‹ Le nouvel Opéra de Paris (volume 2)Chapitre 6 sur 18 · DE LA FORME DE LA SALLE ET DE L’ARRANGEMENT DES PLACES · texte numérisé non relu

DE LA FORME DE LA SALLE ET DE L’ARRANGEMENT DES PLACES

La forme des salles de spectacle (je parle surtout de la forme en plan) est peut-être dans un théâtre ce qui doit avant tout préoccuper l’architecte ; car c’est de la composition de ce vaisseau que doit dépendre pour la plus grande part le bien-être des spectateurs. Mais si cette préoccupation doit être grande lorsqu’il s’agit d’un théâtre destiné seulement à la représentation de scènes parlées ou mimées, elle s’agrandit encore lorsqu’elle se rapporte à un théâtre qui doit réunir la musique au drame et l’orchestration à la mise en scène. En effet, il est bien rare qu’une salle, quelle que soit sa forme, ait une acoustique assez mauvaise pour que les paroles, nettement prononcées sur la scène, toutes seules et sans aucune confusion possible, ne soient pas nettement entendues. 11 y a certainement des salles où la voix humaine n’a pas le même degré d’intensité et de finesse ; le son peut être augmenté dans celle-ci, diminué dans celle-là ; mais, je le répète, comme il n’y a pas de confusion possible, que deux acteurs ne parlent pas à la fois et que des accompagnements plus ou moins bruyants ne rompent pas la phrase qui se prononce, on peut affirmer qu’en réalité

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toutes les salles sont assez bonnes pour permettre à la voix de l’acteur de venir librement aux oreilles des spectateurs. 11 n’y a donc, dans cette occurrence, qu’une seule préoccupation qui doive dominer dans l’esprit de l’architecte : celle de donner à sa salle la forme la plus convenable pour que tout ce monde, qui entend suffisamment, puisse aussi voir la scène le mieux jjossible.

Mais lorsque la diction est remplacée par les sonorités musicales, il n’en est plus tout à fait de même ; car les sons, en se produisant plus isolément, tendraient à devenir confus s’ils n’étaient perçus avec autant de force et de précision qu’ils sont exécutés par les artistes du théâtre et ceux de l’orchestre. 11 ne s’agit donc plus là de rechercher seulement une forme de salle qui permette une vue libre et étendue, si cela est possible ; il faut, de plus, que cette forme soit combinée de façon à faciliter le développement des sons produits et à leur donner une qualité harmonieuse.

Certes, si l’acoustique, appliquée aux salles de spectacle, était une science rigoureusement exacte ; si on possédait des formules mathématiques, indiquant d’une façon inflexible la forme définitive à affecter aux vaisseaux pour leur donner leur maximum de sonorité, comme l’optique est, elle, une science parfaite, en ce sens que l’on sait fort bien si de tel point on verra ou on ne verra pas, on pourrait tenter avec plus de chances de réussite la combinaison des deux lois, garder ce qui peut convenir à toutes deux et choisir à coup sûr dans les solutions opposées ce qui devrait être conservé au détriment de ce qui pourrait être supprimé. Le problème serait sans nul doute encore difficile à résoudre ; mais au moins on ne ferait

que les concessions réellement utiles, sans craindre, comme cela se présente en l’état actuel des connaissances acoustiques, de faire des concessions du côté de la vue ne servant à rien du côté de l’audition.

Cependant, malgré les hésitations de la science de l’acoustique, il est une loi, un indice plutôt, qui se dégage avec de légères probabilités du chaos dans lequel on est encore sur ce point ; c’est que les sons vibrent et se propagent beaucoup mieux dans les salles plus longues que larges, en supposant néanmoins que le son provienne de la partie la plus étroite ; la salle fait ainsi l’office d’un long tuyau qui concentre les forces de l’émission. Ce principe est assez généralement reconnu, bien qu’il ne soit pas infaillible, et dans les etudes que j’ai faites à ce sujet dans un grand nombre de salles existantes, j’ai constaté qu en effet il se présentait certains cas ou l’on pouvait supjDoser qu il n était pas errone. C’est là, du moins à mon avis, le seul point qui puisse avoir quelque probabilité, et, bien que j’aie vu des salles larges plus sonores que des salles longues, je crois que l’architecte doit se rattacher, se racci'ocher plutôt à ce principe de salles profondes et étranglées au point d’émission des sons. S’il ne réussit pas, ce qui est possible, il aura au moins la consolation d’avoir fait tout ce qu’il pouvait, en se servant de l’unique donnée que l’on croit posséder.

