‹ Le nouvel Opéra de Paris (volume 2)Chapitre 3 sur 18 · LES GROUPES MILLET ET LEQUESNE · texte numérisé non relu

LES GROUPES MILLET ET LEQUESNE

Le pignon de la scène de l’Opéra , du coté de la façade , est accompagné de trois groupes en métal dont l’un, celui du centre, est exécuté par Millet, et dont les deux autres sont l’œuvre de Lequesne.

Ces trois groupes, indépendamment de leur valeur artistique, ont une importance fort grande au point de vue architectural, parce que, par leurs silhouettes, ils constituent celle de cette partie du monument. Or, ce n’est pas une petite affaire que de composer de bonnes silhouettes , et plus d’un statuaire de grand talent peut échouer là où un artiste de second ordre, mais ayant le sentiment décoratif, peut réussir a merveille.

Je ne veux pas dire que Millet et Lequesne soient des sculpteurs de deuxième catégorie. Ils ont fait leurs preuves et peuvent revendiquer leur place dans les premiers rangs : je veux dire seulement qu’ils ont Tintuition décorative, si précieuse en ce cas spécial, et que leurs œuvres ont été composées de façon a ce que , pour ce couronnement de la scène , je puis presque considérer ces sculpteurs comme des collaborateurs architectes.

Il est vrai que ces artistes ont bien voulu quelquefois écouter mes avis, non comme sculpture, cela va sans

I lo

dire, car je ne me serais pas permis cette immixtion, mais comme arrang-ement des contours et des masses. Giâce à cette entente amicale, qui au surplus s’est presque toujours présentée à l'Opéra, le résultat de nos efforts a été très-heureux, et le pignon de la scène, ainsi complété par des bronzes de belle allure, a grand air et belle tournure, ce dont il est juste de féliciter les deux vaillants statuaires.

Il est évident que ces groupes, placés haut et se détachant toujours en vigueur sur le ciel, ont dû être exécutés d une façon un peu conventionnelle ; c’est-à-dire que, pour leur faire produire un effet net et marqué, il a fallu exagérer certaines parties aux dépens des autres : les bras ont été considérablement grossis; les modelés ont été simplifiés; les contours ont été soutenus; en somme, il fallait, pour mener à bien ces œuvres de dimensions colossales, voir plus loin que le travail d’atelier; il fallait, pour ainsi dire, prévoir l’avenir et, sculptant en altistes, sculpter de plus en divinateurs. C’est à peu pies le lole que joue 1 architecte qui ne peut agir qu’avec une sorte de prescience; c’est du reste celui que doivent jouer tous les artistes ayant l’occasion de faire une œuvre qu’ils ne pourront juger que dans un milieu diffeient de celui dans lequel elle s’exécute.

Certes la sculpture ainsi que la peinture n’ont pas la décoration monumentale comme but le plus élevé et l’art le plus pur n’est pas celui qui produit toujours l’effet le plus saisissant. La Venus de Milo et la Joconde de Léonard sont de 1 art plus parlait que les statues du Bernin ou les plafonds de Lefranc; mais la perfection de ceci ne nuit pas à la désinvolture de cela. Ce sont

LES GROUPES MILLET ET LEQUESNE. ni

presque deux arts différents , ayant chacun leur génie et leur mission; les comparer tous deux d’après la même idée serait injuste J et on peut admirer également, sans chercher à les rapprocher, et l’ Yllj'ssiis de Phidias et le Départ de Rude.

Mais l’architecte n’a pas tout à fait la même liberté ; il doit rechercher, dans les ouvrages plastiques qui décorent son monument, peut-être moins cette perfection élégante qui fait les chefs-d’œuvre, que cette espèce d’exubérance imjsarfaite et conventionnelle qui fait les œuvres décoratives ; mais il va sans dire que lorsque l’on trouve réunis le talent et l’entrain, le génie et l’indépendance artistique, ce qui se rencontre quelquefois, voire même à l’Opéra, dans les peintures du foyer, par exemple, on ne peut que se sentir heureux de cette manifestation , qui satisfait les délicats et les passionnés.

Dans les groupes qui m’occupent en ce moment, j’ai presque entièrement cette double satisfaction ; en tout cas, j’ai complètement celle que les architectes doivent surtout rechercher, et, bien que ces œuvres, comme beaucoup d’autres, hélas! dans le monument, aient été un peu négligées et mises de côté au profit de telle sculpture qui, par suite de circonstances diverses, a presque tout pris pour elle, je considère comme un devoir de les signaler à l’attention admirative qu’elles méritent. Puisse ce modeste appel que je fais aujourd’hui pour ces groupes, et que je ferai plus tard pour les autres ouvrages de mes collaborateurs , être quelque peu entendu et ramener l’intérêt artistique sur des productions qui en sont dignes en tous points !

Les deux groupes de Lequesne, représentant des

Page 1