans mes usines, je vous donnerai un bon emploi et des appointements fort honnêtes.

— £xcusez-moi, monsieur, dit Gordier; je suis trop franc pour vous tromper. Je ne tiens pas à l'argent, et je ne suis pas capable de m'appliquer longtemps au même travail; je ne ferais pas votre affaire.

— G'est dommage! c'est pardieu dommage ! répéta plusieurs fois M. Durand.

M^^* Charlotte était une grande et jolie fille qui avait des yeux bleus et des doigts effi-

148 Ll DIBRIM ABBt.

lés. L'isolement et son goût pour la lecture lui avaient donné des idées romanesques. L'abbé ne lui montra pas les mathématiques, mais il lui enseigna des jeux de cartes pour occuper les heures de la soirée. La jeune personne était versée dans la botanique, et Cordier en avait quelques notions. Us cueillirent ensemble une foule de fleurs dont ils cherchèrent les noms dans les livres. On fit encore dans les talents de notre abbé une découverte importante. Le lecteur nous pardonnera-t-il de l'avoir mené jusqu'à cet endroit sans lui dire que Cordier savait jouer de la flûte, non pas en virtuose, mais de façon à enchanter un maitre de forges des bois de Mortain? De tous temps les sons de la flûte ont flatté agréablement les sens des jeunes filles. Or, il y avait une flûte dans la maîson,etM"'' Charlotte jouaitdu clavecin. Ds firent de la musique ensemble , et dès lors leurs cœurs eurent un grand sujet de sym-

Ll BBBinBR ABBt« 140

pathie. La demoiselle levait ses yeux bleus sur l'accompagnateur dans les moments où le morceau avait de la passion ; de son côté, le joueur de flûte abaissait ses yeux noirs sur la jeune personne en soufflant avec plus de tendresse. Sans se parler, ils se disaient ainsi beaucoup de choses, tandis que le père dormait et que la mère travaillait à Taiguille.

Gordier n'était pas un séducteur, puisque dans le très-petit nombre de ses bonnes fortunes, il n'y en eut pas une seule où il n'ait laissé faire au beau sexe les premières avances; mais une fois amoureux, il ne connaissait plus rien, et ne savait guère opposer la raison aux flammes qui le consumaient.

Lorsque deux cœurs se sont entendus, ils savent bien trouver les petites occasions de communiquer ensemble. Gordier, qui occupait une chambre au second étage de la

maison, avait l'habitude de s'asseoir un mois.

150 LB DBEHin ABBÉ.

ment au bord de la fenêtre, et de regarder le paysage avant de se coucher ; M^^'' Durand faisait de même à l'étage inférieur : elle toussait timidement deux ou trois fois , et Tabbé lui répondait en manière de bonsoir. Le matin , ils recommençaient ce manège. C'eût été une chose bien innocente, s'ils s'en étaient tenus là, mais on en vint bien vite à échanger quelques mots, et puis des conversations s'engagèrent. On parlait d'abord du clair de lune, et ensuite du bonheur de vivre deux tout seuls au milieu des bois. Leur imagination se montant peu à peu , ils supprimaient de la surface du globe, sans y prendre garde, le père et la mère, la nourrice et les domestiques , pour se créer un intérieur selon leur goûts. Quand l'abbé sortait de sa chambre, il fermait la porte avec beaucoup de bruit ; aussitôt celle de la jeune personne s'ouyrait, et ils se rencontraient comme par hasard; ils descendaient les

U DBRRIll ABBÉ. 151

escaliers côte à côte, le plus lentement possible et en silence. M^^* Charlotte rougissait; Gordier devenait tremblant. Enfin, un beau matin , ils s'embrassèrent naturellement.

Par malheur, les mères ont des yeux de lynx pour lire dans l'âme de leurs filles ; M"*"" Durand reconnut sur-le-champ le danger qui menaçait ; elle courut chez son mari, et le pria de congédier Gordier sans différer.

— Mon jeune ami , dit le bon maître de forges, à son hôte, ma femme croit que vous faites la cour à ma fille. Je ne m'en fâche pas, j'aurais agi tout de même â votre âge ; mais vous ne pouvez pas l'épouser, n'ayant pas le sou. Il faut, s'il vous plait, quitter la maison.

