DE-L'ACOUSTIQUE DE FAYSALLE
ceux-ci ont été, en principe, peu satisfaits de l’emplacement que je leur avais réservé : ils trouvaient à cet emplacement deux défauts capitaux, ce dont je ne suis pas très-convaincu, mais que j'ai Corrigés pourtant, parce qu’en résumé les musiciens étaient plus intéressés que moi à ce qu'ils demandaient.
Le premier grief de ces messieurs est qu'ils manquaient de place; le second est qu'ils étaient dans un trou.
Il faut croire qu’en déménageant, les artistes de l’orchestre avaient pris un certain embonpoint ; car il s’est produit ce phénomène bizarre, que quatre-vingts personnes qui tenaient à l’aise dans un espace donné ne pouvaient plus y tenir quand cet espace était agrandi! Il avait pourtant changé bien peu de forme et, sauf deux encoignures mal placées, le contour du nouvel orchestre affectait sensiblement le même dessin que l’ancien. Au surplus, malgré ces encoignures primitives, il arrivait ceci : que l’ancien orchestre pouvait s'inscrire en entier dans le contour du nouveau. Malgré cela, on ne pouvait réussir à se caser d’une façon satisfaisante, et tous les coudes se touchaient en ne permettant plus le libre mouvement des bras! En raison de ce pliénomène, encore inexplicable, il devenait positif que si les exécutants ne pouvaient pas exécuter, ce n'était pas la peine de les avoir, et que, comme ils étaient indispensables, il fallait s'arranger de facon à leur rendre leur liberté d’allure.
J’ai donc reconnu l’étonnant miracle qui se produisait, et, convaincu que dans le nouvel Opéra un espace plus grand arrivait à être plus petit, j’ai fait en sorte de lui donner encore plus d’extension; mais là ç’a été
encore un sujet de surprise pour mot : comme il ne me paraissait pas absolument démontré que je devais supprimer un rang entier de fauteuils d'orchestre, ce qui diminuait la recette, assez problématique encore à ce moment, je n’ai enlevé que les six siéges qu'il était vraiment urgent de supprimer à cause des encoignurés, et j'ai conservé intacte toute la rangée de fauteuils que quelques fanatiques, qui n'étaient pas abonnés à ce rang-là, voulaient à toute force jeter dehors; mais comme il fallait pourtant gagner du terrain pour s’opposer au phénomène de rétrécissement qui s’était produit, j’ai gagné ce terrain en reculant le proscénium, de 0",60 au milieu tout en le laissant sensiblement le même aux extrémités.
Ce travail fut fait en deux jours, et l’orchestre, de l’aveu même des occupants, avait cette fois conservé ses nouvelles dimensions sans se réduire à l’arrivée des musiciens! mais voilà qu’une voix jette un cri d’alarme. Le possesseur de cette voix est, à ce qu'il parait, très-initié aux mystères de l’acoustique, et il déclarait que puisque l’on rentrait le ventre du proscénium, tout allait être compromis. Cela fut dit de si bonne foi que quelques personnes s’en inquiétèrent ; les musiciens, qui sont gens naturellement nerveux, crurent que pas un son ne pourrait plus se faire entendre, et que, faute de ventre au plancher de la scène, leurs partitions seraient désormais lettre close. Quelques-uns, et des plus célèbres, jetaient sur moi des regards effarés et tâchaient de me réciter quelques passages de ce feuilleton qui avait mis le feu aux poudres. Je cherchais à les rassurer à grand’peine en leur montrant le vague de cette théorie imaginaire ; mais je voyais bien que tous mes raisonnements ne valaient
D'ESREA BIOS ODIENMD EUAGSALTE 195
pas le moindre petit mot imprimé avec tant de confiance et de détermination. J'avais beau leur dire, qu’en somme, l'acteur chante le plus souvent au delà d’un mètre de la rampe, et qu'on l'entend tout aussi bien quand il donne sa voix à 2 mètres du soufileur qu’à 1",50; je leur faisais voir que les chœurs sont toujours placés au delà du rideau et qu'il importait peu que leurs chants passassent au-dessus d’une rampe plus ou moins courbée ; qu’en tout cas, l’avancée que je conservais au-devant du rideau dans la courbe du proscenium était encore plus grande que celle de l’ancien Opéra, et qu’enfin si le ventre avait de l’influence sur la sonorité, les tymbales seraient le roi des instruments. Ce beau raisonnement ne les touchait guère ; ils me quittaient mélancoliquement, et je voyais bien que j'avais perdu leur confiance!
