‹ Le nouvel OpéraChapitre 13 sur 41 · PROSPECTUS · texte numérisé non relu

PROSPECTUS

« L'art de la mosaïque, employé par les Grecs et depuis par les Romains dans la décoration de leurs plus beaux édifices, est peut-être celui qui dans les siècles d'ignorance s'est soutenu avec quelque dignité, surtout dans l'empire d'Orient.

« Il n'a pas tardé à se rajeunir avec les autres, à l'époque de leur renouvellement en Occident, et il est parvenu quelquefois à rivaliser avec la peinture par sa perfection, tandis qu'il la surpassait par sa durée et par le brillant de son coloris ineffaçable.

« Les anciens ont fait usage de la mosaïque pour les pavements, où elle conserve toute la beauté de la peinture, la richesse et le brillant des carreaux de marbre, sans en avoir le glissant et l'humidité. Les siècles postérieurs en ont décoré avec succès les voûtes et même l'extérieur des plus riches bâtiments. Sa dorure a l'avantage de ne jamais perdre son éclat, lors môme qu'elle est exposée à l'intempérie des saisons. Enfin, le génie moderne est parvenu par son moyen à rivaliser avec la peinture dans tous les genres, paysages, portraits, figures, même la miniature. Elle éternise tout par son immuable solidité, et peut ainsi rendre à jamais durables les chefs-d'œuvre de l'art de notre siècle, ou restituer leur première jeunesse à ceux qu'on croyait devoir bientôt périr de vétusté.

« Cet art, qui a rempli de si riches monuments le temple du Vatican , paraissait s'être fixé pour toujours à Rome, où le Gouvernement l'avait établi avec une grande magnificence pour employer ses productions à faire de rares présents aux personnes les plus considérables. Le citoyen Belloni, élevé dans ce célèbre et unique atelier, en a transporté les procédés à Paris depuis près de trois ans, et vient de leur donner un nouveau degré de perfection.

« Le Gouvernement, malgré la difficulté des circonstances, est venu au secours de l'établissement et de l'artiste en les fixant dans une maison nationale, rue de TUniversité, n° 296, afin d'y établir ensuite une école nationale, et former des élèves en ce genre.

« L'opinion publique, dirigée par celle des artistes, s'est également prononcée en faveur de cet établissement; un jury des arts l'a jugé digne d'encouragement, sur un essai qui fut exposé au salon de peinture, essai que le premier consul Bonaparte a jugé également digne d'embellir son cabinet et dont il a fait l'acquisition. »

Suivent quelques prix d'exécution, parmi lesquels on remarque celui-ci : « un pavement d'environ huit pieds carrés, entremêlé de mosaïque et de marbre: le moindre quatre mille francs. » Cela équivaut à environ onze cents francs le mètre superficiel et, eu égard à la moins-value actuelle de l'argent, on peut estimer ce pttx à deux mille francs, chiffre qu'il faut retenir.

L'établissement de Belloni , mentionné jusqu'en 1830 dans TAlmanach royal, sous le titre de Manufacture royale de mosaïque, disparut en laissant si peu de traces qu'il était oublié lorsqu'un atelier de ce genre fut constitué à Paris pour les travaux du nouvel Opéra. Une petite colonie d'ouvriers vénitiens, dirigés par MM. Mattiozi et Facchina, a été installée dans une partie du bâtiment. C'est là qu'ont été exécutés les ornements et les fonds de la voûte de l'avant-foyer. Quant aux figures, c'est à Venise même que le travail a eu lieu, et elles ont été expédiées par fragments dans des caisses d'une grande solidité.

Ce travail s'opère d'une façon assez simple. Les disques de pâte vitrifiée, de toutes couleurs, sont cassés à la main en cubes d'environ un centimètre; pour les

parties dorées, la feuille d'or appliquée sur le disque a été recouverte de nouveau d'une mince couche de verre; les fragments sont collés à l'envers sur des cartons où le dessin est tracé. En même temps, les surfaces qui doivent recevoir les mosaïques ont été constellées de milliers de clous qu'on recouvre d une couche de ciment. Avant que ce ciment soil sec, on y applique les plaques de mosaïque qui ont été préparées. On les fait adhérer à l'aide de coups de maillet ; il suffit ensuite de mouiller le carton et de le décoller, et l'œuvre apparaît dans tout son éclat, pour durer autant que la voûte qu'elle revêt d'une étincelante parure.

Lorsque Garnier conçut, il y a plus de douze ans, l'idée d'employer la mosaïque italienne, il prit ses renseignements à Rome, puis à Venise, puis à Florence et demanda le prix de revient. On lui indiqua d'abord le prix de 3000 fr. pour le mètre superficiel, puis 2000 fr., puis enfin 1500 fr. Ce fut le plus bas chiffre et il ne s'éloignait guère de celui que nous avons cité plus haut et qui était demandé par Belloni dans son prospectus. — Cela était trop cher, et il semblait que l'on dût rer noncer à employer ce moyen décoratif. Cependant Garnier ne désespérait pas encore. Il avait fait venir un ouvrier de Venise, Facchina, qui faisait les sols en mosaïque de marbre pour des prix variant de 8 fr. à 40 fr. Il stimula cet ouvrier, en qui il rencontra une très-grande bonne volonté et le désir de lui venir en aide pour la décoration de l'Opéra. Chacun y mil du

sien, Garnier dessina tous les ornements, Facchina s'enquit de. tous les fabricants d'émaux qui pouvaient vendre leurs produits à bon marché et finit par trou1ver à Venise ce qu'il cherchait, puis, tout bien combiné, bien entendu, le prix fut fixé à 162 fr. le mètre superficiel. »