— Je n'ai rien à répondre à cela, dit Gordier; il est vrai, monsieur, que j'aime mademoiselle votre fille, et que je n'ai pas le sou. Vous m'avez donné l'hospitalité pendant une semaine , et j'en suis pénétré de recon-

159 LB DBRIIIBE ABBÉ.

naissance. Adieu, monsieur ; je vais partir, mais j*en ai bien du regret.

— Pauvre garçon ! Tenez, voilà cent écus que je vous prête ; vous me les rendrez quand vous aurez trouvé la fortune. N'allez pas à la Trappe ; je vais vous faire mener sur le chemin de Paris.

]|[me Durand voulait que Tabbé s'éloignât sans revoir sa fille ; mais M"' Charlotte s'échappa de la maison, et accourut au moment où l'abbé allait monter en voiture.

— Monsieur Gordier, dit-elle avec émotion, l'on nous sépare ! Est-ce que je ne vous verrai plus?

— Hélas! mademoiselle, je le ci;ains bien, car je vais peut-être mourir de chagrin.

— Ah ! si vous mourez, faites-le-moi savoir ; je ne vous survivrai pas. Donnez-moi quelque chose que je puisse garder en souvenir de vous.

L'abbé êta de son doigt une petite bague

LB DEBNIER ABBÉ. 153

qui lui venait de M"' Dolighy ; c'était tout ce qu'il pouvait offrir. La jeune personne lui donna en échange un mouchoir brodé.

— Vous ne vous en séparerez jamais î dit-elle.

— Jamais ! répondit Cordier en le mettant sur son cœur.

M"* Durand arriva sur ces entrefaites; l'abbé s'élança dans le fond de la voiture, et les chevaux partirent.

— Adieu ! adieu ! lui cria encore M"' Charlotte.

Le pauvre abbé ne comprenait pas qu'on pût se séparer d'une personne aussi aimable ; il lui semblait que les démons s'étaient emparés de lui par force, et le voituraient dans les chemins de traverse pour le tourmenter. Il gagna la grande route au milieu de ces tristes pensées, et le cocher de M. Durand, l'ayant mené à l'auberge, lui souhaita un bon voyage. Un carrosse public qui allait

154 LE DERNIER ABBt.

à Paris , emporta Cordier. A mesure qu'il s'approchait de la grande ville, l'ordre se rétablissait dans ses idées et sa mémoire : il se rappela bientôt qu'il s'était mis en voyage à cause d'un désespoir d'amour, et il soupira en rêvant ta l'ingrate ingénue; puis il se souvint de l'hôtelière de Mortain, et donna le mari à tous les diables , avec son bâton noueux ; mais lorsqu'il revint, après ce long circuit , à la fille du maître de forges , il faillit étouffer de douleur.

— Ah ! dit-il, j'aurais mieux fait de rester à Paris, que de courir les champs ; je n'aurais eu qu'une peine, au lieu d'en avoir trois. Grand Dieu ! quelle expérience ! je sais ce qu'il en coûte de vouloir se faire trappiste.

En débarquant à Paris, Cordier loua une petite chambre dans un quatrième étage de la rue Montmartre ; il en paya prudemment le terme d'avance. Il s'en alla diner ensuite au cabaret, puis il fit cirer ses souliers et lut

M Dsimn ABBÉ. 155

les affiches des théâtres : on jouait La Fausse Agnès ! son cœur battit en voyant le nom de M^^Doligny.

A onze heures du soir l'abbé était dans les coulisses de la Ck>médie française , debout à la même place qu'autrefois, et suivant des yeux tous les mouvements de son infidèle.

— Vous voilà , mon cher abbé ! dit la jeune actrice en s'arrétant devant lui ; on disait que vous étiez à la Trappe.

— C'est un grand hasard, si je n'y suis pas entré.

— Est-ce par une aventure piquante?

— Par une suite d'aventures bien étrange».

— Venez me voir demain pour me conter cela.

— Non pas demain ; il me serait encore trop pénible de retourner chez vous en ami.

