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LE GRAND FOYER

Le grand foyer a cinquante-quatre mètres de long sur treize de large et dix-huit de hauteur.

Cette hauteur est ce qui frappe le plus en entrant dans cette immense galerie, et les yeux s'élèvent d'abord vers la voûte qui couronne les riches parois de la salle; mais dans ce rapide coup d'œil le regard passe nécessairement du sol aux voussures et embrasse dans cette course l'ordonnance monumentale de l'ensemble.

Cela confirme une des théories que Charles Garnier a émises : c'est que, lorsqu'une salle est élevée, elle attire la vue vers le haut, et que, lorsqu'elle est basse, elle conduit le regard vers le sol. Cela arrive-t-il toujours?

Le grand foyer.

Nous ne le savons; mais au foyer de l'Opéra, que la vue s'élève ou s'abaisse, elle sera toujours satisfaite.

Il a fallu à Garnier un certain courage et une grande volonté pour conserver les proportions qu'il avait données à ce foyer. Pendant plus^ de huit ans, alors que la salle n'était pas achevée, les sapines qui portaient les échafaudages la divisaient en trois parties et la rendaient en apparence beaucoup trop haute pour sa largeur. Chacun faisait son objection à l'architecte qui se contentait de sourire et répondait invariablement : « Attendez pour changer d'avis : non-seulement le foyer n'est pas trop haut, mais il est trop bas, et je vais le faire surélever en faisant peindre par Baudry un plafond central qui continuera l'architecture et le fera se prolonger jusqu'au ciel! » C'est ce qui fut fait et le plafond de Baudry fut exécuté suivant les indications de Garnier : lignes décoratives allongeant la voûte et figures volantes traversant l'espace et laissant deviner l'infini au-dessus d'elles.

Lorsque le foyer fut terminé et que les proportions purent être jugées, on vit bien que Garnier avait eu raison et qu'en art comme en bien des choses, pour arriver à une forte impression, il faut ne pas trop écouter les conseils et s'en tenir surtout à son sentiment.

Mais passons, c'est au public à se prononcer; il nous est plus facile d'être un guide technique qu'un guide artistique, et c'est dans ce but surtout que ce livre a été écrit.

La tonalité générale du foyer est or, non pas l'or clinquant et neuf, mais l'or vieux, qui est bien plus doux et bien plus riche de ton. Pour arriver à cet effet, l'architecte n'a pas eu besoin de passer des glacés sur

les dorures, il n'a eu qu'à prendre un parti de rehaussé. Cette façon d'employer les ors est assez peu commune en France, mais se pratique fré-

quemment en Italie, et depuis dix ans Garnier déclarait qu'il voulait faire le foyer à l'image des grandes salles de Venise et de Florence. Cela consiste à recouvrir tout l'ensemble d'un ton formant par sa qualité la couleur que prend ordinairement l'ombre des dorures et à dorer ensuite les parties saillantes, celles qui reçoivent les lumières et les reflets.

11 a fallu faire quelques essais afin de diriger les peintres encore peu habitués à ce travail ; mais, une fois une petite partie approuvée, le foyer s'est harmonisé comme par enchantement et cela naturellement a beau-

Thalie (Voy. p. 1 15).

coup moins de frais que si l'on avait employé le procédé ordinaire, puisque les ors couvrent au plus le tiers de la surface, qui aurait dû être dorée entièrement.

Il nous est arrivé plus d'une fois, en allant à l'Opéra, d'entendre Garnier nous dire : Je pars ce soir. — Et où vas-tu? — En Italie; je commence à me sentir atteint par le blanc et or des cafés, et je vais là-bas chercher un peu de couleur. Et il partait, faisait mille lieues en six jours, voyait le palais Ducal et le palais Pitti, et revenait à Paris reprendre son labeur habituel avec un nouvel entrain et des "idées moins parisiennes. Grâce à ce procédé, qui lui a déjà fait faire plus de quarante mille lieues, il entretientson tempérament de coloriste et peut sans faillir traiter ensuite les affaires de métier qui envahissent la moitié du temps de l'architecte.

L'ordonnance du foyer se compose de grandes baies monumentales flanquées de vingt colonnes accouplées

Terpsichore (Voy. p. 115}.

et couronnées par un solide entablement donnant naissance aux voussures. Aux angles de cet entablement sont assis des enfants de 2m,90 de hauteur qui se détachent en ronde bosse et relient les corniches.

Ces sculptures sont exécutées par M. Jules Thomas, et tout à fait dignes de son talent.

Au-dessus de chaque colonne, vingt statues dorées personnifient les différentes qualités nécessaires à l'artiste. .

