‹ Le nouvel Opéra de Paris (volume 3)Chapitre 20 sur 55 · DE DIVERSES MODIFICATIONS OU AMÉLIORATIONS · texte numérisé non relu

DE DIVERSES MODIFICATIONS OU AMÉLIORATIONS

« Il me reste maintenant, Monsieur le Ministre, à vous entretenir de diverses modifications ou améliorations qu’il semblerait utile d’apporter dans les salles ou galeries de l’Opéra ; je vais vous les soumettre au courant de la plume et telles qu’elles se présenteront à ma pensée.

« En premier lieu, ce qui me paraîtrait le plus important, ce serait la suppression de tous les strapontins établis dans le parterre et d’une grande partie de ceux établis dans les stalles d’amphithéâtre.

« Ces strapontins ont été placés tout à fait en dehors de ma participation, et je m’étais toujours fortement opposé

LE NOUVEL OPÉRA DE PARIS, à leur installation. J’ai protesté à plusieurs reprises auprès de M. Caillaux, mon ministre d’alors, contre cet envahissement des passages ; mais n’ayant aucun droit pour empêcher leur intrusion, j’ai dû laisser faire M. le directeur de l’Opéra, autorisé, paraît-il, à cet effet par le Ministre des beaux-arts. Je n’ai pas à juger si cet établissement de strapontins était indispensable au point de vue de la recette et je comprends fort bien que M. Halanzier, au commencement de sa nouvelle direction, et avec les aléas qui pouvaient se produire, ait désiré augmenter, autant que faire se pouvait, le nombre des spectateurs. Mais n’y avait-il pas un autre moyen de procéder qui eût donné un résultat au moins égal à celui obtenu? Ne pouvait-on, au lieu d’encombrer tous les passages, augmenter, seulement de cinquante centimes, le prix des places de chaque section devant recevoir les strapontins? La recette eût été au moins aussi forte par ce système ; car il y a certains jours où les strapontins demeurent inoccupés et où, par conséquent, ils sont improductifs.

« Je ne doute pas que les spectateurs du parterre et ceux de l’amphithéâtre ne donnent bien volontiers ce supplément de cinquante centimes pour avoir leur entrée et leur sortie libre, et pour ne pas être contraints de déranger d’autres spectateurs.

« J’avais, dans le principe, consacré trois entrées distinctes pour le parterre ; sur les instances de M. Halanzier et pour obtenir deux baignoires de plus, j’avais consenti à supprimer les entrées latérales, mais je comptais au moins sur l'entrée centrale, qui amenait le public audevant de chaque passage réservé à chaque tiers des rangées de bancs du parterre. Si j’avais pu prévoir un tel

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envahissement, je 11’aurais fait le changement cju apiès avoir eu certitude officielle que les strapontins ne fussent pas établis.

« Ils le sont actuellement, et les spectateurs se plaignent chaque fois delà difficulté de circulation ; mais, comme ces plaintes 11e sont que de petits soubresauts de mauvaise humeur légitime, et qu’aucun journaliste ne va au parterre, elles restent cachées comme elles resteront cachées encore bien longtemps, si le meme état subsiste; car le public de théâtre a une patience bien extraordinaire!

« Ce n’est pas une raison, parce que les récriminations se font timidement et ne fatiguent les oreilles de personne, pour que l'on n’en tienne pas compte er, réellement, il y aurait justice et humanité à rendre aux spectateurs, privés de leur droit de circulation, ce droit de libre entrée et de libre sortie, qui doit faire partie des prérogatives attachées atix billets.

« Je ne sais, Monsieur le Ministre, si la nouvelle direction partagera mon sentiment à cet égard ; si le tarif, augmenté quelque peu pour le prix des places, sera accepté par vous, et si, enfin, la conservation des strapontins est déjà inscrite dans le contrat passé entre vous et le nouveau directeur. Je ne puis donc que vous soumettre cette grave question et vous prier d’y apporter votre attention, certain que je suis que vous saurez la résoudre, s’il n'y a pas d’obstacles, au mieux des intérêts du public.

« Je voudrais vous parler ensuite des vases de Sèvres, jadis placés sur les gaines des couloirs. J’ai déjà écrit dernièrement à ce sujet à M. le Sous-Secrétaire d’Etat ;

je renouvelle ma demande en la développant un peu.

« Les gaines de l’Opéra étaient destinées à supporter des bustes de chanteurs, danseurs, directeurs, auteurs, architectes, machinistes, enfin de tout le personnel travaillant pour un grand théâtre lyrique. J’avais, à cet effet, déjà dressé des listes de noms et de catégories que j’avais soumises au Ministre, afin qu’il y donnât son approbation; mais les événements se sont précipités, et aucune solution n’est intervenue. Faute de bustes et faute d’argent pour en commander, ne voulant pas laisser vides les gaines des couloirs, j’avais demandé à M. de Chennevières, qui l’avait accordé, de placer sur les supports des vases de Sèvres de bon dessin et de bonne couleur. Un assez grand nombre de pièces de valeur avaient donc été ainsi prêtées à l’Opéra et, comme elles étaient presque toutes fort intéressantes, on ne regrettait guère l’ajournement des bustes ; mais, par suite de l’Exposition universelle, tous les vases ont été enlevés et remplacés par des espèces de pots, prêtés aussi par Sèvres, mais de forme banale, de ton épouvantable et de proportions bien trop fortes pour les gaines.

« Je pense bien que le public ne fait guère attention à ces défauts; mais les artistes et les délicats savent bien s’en plaindre et ils ont raison. Ne vous serait-il pas possible, Monsieur le Ministre, de rendre un autre arrêté qui restituât, à titre de prêt à l’Opéra, les vases qui l’ornaient jadis ? Je vous assure que vous mériterez bien de l’art en faisant enlever les gros pots qui me désolent, et que je suis pourtant forcé de conserver, puisque, pour l’instant, je n’ai rien pour les remplacer.

« J’espère, Monsieur le Ministre, que vous voudrez

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bien accueillir ma demande ; car, en résumé, les produits de Sèvres sont faits pour orner les monuments de l’Etat, et, en outre, le public les verra, sinon mieux, au moins plus souvent qu’il ne les voitdans les galeries delà manufacture.

Mais ce n’est pas tout ce que j’ai à demander au sujet de ces gaines. Ainsi que je le disais tout à l’heure, elles sont destinées à porter des bustes qui, tôt ou tard, formeraient un musée artistique et historique, ayant un intérêt similaire à celui que présente le musée du Théâtre- Français. Mon désir serait donc que des bustes fussent commandés annuellement aux sculpteurs avec cette destination de l’Opéra. Le Ministre des beaux-arts a dans ses attributions ces commandes sculpturales, et nul mieux que lui ne peut encourager les artistes en donnant à leur production une destination désignée. J’ai déjà demandé à plusieurs de vos prédécesseurs de vouloir bien ne pas oublier l’Opéra dans leurs commandes ; mais tout ce que j’ai pu obtenir, ce fut le don des restants de magasins dont le Ministre ne savait que faire et qu’il m’offrait pour placer sur les gaines. Ces bustes étaient presque tous des bustes de généraux, qui auraient été assez mal placés à l’Opéra, ou bien de législateurs ou de savants qui ne l’eussent guère été mieux ; de plus, ils avaient des dimensions ne pouvant aucunement convenir à l’emplacement : les uns n’étaient guère plus gros qu’une pomme, les autres avaient deux mètres de haut. J’ai donc dû refuser ces libéralités si mal assorties et attendre qu’une autre occasion se présentât.

