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HISTORIQUE DE LA CONSTRUCTION

An mois de juillet les géomètres de la ville procédèrent au tracé des rues et déterminèrent le périmètre de l'édifice.

En août on commença la fouille.

En môme temps on avait construit à la lutte un pelil bàtimentélevéd'un seul étage, que reproduit fidèlement notre gravure.

C'était Y Agence des travaux.

Cette modeste bâtisse était Tdmc du nouvel Opéra. Bicoque provisoire dont quelques coups de pioche devaient disperser les débris, c'était comme l'œuf d'où allait sortir, pour se développer et dominer Paris, l'immense ensemble des constructions du nouvel édifice. De là chaque jour, pendant des années, on vit partir d'un pas alerte un homme vêtu du costume le plus modeste, coiffé d'un feutre, tenant à la main une canne

— presque un bâton — qui servait à sonder un joint ou à tracer un croquis sur le sol. C'était l'architecte, suivi de ses inspecteurs, allant faire la tournée du chantier, en examinant minutieusement les travaux, puis rentrant à l'agence pour reprendre le crayon, don-

intérieur de l'Agence des travaux.

ner ses ordres, trancher toutes les questions, prendre parti et le prendre vite. Dans ce travail ardent, incessant, Ch. Garnier était aidé par des collaborateurs dévoués: M. Louvet, qui fut le principal inspecteur jusqu'en 1870, MM. Jourdain, Le Deschault, Noël, Robert, qui jusqu'à la fin sont restés attachés à l'œuvre ;

MM. Guadet, Pascal et Baudry, qui tour à tour ont quitté le bâtiment pour aller soit à Rome, soit au Caire. Tous se sont incorporés dans la pensée initiale de l'architecte, du grand chef, comme on l'appelait amicalement, et ont constitué sous sa direction à la fois affectueuse et énergique une école artistique très-marquée et dont le nouvel Opéra est le point de départ. — C'est dans cette agence que s'accomplit un travail incessant; c'est là que furent conçus et exécutés ces innombrables dessins, plans, coupes, élévations, détails et croquis de toute sorte qui retraçaient au centième, au dixième, puis à grandeur d'exécution toutes les parties du bâtiment, toutes les sculptures, tous les ornements", tous les prolils. Dès 1866 on avait atteint le chiffre prodigieux de trente mille dessins grand aigle, représentant une longueur de trente-trois kilomètres.

Dès le début de ces vastes travaux on avait à lutter avec une des principales difficultés de l'entreprise. On savait que dans le sol on allait rencontrer les eaux. Il était toutefois impossible de prévoir l'abondance de la nappe, sa hauteur, sa vitesse. Les constructions édifiées dans les environs ne pouvaient fournir une base aux calculs, car une partie des fondations du nouvel Opéra devait être poussée à une profondeur exceptionnelle.

Un théâtre dont les dessous ne doivent se prêter qu'à des manœuvres restreintes est un édifice comme un autre et peut être construit dans telles conditions qu'impose à l'architecte la nature du terrain ou la vo-

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lonté des propriétaires. Les différents théâtres de Paris offrent à cet égard une diversité parfaite. Dans les uns le parterre est de niveau ou à peu près avec la voie publique. Tels sont les Variétés, le Gymnase-Dramatique, le Vaudeville. Le public doit monter une douzaine de marches à l'Opéra-Comique, aux Français, à la Gaîté; certains théâtres, comme le Palais-Royal, les Bouffes-Parisiens, la Renaissance, sont édifiés au-dessus de passages, de cafés, etc. Dans ceux-ci les dessous ne sont, en réalité, qu'un entre-sol, où le plus grand effet de machines qonsiste à faire paraître ou disparaître un personnage ou un meuble. Une seule salle, celle de l'Athénée, est placée en contre bas. Le niveau de la rue correspond à celui des deuxièmes loges. Malgré cette disposition exceptionnelle, les dessous ne pénètrent pas au delà des profondeurs d'une cave ordinaire.

