‹ Le nouvel Aladdin, suivi de FleurangesChapitre 54 sur 56 · LA SOCIÉTÉ DES NEUF-SOEURS · texte numérisé non relu

LA SOCIÉTÉ DES NEUF-SOEURS

Autour du catafalque étaient rangées les banquettes. Sur un siège élevé devait se placer l'orateur qui prononcerait le discours à la mémoire du grand homme que la patrie venait de perdre. L'abbé employa la nuit entière en préparatifs , et au point du jour, tout étant fini, sa joie intérieure fut encore augmentée par l'air solennel dont il la déguisa pour cette triste circonstance.

Huit heures venaient de sonner, et le club était convoqué pour neuf heures. Cordier

17S LE DEBRIKE ABBt.

donnait avec orgueil le dernier regard à son important travail , lorsqu'on l'avertit qu'un citoyen, membre de la société, demandait à lui parler. Il se rendit au secrétariat, et qui trouva-t-il, paisiblement assis devant la cbeminée? Jérôme de Lalande en personne, et, ce qui était pire, en bonne santé !

— Quoi ! s'écria naïvement Cordier, vous n'êtes donc pas mort?

— Non, assurément, répondit Lalande; mais ce n'est pas votre faute , à ce qu'il parait. Vous m'enterriez ce matin, si je n'étais arrivé.

L'abbé tomba éperdu et suffoqué dans son fauteuil en poussant des soupirs à fendre les murs.

— Remettez-vous, mon bon Cordier, reprit H. de Lalande. Je suis fier de voir combien vous me pleuriez sincèrement. Cette émotion est également honorable pour nous deux.

LB DiamU ABBt. 173

— Ah ! disait Fabbé tout à sa cérémonie dérangée, quel afiEreux contre-temps ! Est-il un malheur comparable au mien? Moi qui attends depuis trois ans une occasion de faire un enterrement ! Elle se présente enfin, et il se trouve que le mort sort du tombeau à rinstant même où j'allais accomplir mon plus bel ouvrage !

— Voilà donc , dit l'astronome , comme vous vous réjouissez de me savoir vivant!

—• Hélas ! 4es préparatifs magnifiques ! des effets merveilleux! j'avais tout prévu pour que le spectacle fût imposant ! Je ne m'en consolerai jamais ! Que faire à présent?

— Il faut envoyer bien vite prévenir au moins le comité que je suis en vie et que je ne veux point qu'on me pleure.

Cordier se jeta aux genoux de Jérôme de Lalande.

174 LB SIBNIBB ABBÉ.

— Mon cher monsieur, lui dit-il , passez encore pour mort jusqu'à ce soir. Laissez la cérémonie s'achever, je vous en supplie. Je vous cacherai dans un coin , d'où vous regarderez cette pompe superbe ; vous entendrez votre éloge prononcé par H. de Laplace; vous verrez combien vos confrères vous aiment et vous regrettent. N'est-ce pas un plaisir bien flatteur que de juger par ses yeux des souvenirs qu'on laissera un jour sur la terre?

— Je me moque de vos cérémonies. Je suis vivant , et je ne puis pas me faire enterrer pour vous être agréable. Demain je serais la fable de tout Paris.

— Au contraire , monsieur ; plus longtemps on vous croira mort, et plus on aura de joie de vous retrouver en vie. Mais ces journaux ont donc menti impudemment?

M. de Lalande, qui était fort laid et plein de vanité , raconta que sa maîtresse l'avait

Ll DlinilB ABBl. 175

blessé légèrement d'un coup de poignard à répaule. Il ôta son habit et montra la cicatrice.

— La maudite créature ! répétait Fabbé. Nous ne saurions dire s'il la maudissait

pour sa méchanceté ou pour avoir manqué son coup. Gordier amusait le tapis à dessein pour laisser le temps s'écouler. Neuf heures sonnèrent, et un roulement de voitures qui entraient dans la cour lui apprit qu'on arrivait pour la séance.

— Allons, mon cher monsieur de Lalande, voici vos confrères qui commencent à entrer au salon. Un peu de complaisance; restez ici jusqu'à midi seulement.