0 Cette occasion est-elle venue aujourd’hui? Laissezmoi le croire, Monsieur le Ministre, et permettez-moi de

penser que vous voudrez bien chaque année commander deux ou trois bustes pour l’Opéra, soit en bronze, soit en marbre, soit même en plâtre en attendant mieux. Si vous pensez devoir accueillir ma requête, voulez-vous me le faire savoir, et je vous soumettrai la liste complète des personnages qui, selon moi, doivent prendre place dans le bâtiment. Si vous l’acceptez, il n’y aura plus qu’à faire les commandes et à dire aux artistes que vous jugerez dignes de cette faveur de s’entendre avec moi pour les dimensions et l’emplacement.

« Ce n’est pas tout encore ; je voudrais vous demander aussi votre appui, si toutefois vous trouvez que j’ai raison, pour requérir, auprès de M. le Ministre des travaux publics, l’achèvement de la rotonde du glacier de l’Opéra.

« L’an passé, j’ai bien fait la galerie de ce glacier, mais c’est insuffisant, et les jours d’hiver c’est à peine si l’on peut y trouver place; il serait réellement utile que l’on achevât cette rotonde dans laquelle doivent être placées les tapisseries de Mazerolles, terminées depuis plus de cinq ans.

« 11 serait fort utile aussi que l’on achevât la galerie du fumoir; mais je doute fort que cet achèvement se fasse maintenant où la Chambre a voté des fonds pour en transformer l’emplacement en bibliothèque. Les fonds, dis-je, sont votés, les dessins et les devis sont faits, et le projet passe mardi prochain au Conseil général des bâtiments civils. Puisse-t-il être refusé par lui !

« J’ai compris à la rigueur que l’on voulût transformer l’ancien pavillon destiné jadis au Chef de l’Etat; c’était une pensée politique dans le genre de celle qui se fait jour au sujet de la reconstruction des Tuileries; mais

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prendre ce pauvre fumoir pour y mettre des livres que personne ne lira, alors qu’une grande bibliothèque existe déjà àl’Opéra, c’est retirer non-seulement au plan sa composition générale, c’est non-seulement retirer au public une circulation importante et désirable, mais c’est encore lui retirer des dépendances que beaucoup désirent.

« Demandez, Monsieur le Ministre, demandez aux abonnés de l’Opéra combien de plaintes se sont élevées déjà sur l’absence de fumoir, et vous verrez bien que cet endroit est plus important pour eux qu’une bibliothèque, dont la principale qualité est d’avoir un bibliothécaire aussi aimable que savant. Mais, enfin, si l’État fabrique le tabac, c’est pour qu’on le fume. Eh bien, laissez donc fumer vos cigares et vos cigarettes de la régie dans le fumoir de l’Opéra, et cela, tout au moins, rapportera quelque argent au Ministère des finances.

« Si vous pensez, Monsieur le Ministre, que je n’aie pas tout à fait tort en réclamant la conservation du fumoir, et si vous pensez pouvoir le réclamer aussi comme une des dépendances utiles de l’Opéra, je vous en supplie, faites tout de suite cette réclamation auprès de M. le Ministre des travaux publics, et, au lieu d’être remercié par M. Nuitter tout seul, vous le serez par la foule des gens qui pestent toute la soirée d’être forcés de sortir pour allumer une cigarette.

« Si vous pensez que j’aie tort, eh bien, n’en parlons plus : j’aurai été battii de tous les côtés, mais au moins j’aurai fait de mon mieux pour ne pas l’être.

« J’ai fini, Monsieur le Ministre; je disais en commençant que je ne savais pas si je serais long ; je le sais maintenant en finissant. De plus, au lieu de répondre sim-

plement à vos demandes, je me suis permis de vous en adresser beaucoup d’autres. Ne prenez pas en mauvaise part ma loquacité et mon indiscrétion; et. puisque vous avez été si bienveillant dans votre lettre, conservez encore cette bienveillance après avoir lu ce rapport; il est au moins très-sincère en tous les points : cela peut faire excuser sa tournure un peu familière, mais ce ne sont pas les plus belles phrases qui marquent le mieux les sentiments respectueux.

(i Acceptez donc ceux-ci, Monsieur le Ministre. Venez un peu à mon aide, si vous m’en jugez digne pour cette suite de travaux dont je viens de vous parler, et croyez à mon entier dévouement.

« Signé : l’architecte de l’opéra,

« Membre de l’Institut,

« Ch. GARNIER. »

Voilà donc ce rapport dont tout ou partie a déjà été publié dans quelques journaux ; mais, comme mes lecteurs sont des gens sérieux, ils n’ont pas dû les lire et j’espère que ma correspondance ministérielle leur a paru chose toute nouvelle. Maintenant, qu’est-il advenu de ma discussion? C’est ce que je vais vous dire : D’abord j’ai reçu une semonce officielle de l’administration des travaux publics pour avoir écrit à un ministre qui n’était pas le mien ; on m’a démontré ensuite très-gentiment que j’avais tort, et, naturellement, j’ai été convaincu que j’avais raison; j’en suis encore plus certain en ce moment, puisqu’une infraction à la règle me procure aujourd’hui le plaisir de

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faire imprimer quel ues pages sans avoir à les écrire. Un méfait n’est jamais perdu.

Or donc, pour la question d’acoustique, à la venue de la nouvelle direction, ç’a été comme une explosion de projets, et jeparaissais assez mal venu de fairedes réserves sur les nouvelles choses que l’on se proposait de faire. Puis, peu à peu, l’ardeur s’est calmée; la question d’argent offrait quelques obstacles ; je déclinais ma responsabilité des résultats futurs, et insensiblement chacun s’est rangé à mon premier avis : ne rien faire du tout. On trouva que j’étais plus logique dans mon. ignorance que les pseudosavants dans leur science. Finalement, sauf l’exhaussement du plancher de l’orchestre, qui a coûté deux cents francs et qui, dit-on, a donné un bon résultat, on a laissé les choses en l’état, et elles resteront ainsi jusqu’à ce qu’une nouvelle direction arrive tout enflammée du zèle de marquer son passage.