Au nouvel Opéra, les dessous, construits en prévision des effets les plus compliqués de la mise en scène, devaient permettre de faire disparaître d'une seule pièce et sans brisure un décor haut de quinze mètres. Il fallait donc, en ajoutant à ce chiffre la hauteur des constructions nécessaires pour établir le sol des dessous, que l'ensemble fût porté à vingt mètres au-dessous du niveau de la scène, et, d'autre part, afin que le public n'eût pas trop d'étages à monter, il convenait que ce niveau de la scène ne fût pas trop élevé.

A la salle de la rue Lepeletier il y avait soixante-trois * marches pour arriver du vestibule aux premières loges.

Au nouvel Opéra ce nombre n'a pas été modifié. Par contre, les dessous, qui» dans l'ancienne salle pénétraient à une profondeur de onze mètres, ont dans celleci une profondeur de quinze mètres, non compris les fondations inférieures.

C'est donc au milieu d'un sol envahi par les eaux qu'il fallait faire pénétrer un ensemble de fondations, à la fois parfaitement solide, puisque certaines parties devaient soutenir un poids de dix millions de kilogrammes, et parfaitement asséché, puisque ces vastes sous-sols devaient abriter des toiles, des bois couverts de peintures et de dorures et des agents mécaniques multiples et délicats, sans que l'éclat des unes et la précision des autres eussent à souffrir de l'humidité.

Ce fut le travail d'un an.

L'épuisement eut lieu au moyen de huit pompes mues par huit machines à vapeur d'une force totale de quarante-huit chevaux ; les puits avaient été forés à sept mètres et demi au-dessous du niveau moyen de la nappe d'eau. Ce travail fut continué jour et nuit, sans interruption, du 2 mars au 13 octobre. On avait pu constater alors que la nappe d'eau contre laquelle il fallait lutter avait cinq mètres de hauteur. Pour se faire une idée du volume d'eau expulsé, il faut se représenter en surface la cour du Louvre et en hauteur une fois et demie les tours de Notre-Dame ! A la suite de ces travaux, tous les puits du quartier furent taris dans un rayon de plus d'un kilomètre.

Le battage des pieux fut opéré au moyen de deux

sonnettes à déclic, mues à bras d'hommes, et de deux sonnettes à vapeur. Ce travail dura du 6 novembre 1861 au 21 mai 1862.

Il est inutile d'insister sur les difficultés de détail qui surgirent au cours de ces immenses travaux. Tantôt on rencontrait dans la fouille des excavations provenant d'anciens puits qu'il fallait combler, tantôt on se trouvait dans un lit de cailloux durs qui émoussait

Lut des Li a vaux en 1861.

la pointe ferrée des pieux, tantôt enfin c'était l'eau qui faisait irruption ou le soleil qui gerçait les enduits. 11 sera plus intéressant de faire connaître tout le système de constructions, en partie nouveau, d'après lequel furent édifiées les fondations de la scène du nouvel Opéra.

Il fallait prévoir le retour des eaux qui devaient baigner les constructions et résister à la sous-pression que l'on pouvait évaluer à une force de près de deux

millions de kilogrammes. L'architecte lui opposa, naturellement, le poids des matériaux; mais il combina ce poids et le fit reposer sur une série de voûtes renversées, de telle façon que la pression souterraine ne put que consolider l'œuvre au lieu de l'ébranler. ^ Le fond de la cuve fut formé successivement d une couche de béton, de deux couches de ciment, d'une couche de béton et d'un lit de bitume. Le pourtour se

Etal des travaux en 180-2.

compose d'un gros mur construit en batardeau, d'un mur de briques, d'une couche de ciment et d'un mur d'un mètre d'épaisseur.

Enfin, quand tous ces travaux furent achevés, afin de les rendre complètement imperméables, on les inonda, de façon que l'eau pénétrant dans les moindres interstices y déposât peu à peu un limon qui devait les obstruer plus sûrement et plus profondément que n'eût pu le faire la main de l'homme.

Quand on jugea que l'effet était produit, la cuve fut de nouveau mise à sec.

Depuis, plus de douze ans se sont écoules et l'on a pu vérifier que, malgré tant d'obstacles, les précautions prises ont parfaitement réussi à donner à l'ensemble des fondations toutes les qualités de solidité et d'imperméabilité désirables.