Quant aux musiciens de l’orchestre, il faut dire que cela leur était bien indifférent : pourvu qu'ils eussent la place qu’ils désiraient, peu importait que ce fût pris de ci ou de là. Ils eurent donc leur place aux dépens du ventre; mais ils n'étaient pas encore satisfaits; car ils avaient un autre grief, qui, cette fois, était même plus grand que le premier! Ce n’était plus une question de place, mais une question de dignité, sinon une question de curiosité ; en tout cas ce fut une question de ténacité!
En effet, il paraît que j'avais mis les musiciens dans un trou! Trou est bientôt dit; mettons que je les avais placés dans un fond ; mais dans un fond bien peu profond. Ce qu'il y a de plus répréhensible, c’est que j'avais fait cette opération en connaissance de cause, et que c’est bien exprès que j'avais renfoncé le sol de l’orchestre.
Vous vous souvenez sans doute que depuis vingt
ans, peut-être plus, le public, quand il s’avisait de s’insurger et la presse quand elle combattait les abus, étaient d’un accord unanime pour s’élever contre la domination des queues de contre-basses. Que de lances ont été rompues par les malcontents qui ne voyaient les jambes des danseuses qu'à travers les crosses des instruments à cordes, les têtes sculptées des harpes et les crânes chauves des instrumentistes ! C’était là un cliché consacré, et les malédictions ne manquaient guère à ces exécutants malencontreux qui formaient une entrave mouvante aux regards des spectateurs de l’orchestre. Il fallait absolument se délivrer de ce fléau, et l’on ne parlait de rien moins que d’exiler ces importuns à bras et à bouche dans les dessous de la scène ou dans les hauteurs des cintres. Que de lignes ont été écrites à ce sujet, que de dissertations prud’hommesques ont été faites sur ce point si condamnable, que de propositions ont été émises pour remédier à cet inconvénient qui semblait si manifeste! Il semble même que toutes ces récriminations, qui sont surtout parties de Paris, ont eu tellement de force que l’Allemagne,après avoir mis le temps qu'il fallait pour les comprendre, s’est décidée à prendre pour paroles d’évangile les plaintes renouvelées des critiques hebdomadaires de nos spectacles. Il y a quelques jours à peine que le fameux théâtre de la fameuse trilogie a mis en exécution les préceptes formulés avec tant de vigueur depuis sept ans. Je suis loin de faire de cela un reproche aux Allemands; j'aurais bien d’autres choses plus sérieuses à leurreprocher, et Je trouve, au contraire, que Wagner a été très-logique en mettant en pratique une chose qui paraissait si universellement demandée ; mais on pourrait croire que les
exécutants de Bayreuth ont l’épiderme moins sensible que les exécutants de l’Opéra, et qu'habitués à obéir à une consigne sévère, ils n’ont pas l’idée de se révolter contre elle, comme cela arrive parfois parmi nous. Je parle, bien entendu, de consignes artistiques et non militaires !
Quoi qu'il en soit, je m'étais dit : « Eh bien, puisque tout le monde se plaint d’une chose qui paraît mauvaise, il est bien probable que je satisferai tout le monde en supprimant cette mauvaise chose. Puisque tout le monde demande que les musiciens de l’orchestre soient placés un peu plus bas qu’ils ne le sont d’habitude et que le programme même que j'ai reçu, signé et contre-signé par des ministres, des directeurs, des secrétaires, etc., indique qu’il serait bon d’abaisser le sol de l’orchestre des musiciens d’au moins 0",80, il me semble que ma mission est facile à remplir : je vais enfoncer ce sol, non pas tant qu’on le demande, parce qu’il ne faut d’extrème en rien, mais d’une vingtaine de centimètres environ. Cela ne mettra pas les exécutants dans le sous-sol, mais cela suffira pour dégager déjà la vue des spectateurs de l'orchestre ; j'écoute ce que l’on dit; je me rends aux observations faites à coups répétés, et, en somme, je suis les arrêts du suffrage universel! Nous sommes en république ; quoi donc de plus sage, de plus conciliant et de plus raisonnable ?.. :
J'étais donc, il me semblait du moins, non-seulement absous par avance, mais même remercié et complimenté pour mon opération projetée, et c’est avec la certitude d’être approuvé de toute part que je me décidai à abaisser le sol de l’orchestre des musiciens de o",17 du côté de la salle et de o",12 du côté de la scène. C’était peu,
peut-être ; mais c'était déjà quelque chose, et si l'on acceptait ce commencement de soumission aux désirs du public, petit à petit on pouvait arriver à se soumettre tout à fait.
J'ai donc établi ainsi le sol de l’orchestre; mais si vous aviez vu quel déchaïînement de protestations cela a produit, les unes sourdes et modestes, les autres irritées et violentes! D’abord, l’orchestre serait sans sonorité ; et on me le prouva bien! puis je manquais de convenance envers des artistes de valeur! Dieu sait si cela était ma pensée ; car nul plus que moi n’admire ces étonnants virtuoses de l’Opéra, qui ont tous les talents, toutes les peines, et qui n’ont que bien peu de la grande réputation personnelle qu’ils devraient avoir. Mais que voulez-vous? Je me disais qu’en somme, c’est le public qui avait raison, puisqu'il payait pour voir les jambes des danseuses et non les têtes des musiciens.