Hélas! il en est ainsi de bien des choses. Tout ministre nouveau rêve de grandes améliorations : les circulaires abondent ; la presse officieuse pousse des cris de joie, et tout rentre bientôt dans l’ordre accoutumé, à moins que quelque sottise ne se fasse acclamer d’abord par plusieurs et repousser ensuite par tous. 11 ne faut pas trop s’émouvoir de ces élans modificateurs; il est dans la nature humaine de les sentir, et je serais un jour ministre des beaux-arts que, dès la première heure, je bouleverserais tout ce qui existe à coups d’arrêtés et de circulaires. C’est si amusant de casser quelque chose! Heureusement, à l’Opéra, la casse s’est passée en paroles, et les acousticiens pourront encore préconiser la vertu du proscenium et triompher d’autant plus que leur invention n’aura pas été exécutée.

Cette fois, pourtant, je les préviens que de grands alliés, qu’ils avaient jadis, sont revenus dans mon camp, après une expérience faite à propos des concerts donnés par M. Vaucorbeil. Mes antagonistes de jadis semblent bien être devenus mes partisans, de sorte que, si quelque jour on voulait encore modifier le proscenium, ce serait non plus pour l’avancer, mais plutôt pour le rentrer. Tout est flux etreflux en ce monde : l’amour, la politique, la fortune, les eaux de l’Océan et les lois de l’acoustique. Il n’y a d’immuable que le mouvement perpétuel !

Pour le deuxième point, les modifications apportées ont été à peu près nulles, et ce n’est pourtant cette fois pas ma faute ni celle de l’administration; jugez-en :

Les couloirs de la salle étant manifestement trop sombres, chacun étant d’avis qu’il fallait leur donner plus de lumière, j’ai fait un devis qui s’élevait à six mille francs environ. Le ministre des travaux publics allait me donner le crédit nécessaire ; mais on s’est aperçu qu’en augmentant le nombre des becs, cela augmenterait un peu la dépense du gaz, et, ma foi, comme il faut compter avec ces dépenses, la direction de L’Opéra n’a plus guère insisté sur la modification demandée et acceptée; de sorte que, pour l’instant tout est resté dans l’état primitif. Si donc, maintenant, on se plaint encore de l’obscurité des couloirs, dites-vous que je n’y suis plus pour rien. Néanmoins la question peut se poser à nouveau, et il n’est pas impossible qu’elle se résolve un jour.

Pour la salle, il en a été de même sur la question des girandoles. Vous savez, et vous venez de voir dans ce rapport, que je m’étais toujours opposé à leur établissement. Cependant, comme chacun se plaignait de ne pas

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y voir assez, j’avais mis de côté mes raisons pratiques, et m'étais rendu aux instances qui m’avaient été faites; et, à l’occasion des concerts donnés dans la salle, j’avais installé des girandoles provisoires qui pouvaient permettre de juger de l’eflét produit.

Cet effet avait été trouvé satisfaisant : Vaucorbeil en était enchanté, le ministre m’avait promis les fonds, les dessins étaient faits, le devis dressé; il ne s’agissait donc plus que de faire l’opération. Pour cela il était nécessaire que j’adressasse un rapport au ministère ; mais je ne pouvais agir ainsi qu’étant couvert et approuvé par l’administration de 1 Opéra, qui se rendait ainsi responsable des réclamations qui pourraient être formulées par les locataires de diverses loges, plus ou moins gênés parles feux des gnandoles. Cette approbation officielle ne m’est pas encore parvenue; on semble hésiter maintenant à placer ces girandoles si longtemps réclamées, et je crois que la chose n’est pas encore prête à être décidée. Je 11’ai plus rien à dire ni à faire dans cette circonstance ; je suis à la disposition du ministère et de Vaucorbeil lorsque des instructions me seront données; mais vous voyez que si la salle n’est pas claire en ce moment, ce n’est pas mauvaise volonté de ma part. Enfin, si la chose se décide plus tard, les études préliminaires seront au moins faites et l’exécution pourra suivre activement.

Quant à l’augmentation des lumières du lustre, cela a été fait peu de temps après la déposition du rapport; il y a eu par suite une petite augmentation dans l’éclairage, qui a bien été constatée lors de son apparition ; mais, aujourd’hui qu’on s’y est habitué, il ne semble plus que cet éclairage ait été augmenté. Affaire d’habitude.

J’ai remporté aussi une assez grande victoire : il a été mis à ma disposition une somme de cinq mille francs destinée à faire des essais de nouveaux éclairages afin de pouvoir statuer sur les installations qui pourraient être reconnues désirables. C’était là un grand point : j’obtenais enfin ce petit crédit si utile pour mes expériences et, dès lors je pouvais sortir des propositions théoriques. Eh bien! vous allez voir que, jusqu’à ce jour, ça ne m’a servi à rien du tout. Lorsque j’ai voulu essayer les lumières électriques dans les œils-de-bœuf de la couronne de la salle le jour de gala du 14 juillet, j’ai vu que Vaucorbeil en craignait l’efFet pour la scène et qu’il redoutait que la salle, trop éclairée, ne fît paraître la scène trop sombre. Certes il ne pouvait s’opposer à mon expérience, parce que le cahier des charges me donnait le droit de la faire ; mais vous concevez que je n’avais guère envie de troubler nos bonnes relations et de déplaire à un galant homme qui veut bien être mon ami, et j’attends, pour faire alors cette expérience, que la scène soit plus éclairée, ou que Vaucorbeil donne de nouveaux concerts, là où la scène n’existe pour ainsi dire pas. J’ajourne donc cet essai dont je ne saurais dire encore la portée; c’est, au surplus, pour cela que je veux le faire. Si j’en savais d’avance le résultat, je n’aurais pas à m’en soucier.

Quant à l’éclairage du foyer, je n’avais que l’embarras du choix, divers physiciens et ingénieurs m’offrant de faire gratis toutes les expériences possibles. Mais il fallait pour cela installer dans les caves des machines de diverses forces; je ne trouvais à cela aucun inconvénient; le ministère des travaux publics pas davantage; mais l’administration de l’Opéra et, par suite, le ministère des beaux-arts

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ont craint un accident possible ; de sorte qu’ils ont fait des réserves aboutissant à peu près à une fin de non-recevoir, et, devant ces craintes, chacun ne voulant pas être responsable, on a retiré F autorisation de placer les machines.

J’ai donc maintenant un crédit pour faire des expériences d’éclairage; mais je ne puis m’en servir et, si ca continue de cette façon, l’accord sera difficile à faire entre les ministères et l’administration de l’Opéra. Comme tout est compliqué dans ces sortes de choses! On a le désir, la bonne volonté, les crédits, les offres des intéressés; on a pour soi l’opinion des sénateurs, des députés, des grands personnages patronnant tel ou tel système ; l’architecte est à la disposition de chacun et, malgré tout cela, on n’arrive à rien! Aussi peu à peu, on se décourage, on se désintéresse de ces questions qui ne vous apportent qu’ennuis et tribulations et on arrive à l’indifférence là où l’enthousiasme vous conduisait.