Or les lois de l’optique amènent tout naturellement à construire une salle dans des conditions tout à fait opposées à ce principe d’acoustique. 11 est évident que plus la scène sera large, plus elle sera visible de tous les points, et que moins une salle aura de parois latérales, moins les places médiocres seront en majorité. C’est, en

somme, la forme demi-circulaire, se rapprochant de celle des théâtres antiques, où il n’y a pour ainsi dire que les spectateurs placés sur le diamètre de ce demi-cercle qui soient forcés de tourner un peu la tête pour apercevoir ce qui se passe sur la scène (ceci est dit pour les loges, car les places d’orchestre ou de parterre sont toujours bonnes) . C’est, en somme, cette forme, du moins comme point de départ, qui devrait être employée à peu près pour satisfaire aux exigences de la vue libre et complète ; mais on voit tout de suite, sans plus développer ces indications, que le système favorable à l’acoustique exige précisément les conditions opposées à celles exigées par l’optique. Que faire alors? Tâcher de profiter de l’expérience des autres, étudier ce qui a été construit et choisir ce qui paraît avoir le moins d’inconvénients.

11 faut bien se dire que l’on ne pourra, avec les entraves qui vous entourent, édifier une salle dans laquelle toutes les places soient également bonnes : tous les socialistes réunis ne pourront jamais arriver à faire que tous les hommes aient le même bien-être; tous les médecins en corps ne pourront jamais faire que toutes les créatures humaines ne meurent pas avant cent ans, et tous les architectes, passés, présents ou futurs, n’ont fait et ne feront jamais qu’une cinquième loge de côté soit aussi bonne qu’une première loge de face. Mais on peut, on doit chercher le moyen d’augmenter le nombre des places excellentes et de diminuer celui des places luauvaises. Ce résultat n’est pas absolument impossible à obtenir, et il me semble qu’au nouvel Opéra, sauf une vingtaine de sièges placés aux derniers rangs de côté des cintres latéraux, les trois quarts au moins des places -sont vraiment

bonnes, et que le dernier quart n’est pas non plus trop mauvais. Du reste, j’ai étudié tout cela avec le plus grand soin et la plus grande minutie, et je ne crois pas, en résumé, qu’il y ait au monde une salle quelconque dans laquelle les places médiocres soient dans une proportion aussi faible. Cela vient sans doute de la forme générale de la salle, qui me semble jusqu’à présent être une des meilleures qui aient été employées, et aussi, il est vrai, un peu de la disposition des gradins qui supportent les sièges.

Ne croyez pas que je mette un trop grand amourpropre à faire cette déclaration ; car cette forme, cette très-bonne forme n’a pas été, en somme, inventée par moi, et j’aurais droit tout au plus à un brevet de perfectionnement.

En effet, ainsi que je le disais plus haut, il faut profiter de l’expérience et des essais des autres, et ces essais ont été bien fréquents. Or, comme une mauvaise chose sert autant qu’une bonne, dans une étude qui comprend tout ce qu’il faut faire comme tout ce qu’il faut éviter, il n’y avait guère que l’embarras du choix. J’ai donc relevé, visité, compilé tout ce qui avait été fait comme salle de spectacle en tant que places ; j’en ai vu, dessiné et comparé de toutes sortes et de toutes compositions : salles demi-circulaires, salles en ovale, en cercle, en forme de cloche, de fer aimanté, de carré, de parallélogramme, de trapèze > voire même des salles projetées ou rêvées par quelques artistes ou quelques illuminés : salles en forme de boule, en forme d’œuf, en forme d’œil, en forme de poisson ; enfin, que sais-je ! car tout a été à peu près fait, à peu près essayé, et si naturellement rien n’était parfait parce que cela ne pouvait l’être, au moins il y avait, dans

tous les nombreux exemples dont je pouvais profiter, des données qui devaient me guider et dont j’ai fait mon profit.

De toutes ces formes, logiques ou bizarres, c’est, en somme, celle ressemblant un peu a un fer aimanté, infléchi par ses deux extrémités, qui peut être considérée comme la meilleure et comme celle qui rallie le mieux les exigences opposées dont j’ai parlé.