On voit qu'il y» a loin de ce prix à ceux qui avaient été d'abord demandés et que la mosaïque n'est pas en somme une découverte ruineuse. Mais Garnier pensa avec raison que ce prix pourrait encore être diminué si les émaux se faisaient à Paris et si le gouvernement se décidait enfin à créer cette école de mosaïque qui existe en Italie, en Allemagne et en Russie et qu'il serait si facile d'installer ici, à Sèvres par exemple, où l'on possède tout ce qu'il faut pour faire cette installation à peu de frais.

Charles Garnier a poursuivi depuis plusieurs années, avec une rare ténacité, la réalisation de ce projet; il en a parlé à chaque ministre qui semblait disposé à l'accueillir, mais le ministre changeait et il fallait recommencer la campagne avec un autre qui changeait aussi. Il en a parlé également dans tous les livres qu'il a publiés. Il en a parlé de même dans les journaux, et nous ne pouvons mieux résumer ses idées qu'en reproduisant quelques passages d'un article qu'il a publié il y a trois ans dans le journal le Temps, et dans lequel il déplore l'abandon de la fabrication des galettes d'émaux destinées aux mosaïques.

« C'est là, dit-il, un signe d'indifférence pour ce grand

art si longtemps pratiqué en Italie, et qui ne demande pas mieux que de s'acclimater en France.

« Pour cela que faudrait-il? Quelques fourneaux fondant les émaux, quelques artisans les disposant suivant les procédés si connus, quelques salles où Ton pourrait produire : rien autre; cela suffit, presque sans frais, sans dérangement, sans embarras. Une proposition du directeur, un arrêté du ministre, et l'école de mosaïque est fondée. Les grandes fabriques du Vatican, de Venise, de Saint-Pétersbourg, de Londres, ont donc une rivale, et l'industrie, comme l'art français, comptent une richesse et une gloire de plus.

« Depuis près de dix ans déjà, je poursuis cette idée; je la jette à tous, je la colporte de ministère en ministère, et reste toujours réduit à mon initiative personnelle. Je reviens encore sur ce point aujourd'hui, et remets mon espoir entre les mains du nouveau directeur de Sèvres. Je demande avec supplications une école française de mosaïque; peut-être encore, hélas! mon désir ne sera pas exaucé; mais j'aurai saisi une nouvelle occasion de l'exprimer, et un nouveau prétexte pour le soumettre à tous, aux grands comme aux petits, aux artistes comme aux industriels, à la presse comme à la foule, et de toutes ces puissances il se peut qu'une voix se détache, qu'un appui me vienne, et qu'on tente enfin en France ce qui est déjà prospère en pays étranger.

<: Faut-il nommer ce trésor artistique qui a nom Saint-Marc, ces frises de Ravenne, ces absides de Home,

ces chapelles de Saint-Pétersbourg, et le baptistère de Florence et les splendeurs de Mont-Réal et de Païenne, toutes ces décorations coloriées, étincelantes, vivantes ! Ne vous rappelez-vous pas, vous qui avez vu ces pays de la grandeur et de la beauté, ne vous rappelezvous pas ces prodigieuses marqueteries, ces gloires, ces triomphes de couleurs? Est-ce que les ors, qui miroitaient derrière ces figures archaïques, ne vous ont pas ébloui? Est-ce que ces scènes, traduites en émaux, ne vous apparaissent pas comme des visions lumineuses? Ah! s'il en est ainsi, si vous croyez que l'art doit survivre à toutes les commotions et à tous les régimes, développez au moins dans notre pays une de ses manifestations les plus éclatantes; donnez à un grand établissement national le privilège glorieux de stimuler les efforts privés, et dans tous les cas, si vous ne gardez pas la noble ambition de marcher en avant, au moins ne restez pas en arrière. »

Maintenant que l'Opéra a donné l'exemple, il faut espérer qu'il sera suivi et que bientôt nos monuments n'auront, de ce côté au moins, rien à envier aux monuments italiens.

Pour terminer la description de l'avant-foyer, il nous reste à dire que dans les salons ouverts dont nous avons parlé plus haut, se trouvent quatre œuvres de très-grande valeur, quatre tympans décorés de figures dues aux ciseaux de :

MM. Delaplanche (la Terrasse, la Charpente). Barrias (la Maçonnerie, la Serrurerie).

MM. Cugnot (le Pavage, le Gaz).

Vital Dubray (la Tapisserie, la Menuiserie) .

Ces figures sont teintées du ton de vieil ivoire, qui s'harmonise parfaitement avec la coloration de la voûte en mosaïque.

Citons encore le dallage de cette galerie, les charmants lustres qui y sont appendus, les petits salons circulaires qui terminent l'ensemble et qui sont tout à fait réussis, et, comme il faut se borner, traversons les grandes baies et pénétrons dans le foyer public, une des splendeurs artistiques du nouvel Opéra.

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