— Non pas, s'il vous plait; je n'entends pas cela.

— Vous êtes donc inébranlable?

— Absolument inébranlable.

— Eh bien ! j'en suis fâché, mais il faut que ma cérémonie s'accomplisse.

170 LB DBUIBB ABB*.

Gordier s*élaiiça d*aii bond hors du cabinet ; il ferma les deux portes à double tour, mit les clefe dans sa poche, et, se composant un air affligé , il se rendit à la grande salle, où la moitié des membres de la société étaient déjà rangés en silence. Bientôt le salon fut rempli. Le président ouvrit la séance, et l'orateur monta au fauteuil , tenant à sa main le discours i la mémoire du défunt. Il commença en ces termes :

« Messieurs, c*est avec un profond sentiment de douleur et de regrets que nous allons vous entretenir d'un membre fameux de cette société dont le ciel vient de nous priver. Jérôme de Lalande n'était pas seulement recommandable par son génie; c'était encore le modèle des vertus civiques, l'ennemi des tyrans et l'un des défenseurs zélés et intelligents de la patrie. Le fer d'un assassin l'a enlevé à ses amis , à sa famille , à ses travaux... >»

LB DSBIfIBH ABBÉ. 177

Dans ce moment, la porte s^ouvrit avec fracas, et M. de Lalande parut.

— Ah! corbleu! s'écria- t-il, c'est trop fort ! Puisque vous voulez absolument que je sois mort, tuez-moi donc avant de me mettre en terre.

n va sans dire que la séance fut interrompue. On se pressa en tumulte autour de M. de Lalande, qui raconta ses aventures et le tour que Cordier venait de lui jouer. L'astronome avait ouvert les fenêtres et appelé à son aide les gens de la maison, qui étaient venus le délivrer. Tout cela se termina par des rires ; mais notre abbé en demeura triste pendant quinze jours , et ne cessait de répéter :

— II est écrit là-haut que je ne pourrai jamais organiser une pompe funèbre !

A la gravité des événements qu'on vient de lire, on a compris, sans qu'il soit besoin de consulter les dates , que l'abbé Gordier avait passé l'âge de quarante ans. La vie de l'homme n'est pas encore assez courte pour qu'il n'ait pas le temps de voir périr bien

180 LE DBRNIKB 4BBÉ.

des choses. Cette société des Neuf-Sœurs, qui lui donnait son pain et le mettait à même d'exercer les belles facultés qu'il tenait de la nature, Gordîer la vit s'éteindre en moins de rien; le 18 brumaire en amena la fin. Notre abbé retomba dans le néant. Par quelle chétive destinée il fut cahoté dans son âge mùr, nous l'ignorons ; mais puisqu'il arriva jusqu'à la vieillesse, on peut le citer comme exemple de cette vérité certaine , qu'un homme courageux ne meurt jamais de faim. Au milieu des fracas et des gloires de l'empire, l'abbé compta ses soixante ans. La solitude était venue s'établir autour de lui, et voyez comme le sort est injuste et cruel : lui qui avait un si grand besoin de la santé, qui était la sobriété même , il était incommodé de la goutte ! Il passait de sombres jours dans un taudis , ne recevait de soins que d'une portière peu attentive, et cependant ce cœur simple et bon n'osait pas adres-

LE OIRIflIR ABBÉ. 181

ser au ciei une plainte ni un murmure. La plupart de ses amis étaient morts ; les autres Tavaient oublié. M. Berton avait quitté 1*0péra. M. Moreau habitait la Russie. M. Yassé s'était retiré i Nice. M^^" Doligny avait disparu comme un brillant météore ; elle avait gagné un mal de poitrine un soir à la fin d'une représentation. Les médecins l'avaient envoyée prendre des eaux; mais elle ne s'était qu'à moitié rétablie. Elle avait acheté une maison en province avec ses économies. Les almanachs n'ayant plus son nom dans leur catal(^e ne firent plus son éloge. D'autres beautés lui succédèrent. Sa place fut assez bien occupée pour qu'on n'eût pas le loisir de la regretter. Elle fit d'ailleurs comme Cordier et beaucoup d'autres ; elle devint vieille.