— Vous m'aimez donc toujours?

156 LB OEIiaSH ABBt.

— Je ne puis m'en empêcher aussitôt que je vous vois.

— Tant pis ! Fabbé , cela vous donne du chagrin.

— Avez-vous été heureuse, au moins, avec votre marquis?

— n m'a plantée là, le traître; mais je ne suis pas comme vous, je me suis consolée. Aujourd'hui, j'appartiens à un receveur des gabelles qui me fait mourir d'ennui; j'ai bien envie de le congédier. Je n'ai pas ri depuis un mois. Vous me manquez avec vos histoires.

— Si vous vouliez m'avoir demain , il y aurait un moyen sûr de me mettre en gaieté.

— Je vous entends. Allons! venez toujours , et l'on verra s'il nous reste un brin de tendresse pour un ancien ami.

L'abbé sortit tout palpitant de joie et d'espérance. Il se promit , en homme sage , de profiter du caprice de l'ingénue sans penser

U DBRirm ABBÉ. 157

au réveU du lendemain, et de noyer en même temps son amour dans Tivresse de ce dernier bonheur.

Pour tout For de l'univers , Gordîer n'aurait pas voulu tromper M"" Doligny dans l'instant où elle se montrait pour lui si bonne fille, n raconta naïvement, sans y rien changer , ses deux aventures avec l'hôtelière et la fille du maître de foires. L'actrice en riait de tout son cœur. L'abbé eut pourtant un peu de confusion lorsqu'il avoua qu'il avait donné la bague de sa première maîtresse ; mais M"" Doligny s'écria :

— Dieu soit loué ! je tremblais en pensant que vous n'aviez pas un seul bijou à offrir à cette aimable enfant. Non-seulement je vous pardonne, mais je vous prie d'accepter une autre bague pour vous en servir en pareille occasion.

M"" Doligny était de ces femmes dont l'imagination s'exalte aisément. Le récit de

158 LS DEBRIER ABBÊ.

Tabbélui parut si drôle et si amusant, qu*elle lui laissa tout juste le temps de Facheyer, et qu'elle se mit à dire :

— En vérité , mon cher garçon , je crois que je vous aime de toute mon âme.

Elle aurait dû ajouter par réflexion :

— Pour jusqu'à demain.

Mais elle n'en fit rien, parce que les cœurs les plus inconstants ont cela de bon que l'expérience môme ne leur apprend pas à connaître leur fragilité. Comme ce retour de tendresse était du bien inespéré , l'abbé y trouva en môme temps le prix de ses chagrins passés , et le courage nécessaire pour la rupture du lendemain.

Lorsque arriva l'instant de la séparation, Cordier, quoique résigné à son sort, voulut cependant emporter quelque souvenir de ce jour heureux. L'ingénue lui offrit à choisir parmi ses joyaux ; mais l'abbé n'y trouva pas ce qu'il désirait. £n regardant autour de lui

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dans la chambre, il aperçut le chat de M"** Doligny qui donnait sur la toilette au milieu des pots de rouge et des boites à poudre ; c'était une jeune béte fort espiègle, qui avait pour lui une préférence sur les autres habitués de la maison, car Gordier savait se mettre bien avec tout le monde.

— Donnez-moi votre chat , dit l'abbé en posant la main sur le dos du petit animal qui ouvrait à demi les yeux et les refermait sans défiance en recevant les caresses de son ami Gordier.

— Je vous le donne , dit l'ingénue , mais c'est un vrai sacrifice ; la pauvre béte fera

'maigre chère plus d'une fois.

— Je vous promets qu'il aura son déjeuner tant qu'il me restera un sou dans la poche.

— Eh bien ! emportez-le.

L'abbé embrassa pour la dernière fois sa maîtresse, prit le chat et disparut.