Maintenant qu’arrivera-t-il? je n’en sais rien; mais comme je n’ai pas envie de passer tout mon temps à faire des propositions et des études inutiles, je vais attendre bien tranquillement que des ordres quelconques me soient donnés; ne pouvant être chef, j’aime mieux devenir serviteur, n’étant pas assez philosophe pour n’ètre ni l’un ni l’autre.

Le troisième point du rapport avait trait à la mach inerie théâtrale ; rien n’a été décidé à ce sujet et tout reste comme devant; sauf quelques petites modifications que j’ai fait subir aux galets des cassettes, là encore je vais attendre ; j’ai planté un orme tout exprès pour cela.

Pour le chauffage, il n y a rien de fait; mais, comme selon moi il n y a rien a faire, laissons les choses en cet état

Il ne me reste plus qu’à vous dire quelques mots sur le secondparagraphe du rapport. Les strapontins sont décidément entrés dans la place, et ils n’en veulent pas bouger. Laissons-les donc puisqu’ils sont si tenaces! Après tout, comme je ne suis pas allé deux fois dans la salle depuis que l’Opéra est ouvert, j’avoue que, quant à moi, ils ne me gênent guère; ils ne gênent pas davantage ni M. le directeur, ni les abonnés des loges; ils ne gênent que ceux qui n’osent s’en plaindre : tout est donc pour le mieux.

Ce qui est un véritable succès, c’est la commande qu’a faite le ministre de l’instruction publique et des beauxarts, des bustes en marbre à placer sur les gaines, il y en a déjà une douzaine en train, et j’a-i l’assurance qu’on ne s’en tiendra pas là. De ce côté donc mon rapport n’a pas été inutile et j’en suis tout fier. J’en profite pour remercier ici M. le sous-secrétaire d’Etat des beauxarts à qui j’aurais de grosses chicanes à faire sur bien des points; mais qui, dans cette occasion, a pris tellement la chose à cœur, que je lui pardonne bien volontiers les misères qu’il a faites aux autres, puisqu’il est secourable à l’Opéra ; on se console si aisément du mal qui arrive à ses amis !

Pour l’achèvement de la rotonde du glacier aucune solution; j’ai grand’peur qu’il n’en soit longtemps ainsi, et pourtant il serait fort désirable que cette salle se terminât ; mais j’ai quelque persévérance ; j’ai bien eu mes bustes ; j’aurai bien un jour ma rotonde, quitte à en faire une nouvelle succursale pour les collections de Nuitter.

Et puisque je cite Nuitter, je dirai que maintenant la salle du musée devant remplacer le fumoir est terminée et assez réussie, que le ci-devant salon impérial se

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transforme et sera achevé cette année et que les meubles de la bibliothèque sont prêts à recevoir les livres. Tout cela fait en somme un ensemble qui n’est pas sans quelques charmes, et j’en veux moins à Nuitter d’avoir imposé son joug, puisque j’ai sauvegardé les principes delà grande circulation, que j’ai décoré le tout d’une façon convenable, et qu’en résumé, si j’ai changé les noms des pièces, je n’ai guère changé la décoration projetée. Tout sera donc prêt pour le déménagement futur. AU righl!

Voilà, cher lecteur, le résultat du rapport dont je vous ai infligé la lecture. En somme, je n’ai pas tout à fait à m’en plaindre; si tout ce que j’ai écrit avait eu pareil succès, j’aurais pu déjà renouveler en partie la face du monde.

Au moment de mettre sous presse, je reçois la lettre administrative relative à l’installation des girandoles de la salle ; je vais envoyer le projet et les devis; vous verrez aussi bien que moi ce qui en résultera.

Si vous me laissiez vous conter cela par le menu, je n'en finirais pas, et je prendrais des allures d ingénieur, tout comme si j’étais sorti de L Ccole polytechnique ! C’est qu’en réalité la construction de la salle de l’Opéra, a été l’occasion de problèmes de statique et de bien des études techniques; de sorte que, sans prétendre égaler Rondelet, j’ai dû mettre quelques X à mon service, et causer avec quelques formules, dont je fuis ordinairement les prétentions un peu paradoxales.

Mais je me bornerai, j’espère, et vous parlerai seulement d’une partie de la construction que personne ne peut plus soupçonner, puisqu’elle est cachée maintenant par des cloisons et des tentures. Il s’agit des piles qui soutiennent le comble de la salle, ainsi que les planchers des loges et des galeries.

Dans toute salle de théâtre, il est une nécessité qui s’impose; celle d’ouvertures nombreuses dans le mur qui la contourne, et qui donnent accès aux loges situées sur le pourtour. 11 résulte déjà de cette obligation, que les piles de ce mur, quelque poids qu’il supporte, ne peuvent jamais avoir une largeur plus grande que celle des trumeaux qui

séparent deux loges consécutives. De plus, lorsque dans les salles on installe un système de chauffage et de ventilation, les innombrables conduits que ces systèmes comportent, et qui ne peuvent trouver place que dans le mur d’enceinte, occupent encore une partie assez considérable de l’espace qui pouvait être réservé aux piles de supports. D’après ces constatations, on reconnaît que les piles formant l’ossature du mur d’une salle de spectacle, ne peuvent avoir que des dimensions limitées.

Lorsqu’une salle est construite directement sur le sol, les piles de support, disséminées dans les trumeaux du mur, peuvent prendre leur naissance au niveau de leurs basses fondations, et la difficulté de disposition n’est pas âccrue; mais si, sous la salle, se trouve une vaste pièce devant avoir de larges ouvertures de communication, les piles du mur ne peuvent traverser ces ouvertures, et il faudra forcément les rejeter à l’aplomb des seuls points d’appui conservés dans la salle souterraine, Là, la difficulté augmente, et l’espace réservé aux piles de support devient de plus en plus restreint.

C’est ce qui a lieu à l’Opéra, où le vestibule circulaire, placé sous la salle, a douze grandes baies d’accès et de circulation. D’après la disposition de ce plan souterrain, les piles de support de la salle ne devraient pas être rapprochées de plus de cinq mètres d axe en axe, et devraient n’avoir qu’un mètre carré de surface pour laisser le passage libre aux portes des loges et aux conduits de chaleur et de ventilation.