Mais si les artistes de l'orchestre se plaignaient, à raison sans doute, au point de vue de leur dignité artistique, mais à tort, au point de vue des convenances pratiques, cela était, en somme, fort naturel et j’aurais fait probablement comme eux à leur place. Ce qui l'était moins, C'était qu'un assez grand nombre d’habitués des fauteuils se mettaient à être de leur avis : eux qui avaient maugréé contre les crosses des instruments et les crânes des instrumentistes, trouvaient, alors que je les délivrais de leur gène, qu’ils ne pouvaient plus causer aussi facilement avec la harpe, le piston ou ia contre-basse! Cette modification, qu’ils avaient réclamée avec tant d'instance, devenait fâcheuse dès qu’elle était exécutée, et, comme dans les conflits entre Collin et sa ménagère, les deux
conjoints qui se disputaient parfois, mais qui, je le vois, s’adoraient au fond, ne voulaient pas que le commissaire vint mettre le holà dans leurs discussions! On voulait bien se plaindre ; mais c’était, à ce qu’il paraît, si grand plaisir, que l’on aurait eu rancune éternelle contre celui qui aurait enlevé le motif de la querelle!
Les journalistes, qui, par état, pénètrent un peu partout, oublièrent aussi les récriminations de leurs confrères et les leurs propres, et plus d’un vint au secours des mécontents pour demander que je les retirasse de leur fondrière. Comme après tout il m'était fort indifférent que tel ou tel abonné causât ou ne causät pas avec la contre-basse, et que je n’étais pas intéressé personnellement à ce que quelque amateur des fauteuils d'orchestre püût voir à son aise les jambes des danseuses, je me résolus bien vite à remettre le sol de l’orchestre des musiciens au niveau qu'il avait dans l’ancienne salle, et en peu d'heures un nouveau plancher fut posé sur celui qui était l’objet de tant de plaintes et de lamentations; mais de façon pourtant qu'un jour, si par hasard un compositeur quelconque exigeait que les instrumentistes fussent plutôt entendus que vus, on püt en un instant retrouver le sol, repoussé maintenant parce qu'il est trop bas, et qui sera peut-être plus tard le sol encore repoussé; mais parce qu'il sera trop haut!
Je me suis bien étendu sur un point qui, vraiment, a peu d'importance ; c’est que je tenais à faire voir combien il est difiicile de changer en quoi que ce soit les habitudes routinières, et que l’architecte qui construit un théâtre est toujours placé entre deux alternatives : s’il fait du nouveau, il froisse toutes les manies, et on l’appelle révolu-
co LE NOUVEL OPÉRA DE PARIS.
tionnaire ; s’il fait de l’ancien, il trahit toutes les espérances et on l’appelle réactionnaire ; le mieux qu’il ait à faire, en somme, est de faire comme cela lui plait; de cette façon, il y aura au moins quelqu'un qui ne sera pas mécontent.
Dans cette occurrence, j'ai cependant fait comme il plaisait à autrui; mais comme ce n’est guère de l’architecture, je m'en console en pensant que cela fera plaisir aux gens qui pensent que c’est de l’acoustique.
Puisque ce mot est revenu sous ma plume, j’ai grande envie de finir ce chapitre en déclarant à nouveau que je me dérobe absolument aux louanges comme je me soustrais aux critiques qui pourraient m'être adressées. La salle, en résumé, est bonne, très-bonne, excellente, parfaite (je ne trouve plus d’autres adjectifs), et c’est le principal. Que ce soit le hasard qui l’ait faite ainsi, ce qui est vrai, OU que j y aie mis du mien, ce qui est faux, cela importe peu, en somme, et il vaut bien mieux, dans tous les cas, avoir une salle sonore sans avoir suivi de règles précises que d’avoir une mauvaise salle d’après toutes les théories que l’on préconise. Ne sachant réellement que résoudre, j'ai jeté la pièce en l’air en demandant face, elle est tombée face ; mais elle aurait aussi bien pu tomber pile!
Voyez pourtant comme il est difficile de convaincre les gens : tous ceux à qui je fais cette confession de mon ignorance me lancent un petit sourire narquois et clignent des yeux d’un air entendu. « C’est bon, c’est bon, me disent-ils, ou ont-ils l’air de me dire ; nous savons bien le fin mot de la chose ; vous faites le modeste parce que l’on vous complimente, et vous feignez de ne rien savoir pour