Plusieurs années s'écoulèrent , pendant lesquelles l'histoire du bon Cordier n'offre rien de remarquable. Nous en avons môme perdu le fil un moment. En 1780 , on no trouve plus de traces de lui nulle part , si ce n'est dans une occasion solennelle : le jour où H. Moreau maria sa fille atnée. L'abbé

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devait trop à M. l'architecte du roi pour manquer d'apporter son cadeau de noce. Il donna une boite en bois blanc qui valait bien vingt souâ, et dans laquelle étaient un briquet et des allumettes, avec cette inscription sur le couvercle : Fiat lux ! Cordier avait tracé ces mots de sa plus belle main , car il était habile calligraphe. Le présent n'était pas considérable ; mais M"*" Moreau connaissait la fortune de son ami et savait bien de quel cœur venait ce modeste cadeau. Elle l'accepta d'aussi bonne grâce que s'il eut coûté mille écus.

Après cela, Cordier devint ce qu'il put, et personne n'a su nous dire ce qu'il avait fait jusqu'en 1791 , où nous le voyons reparaître toujours aux prises avec le destin contraire , et toujours ingénieux et fécond en expédients.

L'étoile de notre abbé le conduisit un beau jour à la bourse, et le lecteur va reconnaître

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que le temps et les traverses n*avaient rien changé à son caractère. Les négociants s'assemblaient alors dans les terrains de Notre- Dame des Victoires. L'abbé y était à peine depuis une heure, examinant avec curiosité ce qu'on y faisait, lorsqu'une idée lumineuse lui vint à l'esprit. 11 était assez observateur; il remarqua tout de suite que dans cette foule agitée de gens qui tâchaient de se duper les uns les autres , le moyen en usage était de répandre de faux bruits. Sur six nouvelles qu'on débitait , cinq au moins étaient des mensonges. Cordier comprit aussitôt que , s'il trouvait à parier toujours contre les porteurs de nouvelles, il gagnerait cinq fois pour une qu'il perdrait. Afin de mettre sans tarder la chose à exécution , il s'appro-* 'cha d'un groupe où l'on se contait un événement tout récent, et après avoir salué poliment la personne qui avait la parole , il lui dit avec sang-froid :

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— Je parie douze sous que ce bruit est une erreur. .

— Vous avez donc , lui répondit-on , des raisons de croire le contraire de ce que j'avance?

— Aucune raison ; mais je parie que ce bruit n'a pas de fondement.

— C'est donc pour le plaisir de me contredire?

— Point du tout; mais, si vous êtes sûr de ce que vous avancez, tenez la gageure ; douze sous ne sont pas la mort d'un homme.

Le porteur de nouvelles tint le pari par vanité ou par obstination. L'abbé chercha bien vite un autre parieur. Sur quatre nouvelles qu'on répandit dans la journée , il y en eut trois démenties avant la fin de la séance et une seule qui se trouva vraie. Cordier eut donc à recevoir trente-six sous et à en payer douze, ce qui lui fit vingtquatre sous de bénéfice, avec lesquels il s'en

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alla dtner. Le lendemain, il recommença le même manège. H vécut pendant une semaine entière aux dépens des faiseurs de mensoi^es, qui le désignaient sous le sobriquet de Fabbé Douze-Sous ; mais bientôt on ne voulut plus parier contre lui, et il fallut recourir à d*autres moyens d'existence.

Notre abbé avait à se débattre contre une misère si acharnée, qu'elle ne lui laissait pas le temps de songer aux graves événements qui se passaient alors sous ses yeux. La révolution s'opéra sans qu'il en comprit toute l'importance. Cependant il la vit de près un beau matin qu'il rencontra un rassemblement populaire. Les prêtres venaient de jeter de gré ou de force le froc aux orties, et lorsqu'on aperçut le pauvre Gordier avec son petit collet, on l'apostropha en pleine rué. Les cris à la lanterne! commençaient à lui sonner désagréablement aux oreilles.

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— £h! messieurs, dit-il, reconnaissez donc les gens avant de les insulter. Je ne suis pas ce que vous pensez. Donnez-moi un autre habit, et, s'il est neuf, vous me ferez grand plaisir, car le mien est fort râpé.

On riait déjà de la bonhomie de Fabbé , et on Feût relâché, si des femmes du peuple, qui désiraient voir une exécution, n'eussent redoublé leurs imprécations.

— Puisque vous y tenez , reprit Cordier, je le veux bien ; mettez-moi à la lanterne, cela me rendra service , car, si j'avais seulement cinq sous, j'achèterais une corde pour me pendre.