Or, le poids total que ces piles devaient soutenir était considérable. Je ne l’ai pas en ce moment présent à la mémoire; mais peu importe; on se rendra compte de

son importance, en songeant que le poids à supporter se compose des éléments suivants :

La moitié du poids de tous les planchers des loges et de l’amphithéâtre du cintre; la moitié du poids des planchers des corridors autour delà salle à six étages, le tout supposé rempli de spectateurs ou de promeneurs ; le grand mur en pierre extérieur de la grande coupole centrale, ayant une hauteur moyenne de 10 mètres ; le grand plancher circulaire reposant sur cette construction et ayant 3o mètres de diamètre; ledit plancher devant supporter lui-même les conduits de ventilation en tôle, la cheminée centrale du lustre, le lustre et tous ses engins de fonctionnement, y compris le contre-poids, les cloisons de séparation des prises d’air frais établies dans les œils de bœuf du mur circulaire, la coupole en cuivre de la salle, suspendue à ce plancher; les voussures et voûtes de la salle suspendues de même, divers services d’incendie et de canalisation du gaz, des escaliers de communication, et d’autres choses encore; enfin les piles devaient aussi supporter une partie des combles au droit des corridors et le grand comble du couronnement de la salle, avec ses armatures, sa lanterne de métal; la couverture, avec ses chemins de service, et le poids des neiges qui pouvaient s’y accumuler (ce qui s’est présenté cet hiver.) Ajoutez à cela les surcharges accidentelles fréquentes à l’Opéra les jours de bal ou de grandes fêtes, le poids des piles elles-mêmes ainsi que celui des traverses supérieures, et vous reconnaîtrez tout de suite que la pression exercée sur les piles de support devait être énorme, puisque leur surface et leur nombre étaient limités.

11 l'allait donc, dans ce cas, renoncer absolument à

construire les piles en pierre et les édifier en métal ; remarquez de plus que ces piles, ayant un mètre carré à la base, s’élèvent à une hauteur de plus de vingt-cinq mètres, et que le métal seul pouvait dans ces conditions avoir assez de résistance et de stabilité.

Mais encore fallait-il chercher le meilleur moyen de les établir! c’est ce que j’ai tenté de faire, en procédant aussi logiquement que possible. D’abord, j’ai divisé chaque pile en deux sortes de supports : ceux qui devaient supporter les planchers, et ceux qui devaient supporter le reste de la masse. Je me suis arrêté à cette disposition, afin de supprimer autant que possible les vibrations directes dans ces derniers supports. En effet, les planchers sont soumis à une trépidation presque continuelle, qui se serait reportée directement sur les piles entières, si celles-ci n’avaient pas été divisées en deux catégories. On sait que les vibrations longues et fréquentes déterminent dans le métal une sorte de décomposition, et le rendent pour ainsi dire à l’état moléculaire, lorsque, par suite de diverses circonstances encore assez mal connues, les vibrations sont prolongées pendant un certain espace de temps. Or, si un jour ou l’autre, pareil accident arrivait aux colonnes soutenant les planchers, ce ne serait en somme qu’une médiocre réparation à faire, et il n’y aurait guère de sinistres immédiats à craindre, les planchers reposant partie sur le mur, et partie sur les colonnes. Si un fléchissement se manifestait, on en serait quitte pour étayer le plancher, remplacer la colonne brisée, et tout serait dit. Mais il en serait tout autrement si une des piles qui supportent toute la partie supérieure venait à se décomposer et à se rompre sous l’influence des vibra-

fions. Ce n’est pas seulement une déformation qui se manifesterait; ce serait l’écroulement d’une partie des coupoles et du mur qui les supportent, écroulement partiel qui amènerait vraisemblablement un écroulement général.

Vous voyez qu'il fallait chercher à ne pas rendre les piles de supports solidaires des trépidations des planchers, afin de supprimer, autant que possible, les vibrations directes, et c’est ce qui m’a conduit, ainsi que je viens de le dire, à diviser en deux systèmes distincts les colonnes supportant la maçonnerie et la couverture.

Je dis les colonnes supportant la couverture parce que, en effet, ce sont des colonnes que j’ai employées, la forme circulaire étant celle qui, à égalité de surface, donnait le plus de résistance à la pression. De plus, j’ai lait ces colonnes creuses, encore par la même raison que les colonnes creuses ont plus de résistance que les colonnes pleines, ayant même surface de section portante. D’après la disposition des colonnes de supportées planchers, j’avais de libre une surface de o™,5o sur i mètre; j’avais bien pense a me servir de toute cette section pour y établir un support en fonte ayant presque cette surface; mais, par suite de calculs minutieux, j’ai rejeté en résumé toute autre forme que la forme circulaire répétée deux fois, qui me donnait ainsi plus de sécurité et aussi plus de facilité en exécution, ce dont il fallait tenir compte.

La section horizontale faite sur l’ensemble de la pile donnait donc pour figure une espèce de croix, composée de deux colonnes creuses de o^o et de deux colonnes creuses également de om,io à l’étage inférieur et de om,i6 à l’étage supérieur. La direction des deux grosses colonnes étant normale au mur de ceinture de la salle,

celle des petites colonnes lui était parallèle et placée juste dans son axe. Si l’on a bien compris cette description, on voit que cette section ressemblait assez à un as de pique, dont la tète et la queue seraient circulaires et plus grosses que les deux ailes.

Les colonnes portant les planchers n’offrant rien de particulier, il est inutile de nous y arrêter plus longtemps ; mais il n’en est pas de même des grosses colonnes de support, et c’est pour arriver à leur description, que j’ai écrit ce chapitre.

Disons d’abord qu’il y a par groupe de colonnes six tronçons superposés, d’une hauteur variable de 3 à 5 mètres, suivant les hauteurs d’étage; que les tronçons du bas reposent sur une forte plaque en fonte alésée au tour pour les recevoir, et que les tronçons du haut supportent un coussinet recevant les abouts des fermes en tôle destinés à porter toute la partie supérieure. Cela indiqué, nous n’avons plus qu’à nous occuper d’un seul tronçon et de son assemblage avec celui qu’il supporte, ou qui le soutient.

Ainsi que je l’ai dit, chaque pile de support est composée de deux colonnes presque juxtaposées. Ce que je vais dire pour l’une servira pour l’autre.

Le tronçon de colonne, dont je m’occupe enfin maintenant, a un diamètre extérieur de o"', 50 ; la colonne est creuse et son épaisseur est rigoureusement de om, 033 à la partie supérieure, et à la partie inférieure. Une sorte de patin de fonte, à renflement extérieur ferme les deux orifices du vide ; seulement le patin n’est pas complètement plein ; il porte au centre une ouverture d’environ o"’,20, dont tout à l’heure nous

verrons l’usage ; de plus, à la base et au sommet de la colonne, le renflement du patin cesse à ora,o$ du fond; de sorte que, lorsque deux tronçons sont réunis, les deux renflements forment une rainure de o'",io de largeur et dont le fond est saillant sur le nu de celui de la colonne; enfin, de distance en distance, d’autres bourrelets, formant également rainures, sont placés sur le fût du tronçon.