J’aurais donc vraisemblablement choisi déjà cette courbe, du moins comme principe, si je n’avais été encore stimulé à la prendre par suite de la forme qu’avait la salle de 1 ancien Opéra. Cette forme était, en somme, trèsconvenable, bien qu’elle eût le défaut d’être un peu trop resserree à 1 avant-scène, de sorte qu’une partie des places de côté étaient vraiment très-médiocres. Le défaut une fois reconnu, il était facile d’y remédier en écartant un peu les branches du fer aimanté pris comme type de composition. Au surplus, ainsi que je l’ai dit déjà, j’avais le grand avantage de construire une salle qui devait avoir quelques rapports avec une salle déjà existante, et je pouvais considérer la salle de la rue Le Peletier comme une espèce de grande maquette devant servir à la construction de la salle du boulevard des Capucines.

C’est ainsi que j’ai fait quant à ce qui touchait la forme de la salle et la disposition générale des places. J’ai pu voir ce qui était bon, ce qui était mauvais; j’ai conservé d’un côté, j’ai amélioré de l’autre, et finalement je suis arrivé à la disposition actuelle. J’ai cherché à donner aux balcons des courbes souples et variées, mais toutes composées de façon à ce que leur exécution fût pratique ; car je voulais surtout arriver à ceci : c’est que la nou-

velle salle de l’Opéra, si elle était trouvée bonne comme disposition, pût au besoin servir de formule pour la construction d’autres salles. A cet effet, j’ai combiné les courbes, les centres, les rayons, etc., de telle manière que, la largeur d’une salle de spectacle étant donnée, on pût, pour ainsi dire mathématiquement, en trouver tous les éléments de composition en plan. Je ne sais pas si ça sera fort utile à mes confrères de l’avenir, qui, probablement, suivront leurs idées sans s’occuper des miennes ; eu tout cas, ceux qui s’intéresseraient à cette espèce de problème graphique trouveront dans les planches de cet ouvrage les procédés géométriques que j’ai employés pour construire toutes les courbes avec leur raccordement.

Quoi qu’il en soir, et en tenant compte des difficultés qui se présentent lorsqu’il s’agit de se décider sur la courbure à donner aux parois des salles, on peut, je pense, reconnaître que celle qui est adoptée au nouvel Opéra et qui dérive de la forme de l’ancienne salle est, sinon absolument parfaite, au moins très-satisfaisante. Peut-être bien des gens, la jugeant intrinsèquement, trouvent-ils que quelques places, comme par exemple les troisièmes rangs des loges de côté, ne sont pas absolument bonnes ; cela se peut ; mais si on la juge par rapport aux autres salles, il est probable que, si l’on est sincère, on avouera que les mauvaises places de l’Opéra sont encore moins mauvaises que les places similaires des autres théâtres.

Il y aurait pourtant moyen d’améliorer encore ces places médiocres en soulevant de beaucoup les gradins qui reçoivent les sièges des rangs jDostérieurs ; mais la diversité des niveaux qui résulterait de cette améliora-

tion rendrait 1 habitation des loges bien incommode et serait cause de chutes ou tout au moins de faux pas. Or, comme dans les loges il est presque convenu que les derniers rangs occupés par les hommes sont toujours un peu sacrifiés, il vaut mieux, je crois, en résumé, que le sacrifice fait par ceux-ci soit un peu plus complet et que tous les occupants de chaque loge puissent se réunir assez facilement et échanger leurs impressions sans être contraints de se parler incommodément à des hauteurs par tiop diverses et exagerees. Ai-je eu tort de penser ainsi? ai-je eu raison ? 11 est probable que les avis seront partages et.qiion ne pourra encore dégag'er un programme absolu de ces divergences d’opinion.

Cependant j ai vu si souvent des spectateurs, soumis à une véritable torture pour apercevoir la scène, ne pas se révolter contre le supplice qu’ils enduraient, qu’il est fort possible qu’ils n’aient même pas remarqué la différence qu’il y a entre une place où l’on est commodément assis au premier rang et une autre où l’on est forcé de se tenir debout au troisième. N’importe, lorsqu’un architecte peut éviter au public cette torture si facilement acceptée, ilremplit un devoir de philanthropie, et quanta moi, j’ai fait de mon mieux pour n’être exposé chaque soir qu’à une centaine de malédictions. Après cela, il y aurait un moyen bien plus simple de supprimer complètement ce supplice : ce serait de ne pas louer ces places incommodes. La recette, il est vrai, baisserait d’autant; mais au moins personne n’aurait à se plaindre. Qui sait pourtant? 11 y a des gens qui ne peuvent s’amuser aux feux d’artifice que lorsqu’ils ne voient que le haut des fusées ; il y a des gens qui ne peuvent se distraire au théâtre que

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