— Laissez donc ce pauvre diable ! cria une âme charitable.

Des hommes qui portaient l'uniforme de la garde nationale arrivèrent à propos pour enlever l'abbé à une mort certaine en feignant de le reconnaître. A peine rentré chez lui, Cordier prit des ciseaux, abattit son

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petit collet , et changea son habit en frac à l'anglaise ; mais , quoi qu'il fit , on sentait toujours un peu sous ce nouveau costume l'abbé de l'ancien régime , et il n'en perdit jamais les manières ni la tournure.

Nous sonmies fâché de ne pas savoir par quelle suite de circonstances, probablement fort romanesques, Cordîer s'est retrouvé, cinq ans plus tard, logé proprement dans la rue Montorgueil. Il était alors secrétaire de la société des Neuf-Sœurs et lié intimement avec une foule de personnages marquants. On nous a dît seulement qu'un de ses amis Pavait amené un jour à ce club, qu'il y avait plu à tout le monde par sa douceur et son esprit , qu'on y avait apprécié ses talents dans l'art d'organiser les jeux, les repas de corps et les fêtes. C'était ainsi qu'il était arrivé au rang de secrétaire perpétuel de la société, avec douze cents livres d'appointements. Cordier ne s'était pas encore vu à la

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tête d'une aussi grande fortune^ et son ambition n'allait pas au delà. Il aurait £u cependant tirer parti de sa position nouydle. La société des Neuf- Sœurs comptait parmi ses membres des hommes puissants ou qui allaient le devenir, tels 'que MM. Monge, Barras, de Laplace et bien d'autres; mais l'abbé mettait tout son amour-propre à remplir ses fonctions de secrétaire, à veiller aux fonds votés par son club, et à préparer tout pour les jours de cérémonie à la satisfaction générale. Il y apportait autant de zèle et même de passion que le fameux Yatel en avait mis autrefois à ses devoirs de maître d'hôtel.

L'abbé jouissait d'une véritable réputation d'habi]e organisateur^ à cause du théàtre plus large sur lequel il exerçait son génie. Une seule chose manquait encore à sa gloire , et il en était souvent préoccupé. Il avait obtenu des mentions honorables pour

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des dîners de cinq cents couverts, pour des séances publiques et solennelles , pour des bals , des concerts et des noces ; jamais il n'avait eu à ordonner d'enterrements, et (Cette idée le privait de sommeil. Il était trop bon pour souhaiter la mort de personne*, mais il demandait à Dieu de le faire vivre jusqu'après un membre éminent de la société des Neuf'SceurSf afin qu'il put réaliser 4es magnificences funèbres dont son imagination était obsédée.

Un matin, tous les journaux de Paris pu> blièrent la nouvelle suivante :

u Le célèbre astronome de Lalande vient l'être assassiné à Metz par une femme. On issure que la jalousie a poussé cette malheueuse à commettre son crime. La patrie et ^'es sciences ont fait en Jérôme de Lalande une perte irréparable, dont les bons citoyens, etc. »

Cordier ne put retenir un cri de joie ; le

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célèbre astronome était de la société des Neuf- Sœurs. On ne pouvait manquer de rendre , même de loin, les derniers honneurs à son mérite et à son patriotisme. L'abbé courut chez les membres du comité, se fit donner' carte blanche pour un catafalque , et obtint de M. de Laplace la promesse de prononcer un éloge du défunt. Des circulaires de convocation furent envoyées tout de suite pour l'assemblée du lendemain, et notre abbé passa le plus heureux jour de sa vie à préparer la cérémonie qu'il rêvait depuis si longtemps.

Gomme le culte catholique était aboli dans ce temps-là et les églises fermées , les pompes s'exécutaient seulement au domicile des morts et au cimetière. Gordier fit dresser un superbe catafalque. Il ferma les fenêtres, posa des bougies partout , dressa des tentures noires et convertit le salon du club en manière de chapelle ardente. Sur un drap

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mortuaire couvert de lames d'ai^ent était déposée une couronne de feuillage aunlessus de cette inscription :

A jiaÔBEE DE LALANDE.

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