A quoi servent toutes ces choses? Je vais le dire en quelques mots : les rainures haut et bas servent à recevoir des colliers circulaires qui, au moyen de boulons, peuvent serrer les colonnes d’une façon absolument complète ; de sorte que le moindre mouvement de disjonction ne peut avoir lieu; de plus, l’orifice dont j’ai parlé et qui est conservé dans l’axe des deux parties opposées des tronçons, reçoit un tampon d’une forme insensiblement conique et qui, par un système de vis et de plate-bande, s’enfonce comme un coin, en réunissant les deux orifices, juxtaposés d’une manière invariable et rigoureuse. Il résulte de ces moyens de serrage extérieur et intérieur des tronçons, que ces tronçons sont pour ainsi dire soudés ensemble ; que nul glissement ne peut se produire, et que les tronçons, ainsi ajustés, ont au moins autant de résistance que s’ils avaient été fondus d’un seul jet. Quant aux rainures placées sur le fût même des tronçons, elles servent aussi à recevoir des colliers ; mais ceux-ci, tout en joignant ensemble les deux colonnes jumelles, entourent égale-* ment les colonnes supportant les planchers, de façon à ce que le tout fasse une sorte de faisceau, donnant plus de résistance à l’assiette générale. Cette liaison, au surplus, ne devait pas communiquer sensiblement les vibrations éprouvées par les colonnes des planchers, puisque la

communication a lieu au moyen de pièces ne faisant pas corps avec les diverses colonnes du même groupe; d’ailleurs, les colonnes sont en fonte et les colliers sont en fer ; et les vibrations ne sont pas de même nature dans ces deux états différents du fer mis en œuvre.

Tel est donc l’ensemble de la disposition; mais l’exécution avait une part non moins grande que celle de la disposition; il fallait qu’elle fût parfaite pour ne pas la rendre inutile. Voici ce qui a été fait à cette occasion : d’abord les tronçons ont été fondus debout, de façon à donner à la fonte toute la cohésion possible. Puis, j’ai fait tourner avec la plus grande perfection le fond de chaque rainure, la surface de pose des colonnes, surface inférieure et surface supérieure; puis les parois de l’intérieur de la base qui devaient recevoir le tampon ; puis le tampon lui-même ; puis enfin les colliers qui devaient réunir les groupes des colonnes ensemble. Ces colliers, ainsi que je l’ai dit, devaient reposer dans les rainures ci-dessus décrites; mais ayant un peu moins de développement afin que le serrage pût s’établir.

Tout cela une fois terminé, il fallait procéder à la réception de chacun des tronçons en particulier ; ils furent tous mesurés avec la plus grande exactitude, au moyen d’un compas fait ad hoc, sur quatre points de leur base, quatre correspondant au sommet, et quatre points à la partie médiane, non-seulement sur leur diamètre extérieur, mais encore, et surtout, sur leur épaisseur. Les colonnes qui offraient des différences de plus de deux millimètres en moins, furent impitoyablement refusées, et remplacées par d’autres au plus bref délai possible. Sur soixante-douze tronçons, sept furent ainsi mis de côté, et l’on tint compte

à la pose des épaisseurs plus ou moins grande de deux ou trois millimètres de diamètre, pour placer à l’intérieur de la salle la génératrice du cylindre qui était un peu plus faible.

Quant à la pose elle-même, elle fut faite avec le soin le plus minutieux ; d’abord des lames de plomb de deux millimètres d’épaisseur furent placées entre chaque surface, afin de rattraper les lignes gauches qui pouvaient se présenter; puis, chaque tronçon placé était plombé sur quatre génératrices, afin de bien se rendre compte de l’aplomb, et, à la moindre différence observée, on faisait mouvoir un peu la colonne, jusqu’à ce que l’aplomb fût parfait et au besoin on changeait le tronçon de place, pour le porter sur une autre pile, et assurer ainsi une verticalité parfaite.

Lorsque les six tronçons superposés furent arrivés à leur hauteur, soit 20 mètres environ, le plombage le plus minutieux n’accusa qu’un dévers de om,oo3 sur une colonne ; de o'“,oo2 sur une autre ; quant au reste, on ne put constater aucun fruit ni aucun surplomb. Les différences des niveaux supérieurs de ces colonnes furent même insignifiantes, et, en tout cas, elles furent rachetées par des cales en tôle de l’épaisseur nécessaire. C’est sur cette suite de colonnes, que vinrent se placer les triples filets en tôle devant soutenir le mur en pierre, le grand plancher de la salle, et tous les accessoires précédemment décrits ; mais l’opération devenait alors toute simple, et il n’y avait à prendre que les précautions ordinaires nécessitées par les ouvrages courants.

Cet ensemble de colonnes en lonte avait été calculé pour supporter avec sécurité toute la charge qu’elle devait

soutenir; néanmoins je ne voulais pas me fier complètement aux calculs ; il se pouvait que quelques poches invisibles existassent encore dans un ou plusieurs des tronçons, bien qu’ils eussent été sonnés sur toute leur étendue ; il se pouvait que quelques parties de fonte fussent d’une qualité inférieure et, sous l’effort persistant de la charge, ne vinssent à se briser; il ne fallait pas là être seulement convaincu de la résistance des matériaux employés, il fallait être certain que nul accident immédiat ou futur ne serait à redouter.

A cet effet, j’ai pris le parti de doubler, pour ainsi dire, la force des supports, en leur adjoignant des espèces d’étais en fer forgé, qui, à eux seuls déjà et étant suffisamment reliés entre eux, pouvaient, le cas échéant, soutenir la charge permanente de tout l’ensemble. Je laissai d’abord pendant près d’un an tous les tassements qui pouvaient se faire produire leur effet, et, à vrai dire, je n’en ai constaté aucun, et c’est alors que j’armai les quatre angles de chaque pile par des supports en fer de om,ia de côté. Ces supports placés bout à bout au moyen de surfaces polies et dressées, reposant sur des feuilles de plomb et entourées de frettes carrées, serrées à force de coins, étaient reliés de mètre en mètre par des ceintures de fer à boulons, empêchant tout fléchissement extérieur, tandis que les parties comprises entre les colonnes et ces supports d’angles, étaient remplies en brique de Bourgogne, coulées en ciment et garnies d’une sorte de fourreau coulé, lui, en plâtre, de façon à ce que la dilatation de celui-ci serrât aussi les supports à l’intérieur et empêchât également un autre fléchissement intérieur. Cet arrangement donnait une rigidité complète à l’ensemble,

qui fut arrêté sous les filets supérieurs au moyen de gaines et serrés par des calles dressées et enfoncées par un système de vis à grand bras de levier.

Si donc un mouvement se produisait dans l’une des colonnes de fonte, les supports enfer viendraient l’arrêter ; si au contraire c’étaient les supports en fer qui fléchissaient, les colonnes de fonte empêcheraient le mouvement de se continuer, jusqu’à ce que colonnes et supports fussent chargés également et concourussent à la stabilité générale.

En résumé, je dois dire que, d’après les calculs théoriques, l’ensemble de ces supports pourraient porter, avant de se rompre, tin poids vingt fois plus fort que celui qu’ils ont à supporter, et en prenant le quart comme moyenne de stabilité; on voit qu’il faudrait encore qu’ils fussent chargés cinq fois plus qu’ils ne le sont.

