COULOIRS DE LA SALLE
Les couloirs de la salle sont assez simples comme décoration, mais ils sont loin d'être pauvres. Les appliques d'éclairage, les portes des loges en acajou et surtout les gaines de marbre qui y sont placées, contribuent à leur donner un aspect assez mouvementé
pour que l'œil soit satisfait. Ajoutons à cela les dallages en mosaïque vénitienne, tous de divers dessins et
de diverses couleurs, et ces éléments décoratifs réunis suffiront encore, et au delà, à en faire d'élégants promenoirs. Mais ce qui frappe surtout dans ces couloirs, c'est leur largeur. C'est la première fois que dans un théâtre l'architecte a compris que ces galeries de
Les couloirs de la salle.
communication, qui reçoivent tout le monde aux cntr'actes, et surtout à la sortie, doivent être larges, spacieuses, et permettre à la foule une circulation facile et immédiate. Avec les couloirs du nouvel Opéra, il n'y a plus à craindre d'encombrement ni de cohue, et, en cas de sinistre, ce qui est du reste ù peu près
impossible dans cette salle presque ininflammable , chacun pourrait sortir de sa place et atteindre les escaliers sans redouter d'être écrasé en chemin.
Cette garantie n'est pas à dédaigner, et il est bon d'être certain que Ton pourra se préserver au dehors des accidents du dedans. L'esprit est ainsi plus tranquille et l'on se trouve mieux disposé à écouter en paix les œuvres qui vous sont offertes. Ce sentiment de quiétude a réellement une grande importance, et il n'est personne qui étant un soir dans telle salle aux abords mal agencés ne se soit demandé ce qu'on ferait si le feu venait à se déclarer dans l'édifice. Si cette idée vous vient, le plaisir s'enfuit, et l'on ne pense plus guère qu'à se placer près des sorties à peu près abordablcs.
Au nouvel Opéra, cette crainte ne peut naître dans l'esprit du spectateur.
Du reste on ne saurait trop répéter que, môme dans les salles ordinaires, en cas d'incendie, le principal danger que le public ait à redouter résulte de la précipitation, de la panique qui pousse la foule à s'écraser dans les couloirs et les escaliers. Lors de l'incendie de l'Opéra de la rue Lepeletier, bien longtemps après le commencement du sinistre, il a été possible de pénétrer dans la salle sans aucun danger. Malgré la légèreté des constructions, malgré l'intensité des flammes, le
public aurait eu dix fois le temps de se retirer tranquillement. Ce n'est qu'au bout d'une heure que la salle commença à brûler. 11 n'est pas inutile non plus
de faire remarquer que le feu, après avoir dévoré les constructions provisoires élevées par Debret en 1821 , s'arrêta aux gros murs de l'ancien hôtel Choiseul, qui resta presque intact.
Combien cette expérience du passé doit nous inspirer de sécurité à l'égard du nouvel Opéra ! Sans doute un sinistre est matériellement possible sur la scène; l'accumulation des châssis, des toiles, des accessoires, les masses de bois qu'il a été nécessaire d'employer pour les remises de décors, les grils, etc., peuvent fournir des aliments à l'incendie. Mais d'abord il faut songer que l'organisation des secours sera exceptionnelle, que le fer employé dans la construction des dessous et des cintres offrira une résistance considérable. Ensuite, fallût-il admettre que l'incendie ne pût être maîtrisé, non-seulement les vastes dégagements, les larges couloirs, les nombreux escaliers aboutissant à des sorties d'une largeur totale de près de 200 mètres, rendraient l'encombrement impossible et permettraient aux moins alertes de fuir le danger, mais encore il faut constater que ce danger n'existerait pas ; un spectateur avide d'émotions pourrait rester dans sa loge pour assister au travail des pompiers. Le bois n'entre que pour une infime proportion dans la construction de la salle, où dominent le fer, la pierre et la brique. Quant au grand escalier, aux vestibules, où n'ont été employés que les marbres, les pierres dures, les mosaïques, ils sont absolument incombustibles.
Cette sécurité complète n'est pas de trop lorsque
Ton songe non-seulement au public, mais aussi à l'accumulation des œuvres d'art qui font la richesse sans pareille de l'édifice. On aime à constater qu'en cas d'incendie les plafonds de Baudry, de Lenepveu, Lie Barrias, de Delaunay, les sculptures de Carrier-Belleuse, de Thomas, etc., seraient à l'abri.
Un jour, Baudry, qui avait demandé qu'un poste de pompiers fût installé au nouvel Opéra auprès de son atelier, 'montrait ses toiles au caporal et lui faisait comprendre l'importance de cet œuvre de huit années. k Quel malheur, lui disait-il, si tout cela venait à brûler! — Oh! oui, monsieur, répondit le caporal avec :onviction ; et puis, la peinture à l'huile, ça fait de la bien mauvaise fumée ! »
On peut être heureusement certain que les peintures du nouvel Opéra ne sont pas exposées à finir linsi et à n'ôtre un jour qu'un peu de cendre et < de la mauvaise fumée».
Les gaines en marbre des couloirs devaient dans le )rincipe supporter les bustes de tous ceux qui avaient, le quelque manière que ce fût, contribué aux magnificences de l'Opéra, et, en attendant qu'ils fussent tous )lacés,on devait provisoirement ne mettre que les mstes qui existaient à l'Opéra de la rue Lepeletier. Il ' en avait la une cinquantaine qui auraient servi à a décoration des couloirs et commencé l'espèce de nusée historique et artistique que rêvait Charles Garîier. Mais l'incendie est venu qui a détruit ces marbres, •t l'argent ayant manqué pour les remplacer, on a,
faute de mieux, installé sur ces gaînes quelques bustes échappés au désastre, quelques plâtre s et quelques vases prêtés par le ministre des beaux-arts. — Il ne faut donc pas juger par ce qui est de ce qui devait être, et Ton doit considérer les objets mis sur les gaines de marbre comme une simple indication de ce qu'on y placera plus tard. Garnier avait songé à exposer là non-seulement les bustes des musiciens et des compositeurs morts, non-seulement ceux des architectes des anciennes salles, des décorateurs, des chanteurs, des librettistes d'autrefois : il voulait aussi choisir parmi les vivants, y mettre quelques-unes des personnalités les plus marquantes. Il pensait que des bustes faits d'après nature auraient toujours plus de charme et de vérité que des bustes faits plus tard à l'aide de documents souvent inexacts; et, au risque de déplaire à quelques-uns, il avait demandé au ministre de l'autoriser à commander les marbres de ceux qui sont certains de ne pas être oubliés. Il y en avait plus de quatre-vingts. Nous ne pouvons les citer tous ici; nous nous rappelons seulement que, parmi les illustrations encore vivantes, Garnier avait demandé les bustes d'Ambroise Thomas, de Félicien David, de Gounod; de Duprez, de Faure, de Mme Carvalho; de Diéterle, de Cambon les décorateurs, et de plusieurs artistes appartenant encore, au théâtre ou professant au Conservatoire. Ce projet sera repris, il faut l'espérer, et chaque année on pourra placer, dans les galeries de la salle et dans celles de l'escalier et du
foyer, quelques images destinées à rappeler les traits de ceux qui ont contribué d'une façon quelconque aux plaisirs élevés du public.
Conservons cetle espérance et quittons les couloirs pour entrer dans la salle. Là il n'y a plus rien à attendre et tout est complet, sauf quelques meubles de salon, dont l'exécution a été ajournée faute de fonds. Mais c'est peu de chose, et les loges sont meublées déjà avec assez de luxe pour que personne n'ait à regretter le manque de confortable.
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