LA SCENE
La scène du nouvel Opéra est la plus grande des scènes actuelles, non pas toutefois dans le sens de la profondeur, mais surtout en largeur et en hauteur. C'est qu'en elTet ces dernières dimensions sont les seules qui exigent un très -ample développement, car l'art du décorateur, pas plus que l'art du metteur en scène, n'ont besoin d'une grande profondeur. Pour les décors, dit Garnier dans son ouvrage, « c'est surtout le dessin perspectif et la science du clair-obscur qui permettent de créer et de varier les effets, et les artistes-décorateurs, qui connaissent mieux que personne les exigences et les ressources de leur art, ne demandent jamais une profondeur considérable pour faire naître l'illusion. Quant à la mise en scène, lorsque les lointains sont très-profonds et que les artistes peuvent remonter jusqu'à la toile de fond, les proportions générales sont détruites. Les lois de la perspec-
tive amenant à diminuer de beaucoup la grandeur des objets peints aux derniers plans, les acteurs qui, à quelque distance qu'ils se trouvent, diminuent fort peu à la vue, paraissent beaucoup trop grands pour les décorations s'ils en deviennent trop voisins. On a essayé parfois, surtout sur des théâtres étrangers, de faire passer au fond des enfants ; mais quelque soin que Ton prenne de graduer leurs tailles et même de changer le ton de leurs costumes, l'œil ne s'y trompe pas et l'enfant ne parait pas un homme vu de loin. Aussi dans les effets de lointain a-t-on grand soin de ne jamais laisser remonter les acteurs jusqu'à une certaine distance de la toile de fond, et les fait-on se tenir aux premiers plans du théâtre, là où les décors ont encore à peu près les dimensions réelles des objets représentés. »
On a prévu cependant, au nouvel Opéra, le cas où pour des effets spéciaux une profondeur exceptionnelle pourrait devenir utile. Derrière la scène règne un vaste couloir de six mètres de large. Plus loin, dans l'axe du théâtre, est placé le foyer de la danse. En utilisant ces espaces on peut porter la profondeur de la scène à près de cinquante mètres.
De plus, comme le fond du foyer de la danse est | garni d'une glace qui tient toute la paroi, cette glace réfléchit et la scène et la salle, de sorte que des premières loges la vue parait s'étendre jusqu'à une profondeur d'environ cent mètres. 11 y a là certes un effet qui pourra être utilisé dans certaines pièces, et
il est à regretter que pour l'ouverture du nouveau théâtre les circonstances n'aient pas permis de montrer cet effet au public. Garnier, au surplus, a composé la maquette d'un décor qui doit se relier au foyer de la danse, et quelque jour il faut espérer que cctle composition sera mise à profit pour une splendide mise en scène.
Les dessous du théâtre du nouvel Opéra sont des plus intéressants à visiter. D'abord ils sont dégagés de presque tous les poteaux qui encombrent les autres théâtres et qui nuisent à la facilité de la circulation. Ce résultat a été atteint en changeant le mode de construction jusqu'ici adopté et en remplaçant le bois par le fer. On a ainsi plus de rigidilé et des portées plus grandes qui ont permis la suppression d'un grand nombre de supports. De plus, ceux qui subsistent encore sont naturellement plus élancés que s'ils étaient en bois, de sorte que ces dessous sont entièrement libres et que le service s'y fait avec une grande facilité.
Quant aux nombreux engins qui garnissent ces dessous, ils sont devenus également moins encombrants. Ils ont été construits en fer au lieu de bois, ce qui diminue leurs dimensions au moins de moitié. Les treuils, les cassettes, les chariots, tout cela est devenu élégant et léger d'aspect, et au lieu de l'espèce de confusion que présentent ordinairement les dessous d'un théâtre, on trouve au nouvel Opéra un ordre parfait et une complète sécurité. Outre ces avantages, il faut reconnaître que la construction en fer des des-
sous et des engins fait disparaître une des grandes causes d'incendie, ce qui n'est pas à dédaigner. Il est vrai que tout cela a coûté cher, mais il ne faut pas regretter une dépense qui facilite singulièrement les manœuvres, et qui est une garantie contre les sinistres, si fréquents dans les théâtres ordinaires.
A droite et à gauche de la scène proprement dite sont placés les tas, espèces de cases où se déposent les décors des pièces en cours de représentation, puis, adossées à ceux-ci, les cheminées des contre-poids, gigantesques cloisons à jour qui des fondations de l'édilice s'élèvent jusqu'au comble; puis enfin, derrière ces cheminées, les magasins de décors qui peuvent contenir huit à dix pièces du répertoire courant.
Au fond de la scène, de grandes étagères flanquent, à toutes les hauteurs des corridors, le mur du lointain, et sont destinées à recevoir les grands rideaux roulés qui ne doivent plus être immédiatement utilisés. A ce même mur un rideau et des portes de fer séparent la scène de l'administration , tandis qu'au devant, au mur de face, un autre rideau de fer maillé sépare la scène de la salle.
A vingt mètres au-dessus du plancher du théâtre commencent les équipes des cintres, composées de herses d'éclairage, de ponts volants et de grils, le tout accompagné de tambours, de treuils, de fils, de contrepoids, de moufles, de crochets, de tuyaux, et de ces mille engins qui foisonnent au nouvel Opéra et qui feront de cette scène un vrai modèle du genre.
Ajoutez à cela les conduits pour l'incendie, les réservoirs, les tonnes de compression, les calorifères, les bouches de chaleur, les conduits de gaz, les sonnettes électriques, les trappes, les trappillons, les portants, les mâts, les praticables, les fermes, les accessoires de toutes sortes, et tant d'autres choses encore que nous ne pouvons décrire ici, et vous aurez une idée de cette vaste usine, de cet établissement grandiose qui compose la scène du nouvel Opéra.
Là tout est grand, tout est vaste, tout est ordonné et construit avec un soin extrême, car la moindre négligence d'exécution pourrait être fatale, non-seulement aux effets du théâtre, mais encore aux nombreux machinistes qui parcourent ces réseaux comme l'araignée parcourt les fils de sa toile.
Garnier a étudié longuement toutes ces questions, il s'est fait ingénieur, il s'est fait machiniste, décorateur, physicien, il s'est enfin multiplié afin de combiner et de surveiller ce colossal ouvrage. Du reste, il a été très-aidé dans sa tâche par M. Brabant, l'habile machiniste de l'Opéra, qui a exécuté ces divers travaux avec l'expérience d'un homme versé dans la pratique de son art et avec l'activité la plus grande.
M. Escande a construit les portes métalliques de la scène.
Ce que nous venons de dire ne peut qu'indiquer l'immensité du travail qui a été fait depuis le commencement de cette année, mais ne dit pas le système de machinerie qui a été employé. (1 serait bien long
NOUV. OPÊHÀ.
de décrire toutes les études qui ont amené au choix du parti employé en dernier lieu, et qui est un compromis raisonnable et raisonné entre les moyens déjà connus et ceux qu'on a proposés depuis; mais il nous semble néanmoins intéressant de dire quelques mots de la machinerie théâtrale, cette science difficile el connue seulement des hommes spéciaux, et d'en retracer succinctement l'historique.