Le 21 juillet 1862, M. le comte Walewski, ministre

État des travaux en 1863.

d'Etat, avait procédé à la pose de la première pierre apparente du nouvel Opéra. A la fin de Tannée les travaux des fondations étaient terminés.

On y avait employé cent soixante-cinq mille journées d'ouvriers, dont cent trente mille pour la maçonnerie et de plus deux mille trois cents nuits pour les travaux d'épuisement.

Les travaux furent poussés simultanément sur tous

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les points du bâtiment, sans autre interruption que celles qui pouvaient être imposées par les gelées ou par l'insuffisance des crédits. Toutes les parties de l'édifice devaient être, autant que possible, élevées de

Ktat des travaux en I86'i.

niveau afin d'éviter les tassements. Dès le début, il avait fallu, en outre, prévoir et étudier les exigences de la dernière heure; réserver dans les murs et dans les voûtes les vides nécessaires pour organiser plus

tard le chauffage et la ventilation ; en même temps les travaux artistiques étaient commandés. Dès 1863, MM. Perraud, Lequesne, Gumery, Guillaume, Jouffroy, Carpeaux étaient désignés pour les travaux de sculpture; MM. Baudry, Pils, Lenepveu, Boulanger pour les travaux de peinture.

En 1863, l'édifice était monté au-dessus du bandeau du premier étage. En 1864, les murs des pavillons étaient élevés, une partie des colonnes de la façade étaient arrivées, d'autres étaient en chemin, la fouille ayant été retardée à Serravezza par des difficultés inattendues. En 1865, les pavillons et les bâtiments de l'administration étaient couronnés de leur entablement. En 1866, on en était aux ravalements du sixième étage. Les grandes poutres des combles de la scène étaient arrivées à pied d'œuvre. En 1867, les crédits ayant été restreints, tous les efforts furent portés sur l'achèvement extérieur. Malgré tout, en 1868, la couverturô était encore inachevée. Le bâtiment ne fut couvert qu'en 1869. A cette époque, les journées des ouvriers employés depuis le commencement des travaux s'élevaient à 1 107 632, à quoi il fallait ajouter 2359 v nuits pour les travaux d'épuisement de 1862 à 1863.

On voit quelle somme de travail avait été réalisée. Parfois, dans le public, on se plaignait de la lenteur apparente des travaux. Il peut être assez curieux de comparer à cet égard le nouvel Opéra avec d'autres grands édifices de Paris, en tenant compte de leur -

masse. Au nouvel Opéra le cube enveloppé par le sol

des caves, les murs extérieurs et la couverture est d'environ 450 000 mètres; le Panthéon, dont le volume total n'est que d'environ 190 000 mètres, c'est-à-dire un peu plus que le tiers de celui de l'Opéra, a été édifié en vingt-six ans ; la construction de la Bourse, dont le volume n'est que de 106 000 mètres, a duré dixneuf ans ; celle de la Sorbonne, qui tiendrait presque dans le grand foyer, a duré quatorze ans ; celle du Conseil d'État, vingt-cinq ans.

Les événements de 1870 vinrent interrompre les travaux du nouvel Opéra au moment où ils pouvaient prendre le plus vif essor. L'édifice allait recevoir, pendant quelques mois, des destinations bien diverses et bien inattendues. D'abord, les médecins du théâtre se réunirent pour étudier l'organisation d'une ambulance; bientôt, l'investissement s opérant, le nouvel Opéra devint un vaste magasin militaire où furent entassés les approvisionnements les plus divers.

L'intendant militaire Victor Perrier a bien voulu nousencommuniquer la liste exacte, que Ton trouvera à la fin de ce volume, parmi les documents statistiques. Pour le moment, nous nous contenterons de dire que l'ensemble représentait un poids total de quatre millions et demi de kilogrammes.