Voici quelles sont ces statues, avec les noms de leurs auteurs :

L ' Imagina tion , par M. Bourgeois. — L'Espérance, M. Bruyer. — La Tradition, M. Cambos. — La Fantaisie, M. Chambard. — La Passion, M. Début. — La Force, M. Eude. — La Pensée, M. Franceschi. — La Prudence, M. Frison. — La Modération, M. Gauthier. — L'Élégance, M. Iselin. — La Volonté, M. Janson. — La Grâce, M. Loison. — La Science, M. Marcellin. — La Foi, M. Oliva. — La Di-

trato (Voy. p. 115).

gnité, M. Sanzel. — La Beauté, M. Soitoux. — La Sagesse, M. Talluet. — La Philosophie, M. Tournois. — L'Indépendance, M. Varnier. — La Modestie, M. Vilain.

Aux extrémités de la partie centrale du grand foyer se trouvent deux arcs doubleaux ornés d'une clef gigantesque composée d'une tôle et de divers ornements. Les têtes représentent Mer- M cure, l'inventeur de la jwj lyre, et Amphitrite. Les amis de Garnier ont parfois cru reconnaître dans ces deux têtes, modelées par M. Chabaud, les portraits de l'architecte et de Mme Garnier.

Au-dessus de la corniche s'épanouissent les compartiments qui entourent les peintures de Paul Baudry, ces peintures déjà célèbres et que tout le monde a admirées à l'exposition des Beaux-Arts. Il est donc superflu de louer le travail de l'artiste, son désintéressement et son courage ; nous épargnerons à Paul Baudry des compli-

Melpomène (Voy. p. 115).

ments inutiles et nous félicitant seulement de ce que l'amitié de l'architecte et du peintre ait amené une aussi fructueuse collaboration, nous nous contenterons d'indiquer, d'après la notice d'Edmond About, le sujet de ces peintures qui embrassent tous les arts depuis leur origine jusqu'à nos jours.

Au Parnasse, dans lequel il réunit autour d'Apollon les Grâces, les Muses et jusqu'aux demi-dieux de la musique moderne, le peintre a opposé une autre toile, où « les poètes de l'antiquité se groupent autour d'Homère avec les peintres et les sculpteurs qu'ils ont inspirés, les types héroïques qu'ils ont immortalisés, et les hommes primitifs qu'ils ont civilisés.

« La musique plane sur tout l'ensemble de la décoration dans le plafond central, où l'on a symbolisé l'union de la Mélodie et de V Harmonie entre la

Poésie et la Gloire, L'idée dramatique apparaît dans deux plafonds secondaires , dont l'un figure la Tragédie et l'autre ta Comédie. »

Dix grandes compositions expriment les caractères et les effets de la Musique et de la Danse, ainsi que le Triomphe de la Beauté; les sujets choisis par le peintre sont :

Le jugemeût dé Paris.

Marsyas.

L'Assaut.

Les Bergers.

Saul et David j

Le rêve de sainte Cécile.

Orphée et Eurydice.

Jupiter et les Corybantes.

Orphée et les Ménades.

Salomé.

Les intervalles de ces compositions sont occupés par huit grandes figures détachées, dont chacune représente une des Muses. Il a fallu en éliminer une : c'est la Philosophie. Elle en prendra d'autant plus philosophiquement son parti qu'elle a déjà une statue dans le foyer.

Les grandes portes monumentales sont couronnées par un panneau ovale, dans lequel Paul Baudry a peint des enfants personnifiant la musique chez les différents peuples :

Perse cymbales , symphoniai pandwra.

Rome cornu , tuba, concha du Latium.

Grèce. lyre, tympanon, syrinx, double

flûte.

Egypte psaltérion, sistre, tintinnabulum.

Barbares. . . . trompette, triangle, tarabouka. Grande-Bretagne : cornemuse, harpe d'Èrin. Germanie .... orgue, théorbe.

Italie tamburello, violon.

France fifre> tambour, clairon.

Espagne castagnettes, mandoline, tambour

de basque.

Un de ces dessus de portes est actuellement exécuté en mosaïque. Pendant que l'on discutait sur le meilleur moyen de conserver ces peintures et que chacun émettait son avis, Garnier avait depuis longtemps déjà pris son parti et caressait l'idée de traduire le tout en mosaïque. Mais l'argent et le temps manquant pour cette opération, il a voulu en offrir au moins un spécimen, espérant que cela suffirait pour encourager l'administration à faire exécuter plus tard ce travail important. Si, comme Garnier le désire, on établit en France une école de mosaïque, on pourra graduellement reproduire ainsi toutes ces peintures. Cela pourrait se faire en une dizaine d'années au plus et ne coûterait guère plus de deux cent mille francs. Peutêtre ce rêve se réalisera-t-il. Les peintures originales seraient alors placées dans un musée ou dans quelque grande galerie d'un monument public.