Combien il nous en coûte de montrer au lecteur notre excellent abbé tout à fait malheureux ! n le faut pourtant. Ce ne sera du

DKUZ MOI*, CTC. 16

18i Ll BBMIBI ABBt.

moins qu'un tableau devant lequel nous ne resterons qu'un moment. Qu'on se représente une mansarde sans papier, située dans la rue Lenoir ; une porte vitrée donnant sur un corridor obscur; un lit de sangle, une chaise, une table bancale et une vieille malle , pour tout mobilier. L'abbé est assis sur l'unique siège de paille, une jambe étendue sur la malle. Il appuie son menton sur sa poitrine et regarde tristement un vieux chat, infirme comme lui, qui dort sur ses genoux. Il n'ose pas remuer, de peur d'éveiller la pauvre bête, car il n'a pas un morceau de pain chez lui, et son estomac lui dit assez que son vieil ami a besoin de nourriture. Van Ostade aurait mis cela sur la toile d'une façon qui vous eût fait rire et vous eût attendri en même temps.

Cordier rêvait aux beaux jours de sa jeunesse, où il avait le couvert mis à plusieurs tables, et un appartement chez Farchitecte

LE DKBNlBa ABBÉ. 185

du roi, où les chemises neuves tombaient dans ses tiroirs comme par magie, où le valet de chambre de M. Moreau lui apportait le chocolat et remplaçait Fhabit percé au coude par un habit neuf, sans lui laisser le temps de désirer qu'on y ftt une reprise. Hélas! quelle différence ! ses vêtements étaient en mauvais état et les dîners en ville n'étaient plus que des chimères. L'abbé soupirait en se rappelant ses amours et les tendres œillades de sa Phœbé. Au milieu de ses souvenirs déchirants, il passa la main sur le dos de son chat, dernier témoin de son bonheur passé. L'animal étendit ses membres et se traina lentement jusqu'à l'écuelle où il trouvait ordinairement son repas du matin; mais, commme cette écuelle était vide, il revint à son maître et le regarda d'un air piteux. L'abbé sentit alors son cœur se briser ; il eût donné le reste de sa triste vie pour un peu de mou de veau.

184 LK UIIRIEK ABBÉ.

Cependant jamais dans les moments les plus désespérés Cordier ne s'était laissé abattre ; il appela donc à l'aide son esprit inventif et chercha an dernier stratagème pour amortir l'appétit de son compagnon d'infortune. Il attira sa table devant lui, prit une feuille de papier blanc qu'il se mit à mâcher en se donnant tous les airs d'une personne qui déjeune, et lorsqu'il vit que le chat observait ses mouvements avec intérêt, il lui offrit une boulette de papier qui ressemblait assez à de la mie de pain. Les vivres étaient si rares dans la maison, que le chat mangea en toute confiance. Il n'eût jamais supposé d'ailleurs que son meilleur ami voulût le tromper. Cordier redoubla la dose et composa ainsi un repas factice qui lui assurait un jour de répit, non pas pour courir après la fortune , puisqu'il n'avait plus de jambes, mais pour attendre qu'elle daignât venir le chercher.

LE DfiHNIKR ABBE. 185

— 0 ma Phœbé ! s'écria-t-il, lorsque j'étais votre Ëndymion, et que vous me brodiez de vos divines mains une veste en soie noire, qui eût pensé que je nourrirais un Jour votre chat avec des boulettes de papier?

Une larme coula sur les joues du bonhomme. Il leva les yeux vers le petit coin du ciel qu'on apercevait à travers les vitres d'une fenêtre en guillotine, et, du fond de son cœur, il représenta humblement à Dieu qu'il avait grand besoin de secours. Dans cet instant la porte s'ouvrit et il vit entrer le propriétaire de la maison.

Sachant bien que l'abbé n'avait pas d'argent, le propriétaire ne s'avisa pas de lui en demander. Il venait oih*ir à l'abbé de lui procurer une chambre à l'hospice des Incurables, où il trouverait les soins dont il avait besoin. Gordier n'avait pas de préjugés et il n'était pas* en état de faire le difficile. La

Page 1