Des voûtes de onze centimètres seulement d'épaisseur et qui n'avaient été construites qu'en prévision d'une résistance ordinaire, eurent alors à soutenir une charge tellement considérable, que bien souvent Garnier en était effrayé. Elles ont résisté à cette dange-

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reuse épreuve, qui a attesté d'une façon victorieuse leur parfaite et on pourrait presque dire leur excessive solidité. — Dans une autre partie des sous-sols on déposa les archives de l'Opéra, les toiles roulées de M. Baudry et les cartons de M. Lenepvcu. C'était un refuge à l'abri de tout bombardement et l'on put constater alors combien les précautions prises pour assécher les fondations avaient produit le résultat désiré. Il n'y avait dans ces vastes caves aucune humidité.

Si de ces profondeurs nous grimpons sur le toit, nous y trouvons à cette époque un poste sémaphorique où des marins mettaient, par leurs signaux, le minis-

1ère de la marine en communication avec différents points de la défense.

Disons enfin qu'au moment où l'Opéra était devenu un magasin militaire, Ch. Garnier, en installant les services de l'Intendance, dut y joindre un poste pour les hommes de garde et.... un cachot.

Le siège terminé, le nouvel Opéra n'en avait pas encore fini avec les hôtes imprévus que les circonstances le forçaient à recevoir. Après le 18 mars, le bâtiment fut occupé par les fédérés. C'est là que furent établis les aérostiers de la Commune chargés de répandre dans les départements les proclamations de la Commune de Paris. Ces proclamations, reliées par un fil à un cercle de fer garni d'amadou qui en brûlant lentement devait les détacher peu à peu, étaient lancées au moyen de simples montgolfières en papier que l'on

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livrait au hasard des vents. Après le départ des fédérés, le bâtiment fut trouvé jonché de ces montgolfières. Lors de l'entrée des troupes, le nouvel Opéra ne

Élat de la construction du pavillon des abonnés en 1866.

subit que peu de dommages: cependant on peut évaluer à plus de 300 000 francs les dépenses qu'il a fallu faire pour réparer les dégâts causés pendant le siège et la Commune. Les travaux reprirent peu à peu, autant

que pouvaient le permettre les crédits alloués. En septembre 1873, lors d'une visite du ministre, Garnier annonçait que le bâtiment pourrait être achevé pour le mois de janvier 1876. Peu de temps après, l'incendie de TOpéra vint imposer la nécessité de terminer l'édifice dans le plus prompt délai. De nouveaux crédits furent votés le 24 mars 1874.

Dès le lendemain de l'incendie, Ch. Garnier, prévoyant que le bâtiment devrait dès lors être promptemcnt achevé, avait commencé, sans ordres et sans argent, à mettre le chantier en activité; les entrepreneurs consentirent à faire des avances sous la seule responsabilité de l'architecte et les travaux furent depuis poussés avec tant de vigueur, que l'on arriva ainsi à dépasser les prévisions d'une année et à livrer le théâtre à la direction dès le mois de décembre 1874.

C'est là un tour de force qui paraissait impossible, même aux hommes spéciaux; la volonté de l'architecte, sa confiance qui n'a pas faibli et le dévouement de tous ses collaborateurs triomphèrent de tous les obstacles.

Avant de commencer, en détail, la description des différentes parties du bâtiment, nous croyons qu'il ne sera pas sans intérêt d'indiquer rapidement les lieux d'origine des principaux matériaux qui ont été employés. La Suède a fourni les verts de Jonkoping; l Écosse le granit d'Aberdeen ; l'Italie la brèche violette, le blanc de l'Altissimo, le bleu turquin, le jaune de Sienne, le vert de Gênes, la brèche de Sicile; l'Algérie,

les onyx; la Finlande, les porphyres rouges; l'Espagne, la brocatelle; la Belgique, le noir de Dinant; la France, les jaspes du Mont-Blanc, les sampans, les griottes, les sarrancolins, les campans, les granits des Vosges, les spath fluor, et tant d'autres matières brillantes jadis d'un emploi si fréquent, et maintenant délaissées. On voit que l'architecte n'a négligé aucune des ressources que la nature lui offrait et qu'il s'est composé de toutes les carrières de marbre, de tous les bancs de granit ou de roches comme une immense palette, sur laquelle il a choisi les tons les plus propres à donner à son œuvre la physionomie qu'il voulait lui imposer.

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