On peut donc être bien tranquille sur la résistance des piles de la salle ; mais, en tout cas, je ne regrette pas les précautions que j’ai prise est le superflu de sécurité que j’ai donné à cette partie de l’Opéra; car un désastre arrivant au mur de la salle pendant une représentation, amènerait un accident tellement effroyable, qu’on ne saurait trop se prémunir contre toute mauvaise chance et être prodigue de force, là où une faiblesse pourrait produire une si grande catastrophe. On ne saurait être trop prudent dans des constructions de cette sorte ; aussi j’ai poussé la prudence à sa limite et je puis, grâce à cela, voir la salle de l’Opéra pleine de monde les jours de bal ou de fête, sans craindre que la coupole ne tombe sur la tète des gens. Cela vaut bien, je crois, les cinquante mille francs qu’il aurait été théoriquement possible d’économiser; et ceux qui vont à l’Opéra me pardonneront, je

pense, cette petite prodigalité, en songeant que, grâce à elle, ils peuvent être sans inquiétude.

Je me suis étendu plus que je ne le pensais sur cette construction des piles ; aussi, je ne dirai que quelques mots sur le plancher de la salle, qui est construit en forme de parapluie, forme imposée par la nécessité des dispositions. Il fallait donner à la salle souterraine le plus de. hauteur possible, et, comme l’orchestre est en pente, pour gagner toute cette hauteur, il fallait bien que le point central de la voûte inférieure fût plus élevé que le point de départ. De là, obligation de renoncer à un plancher horizontal, pour construire un plancher en forme de cône aplati.

Nul n’ignore la poussée énorme que des arbalétriers exercent lorsqu’ils font un angle peu ouvert avec la ligne horizontale. Lorsqu’il s’agit de fermes ordinaires, on combat cette poussée au moyen de tirants ou tendeurs en fer ; mais cette facilité m’était refusée, puisque ces tendeurs auraient passé dans la voûte de la salle souterraine. J’ai donc dû remplacer les tirants habituels par des ceintures contournant le pied des fermes de construction : mais on comprend que là, au lieu d’une poussée unique, il fallait combattre celle de l’ensemble des fermes. C’est alors que j’ai assisté à une danse de calculs assez divertissante. Me trouvant en désaccord avec l’entrepreneur de serrurerie sur les dimensions à donnera ces ceintures, je pris le parti de demander avis à l’un des mathématiciens les plus consciencieux. Son évaluation différait encore des deux nôtres ; je fis alors in petto comme une espèce de concours entre diverses sommités d’ingénieurs de l’Etat ou d’ingénieurs civils, en leur posant le problème à

DE LA CONSTRUCTION DE LA SALLE. 2o9

résoudre; et j’arrivai à ce résultat que, sur six solutions, j’obtins six résultats différents! naturellement chacun faisait bien les calculs exacts; mais ce qui différait, c’était la méthode, les conditions d’équilibre statique, la résistance des fers, la répartition des forces, etc. Me voilà assez embarrasse! Un général d’artillerie, bien connu, à qui je soumis le cas, me donna comme recette de faire d’abord le plancher, puis de faire venir un bataillon de soldats, et de les faire danser dessus en mesure, et en marquant le pas; si cela résistait ainsi, le plancher était bon! — Oui; mais s’il s’effondrait? Je trouvai le conseil peu pratique. J’envoyai au diable toutes les formules, et me fiant à mon instinct, je donnai aux ceintures les dimensions qui me semblaient convenables pour défier toute rupture. Au fait, ce plan cher a été éprouvé maintes fois, non-seulement dans les bals, mais encore pendant la construction, où il servait de chantier et était rempli de matériaux fort lourds et d échafaudages qui, à eux seuls, valaient le poids de tous les spectateurs. L’épreuve a donc été faite sans prendre un bataillon de soldats, et l’on peut danser sur ce plancher sans craindre de passer au travers.

Quant aux autres parties de construction de la salle, planchers à bascules, arcs doubleaux, voussures, etc., comme elles n’offrent pas de systèmes bien particuliers, et rentrent plus ou moins dans les conditions de constructions usuelles de grande portée, il est inutile d’en parler, et je clos ce chapitre, en disant seulement que là, comme dans tout 1 édifice, il n’a pas été posé un boulon ou placé une équerre, sans que leur fonction n’ait été auparavant étudiée, soit par M.Clairin, l’entrepreneur de serrurerie, soit par moi-même, et pour mieux dire par nous deux ensemble.

DES COMBLES DE LA SCÈNE

Les combles de la scène présentent cette particularité qu’ils ne sont pas formés de fermes comme les autres combles. Ce sont les murs pignons limitrophes qui remplissent cet office, et supportent alors de grandes pannes de 27 mètres de long, de i'”,6o de hauteur et construites en tôle à treillis. J’aurais eu, en effet, une portée de 60 mètres environ, si j’avais établi des fermes dans le sens transversal, la difficulté de construction eût été plus grande, et le poids des fers employés, plus considérable.

Ces pannes sont placées isolément vers la partie basse du comble, deux par deux dans la partie moyenne, et trois par trois dans la partie supérieure. Ce qui a motivé cette différence de nombre et par suite cette différence de résistance, c est que le comble supporte tous les grils, au nombre de trois, et que ces grils, allant naturellement en se rétrécissant au fur et à mesure qu’ils s’élèvent vers le faîte, il en résulte que les pannes extérieures n ont à supporter qu’une seule partie du gril inférieur, que les pannes médianes supportent une autre partie de ce gril, plus une partie du second gril, et qu’enfin les pannes supérieures supportent deux parties des deux premiers grils, et le troisième tout entier.

Comme on le voit, ces fonctions différentes exigeaient des forces diverses, et au lieu de modifier les dimensions successives des pannes, j’ai préféré garder le même type, et les renforcer par accollement; de cette façon, l’exécution était bien plus pratique.

Je viens de dire que les grils étaient suspendus au comble ; cette suspension se fait au moyen d’aiguilles de fer, s’attachant aux pannes par leur partie supérieure, et aux poutres du gril par leur partie inférieure. C’est sur ces poutres du gril, qui n’ont que des dimensions relativement petites, que s’assemblent les solives qui reçoivent les planchers à jour, formant leurs sols.

Les aiguilles de suspension de six centimètres de diamètre, placées de trois en trois mètres environ, sont trèssuffisantes pour supporter le poids des grils et des engins placés sur eux; mais, là encore, j’ai dû prendre quelques précautions : il se pouvait qu’une aiguille eût une paille qui eût échappé à la vue ; il se pouvait qu’un boulon fût de mauvaise qualité; il se pouvait enfin que les vibrations, qui sont très-nombreuses sur ces grils, par suite des manœuvres de toutes sortes qui s’y exécutent, amenassent une décomposition dans les tiges ; il se pouvait enfin qu’une rupture, amenée par une cause quelconque, vint à se produire, et qu’une partie des grils tombât alors des cintres sur la scène; et vous jugez quelles pouvaient être les suites de cet accident! J’ai donc cherché à l’éviter; je l’ai évité même en doublant de deux en deux les aiguilles de suspension de chacune quatre fils en fer tressé, ayant à eux quatre une résistance égale à celle des tiges. De cette façon, si un accident se manifestait sur l’une de ces aiguilles, il n’en résulterait rien ; les cables en fil de

DES COMBLES DE LA SCENE

fer seraient là pour soutenir la charge. Il va de soi que la réciproque aurait également lieu.