Au-dessous de ces médaillons sont dix belles têtes ornementales modelées par M. Ghabaud et représentant les déesses de l'antiquité.

Enfin, pour terminer ce qui se rapporte à cette partie du grand foyer, signalons les splendides tentures en soie couleur d'or et les magnifiques lambrequins exécutés à Lyon, sur les dessins de l'architecte, qui avait passé plus de dix ans à la recherche d'une étoffe se drapant bien, d'une trame solide et d'une apparence somptueuse, le tout sans coûter trop cher. Ses efforts ont été couronnés de succès, et les portières du nouvel Opéra, ornées de leurs riches franges,

sont en tout point dignes de l'admiration des artistes et des connaisseurs. Rendons aussi justice à MM. Belloir et Vazelle qui en ont disposé les plis avec un goût parfait.

De grandes glaces de sept mètres de haut fournies par Saint-Gobain, des fauteuils d'un ton harmonieux, un parquet fort simple mais de bel aspect, des bouches de chaleur d'un dessin délicat et des lustres dorés de grande tournure, fondus $>ar M. Lecoq, complètent l'ameublement de cette vaste salle, qui deviendra certainement pour les habitués de l'Opéra un lieu de great attraction.

Cependant, avant de quitter le foyer, nous voudrions insister sur les ornements qui éclatent de toutes parts et qui montrent l'imagination décorative dont l'architecte a fait preuve. Il y a là dedans de quoi défrayer pendant bien longtemps les dessinateurs, et il y a surtout dans cet ensemble de compositions si diverses une harmonie et un ordre de conception qu'on ne saurait trop louer. Les passants jetteront peut-être un œil distrait sur ces ornements, mais à coup sûr l'artiste les étudiera et en fera son profit. Une partie des éloges que l'on peut adresser à ce travail revient de droit à M. Darvant, sculpteur, qui a suivi les inspirations de Garnier avec une grande intelligence, lui a apporté le secours de son habile exécution et qui, amoureux de son art, a modelé lui-même, en les interprétant à merveille, tous les ornements dont l'architecte fournissait le dessin.

LE XOUYEL OPÉRA.

Aux extrémités de la galerie centrale se trouvent deux espèces de grands salons octogones largement ouverts et prolongeant la perspective. Ces salons, où le caractère de l'architecture est le môme que celui que

Cheminée du grand foyer.

nous venons de décrire, sont ornés de deux belles cheminées monumentales en marbres de couleur. Deux superbes cariatides accompagnent ces cheminées. Elles

ont été modelées par M. Cordier pour le côté ouest, et par M. Carrier-Belleuse pour le côté est, et reproduites en galvanoplastie par M. Christofle et O.

Chacun de ces salons est éclairé par quatre gaînes en marbres fort riches, surmontées d'un bouquet de lumière servant de couronnement à des tôtes modelées par M. Chabaud. Ces tôtes, dont les ornements se rapportent à l'éclairage, représentent avec beaucoup d'ingéniosité le Gaz, — l'Huile, — - la Bougie — et la Lumière électrique.

La partie supérieure des salons comprend trois grands tympans et un plafond ovale enrichi de peintures harmonieuses. Elles sont dues à MM. Barrias et Dclaunay, qui tous deux ont fait merveille dans leurs compositions. Ce sont la encore des œuvres tout à fait remarquables, et il faut avouer que Garnier a eu la main heureuse dans le choix de ses artistes.

Les peintures de M. Barrias, placées sur le côté de la rue Scribe, représentent : la musique amoureuse, la musique champêtre, la musique dramatique, en plafond les dieux de V Olympe,

■ Celles de M. Dclaunay, placées du côté opposé, ont pour sujets les motifs suivants : Apollon recevant la lyre, Orphée et Eurydice, Amphion, en plafond le Zodiaque.

Derrière les deux salons que nous venons de mentionner se trouvent encore deux autres salons plus petits, destinés surtout aux personnes qui. veulent se reposer sans voir la foule passer devant elles. Ils sont

à cet effet munis de sièges confortables, parmi lesquels une espèce de grand canapé de forme caractéristique et fort bien exécuté par MM. Belloir et Yazelle.

On remarque aux plafonds deux compositions, ducs au pinceau de M. Georges Clairin.

Deux grandes glaces, placées sur les parois qui font

face au foyer, réfléchissent à perte de vue les lustres et les lumières ainsi que toutes les lignes architecturales de l'ensemble. De cette façon, le grand foyer semble ne pas avoir de tin, et la vue s'étend presque à l'infini.

Telle est la description de ce foyer qui, pour être étudié dans tous ses détails, exigerait presque un vo-

Grand canapé des petits salons.

lume; mais il faut se borner, d'autres merveilles nous attendent encore.

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