Je sais bien que, pour assurer partout une sécurité complète, il ne faudrait pourtant pas doubler tous les supports et toutes les traverses ; mais il y a des cas oit il est utile d’agir ainsi, ët ils se présentent dans les grils d’un grand théâtre. Là, les occasions de rupture sont plus fréquentes qu’ailleurs ; les aiguilles de support sont exposées à des chocs et à des trépidations répétées ; il peut y avoir des à-coup, des espèces de secousses violentes, qui n’auraient aucun effet sur de grandes fermes, la commotion se répandant dans toute la masse, mais qui peuvent fort bien en avoir sur des tiges de petits diamètres. Une manœuvre mal exécutée, des fils se cassant, des contrepoids s’échappant des treuils ; tout cela peut occasionner un de ces à-coup et faire briser comme une paille des aiguilles qui porteraient un poids continu, bien plus considérable que celui qui causerait la rupture. Ces considérations m’ont amené à aménager ces fils de secours qui empêchent les occupants de la scène de se préoccuper d’un gril de Damoclès, suspendu sur leurs têtes...

De plus, il faut dire que, dans les théâtres comme en beaucoup d’endroits, du reste, les charges permanentes tendent toujours à s’augmenter; chaque jour de nouveaux engins viennent s’adjoindre à ceux déjà installés, et peu à peu les résistances des soutiens et des supports, surabondantes au commencement de leur service, deviennent juste proportionnées à leur office, pour arriver graduellement à être insuffisantes. Il faut donc toujours compter sur cette progression des charges dans les parties qui, vraisemblablement, doivent avoir des surcharges futures, et

les construire de façon qu’elles dépassent, dès le principe, d’une quantité notable, les coefficients de sécurité. C’est ainsi que sont comprises les pannes des combles, qui pourraient même, au besoin, voir leurs forces s’augmenter par l’adjonction de nouveaux treillis et de tendeurs leur servant d’armature. C’est ainsi que j’ai fait pour les aiguilles qui viennent de nous occuper, et dont peut-être l’utilité qu’il y a eue de les accompagner de fils de secours vous est démontrée maintenant.

J’ai vu bien des grils de théâtres en France et à l’étranger, et je suis autorisé à dire qu’il n’y en a pas un seul qui ait les dimensions de ceux de l’Opéra, et qui soit aussi bien aménagé. Je ne tire pas gloire de cet aménagement, le machiniste de l’Opéra, M. Brabant, y ayant eu une grande part; néanmoins, responsable de tout ce qui s’exécutait dans le théâtre, j’ai dû ne pas renoncer à mon autorité, examiner et contrôler tout ce qui m’était proposé, l’accepter, le modifier ou le refuser, suivant que les choses se présentaient, et, en somme, faire pour ces travaux un peu techniques ce qui se faisait pour les travaux artistiques : assumer sur moi la responsabilité tout entière, et agir alors de façon à ne pas la compromettre.

Si j’indique cette réserve, c’est que, si j’avais abandonné cette opération au chef machiniste, devenu mon entrepreneur, j’aurais été entraîné bien au delà des choses raisonnables, et que, désireux de faire de la machinerie de l’Opéra une merveille ne pouvant être égalée, l’entrepreneur aurait dépassé de beaucoup les crédits disponibles et fait de l’Opéra seulement des dessous et des cintres équipés plus que de raison.

DES COMBLES DE LA SCENE. 21

Cependant, envoyant les grils de l’Opéra, on ne se douterait guère qu’ils ne sont qu une portion de 1 ensemble rêvé; car, en résumé, il n’y manque rien, absolument rien ; tout est équipé dans les meilleures conditions : l’espace est grand, la circulation facile, tous les engins bien établis, et les fils de chanvre ou de cuivre d’une résistance très-suffisante et d’une fabrication très-soignée.

J’ai vu des gens spéciaux sortir enthousiasmés de ces cintres après une visite minutieuse de toutes les parties ; j’ai vu les visiteurs être tous étonnés de cette multitude de cordages, de treuils, de tambours, de poulies, de moufles, etc. De fait, pour qui n’est pas habitue aux choses des théâtres, l’aspect d’un tel gril est réellement imposant. On se trouve dans le milieu d’un grand métier à la Jacquard, en même temps que sur le pont d un navire, et chacun se demande comment on peut s’y reconnaître dans cette trame qui semble si compliquée. — La chose est pourtant facile : tout est numéroté, tout est a son plan, à sa place ; tout a sa fonction déterminée ; tout enfin est combiné de telle façon, qu’aucune erreur n’est possible, et que les manœuvres se font avec une régularité et une sécurité parfaites. C’est qu’en effet, sauf quelques exceptions motivées par diverses exigences de la mise en scene, tous les plans se ressemblent comme disposition, et que le principe qui régit le mouvement d'une traverse se trouve conservé pour régir celui des autres.

Je ne puis, du reste, prétendre à donner ici une description détaillée de ces grils en tant que machinerie théâtrale. Des planches seules peuvent indiquer les dispositions adoptées, et dans les gravures qui font partie de la monographie de cet ouvrage, ou trouvera au regard

des indications qui vaudront mieux que mes discours.

Je dirai seulement ceci : c’est que toutes les manœuvres qui se font dans les grils ont pour objet de faire mouvoir les décorations suspendues au cintre, ou les engins qui s’y rapportent : toiles de fond, bandes d’air, frises, vols, gloires, rideau de gaze, contre-poids, herses, ponts-volants, plafonds, etc., et que tout ce qui se rapporte aux manœuvres d’une même catégorie est installé dans le meme gril et s execute avec des engins de même nature.

Pour terminer ce qui se rapporte aux combles de la scene, je dirai prestement que la construction de ces combles en plomb est aménagée de façon que la circulation soit des plus faciles de toutes parts : trois rangées de larges marches en zinc montent de la base du toit à son faîte, une à chacun des deux murs pignons, l’autre dans 1 axe transversal, et que dans le sens des longs pans, se trouvent sept grands chemins horizontaux de circulation dont le supérieur a près de deux mètres de largeur. On peut donc parcourir le toit dans tous les sens, sans aucun danger, sans aucune entrave, et cette facilité de communication, si utile en temps ordinaire et qui deviendrait si précieuse en cas de sinistre, donne, par l’agencement des chemins qui la produisent, un aspect fort typique au grand comble de la scène du nouvel Opéra.

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