‹ Le nouvel Opéra de ParisChapitre 2 sur 145 · DIEM C AD · texte numérisé non relu

DIEM C AD

cherchent aussi; que nos jeunes confrères stimulent un peu le goût public, et peut-être dans un quart de siècle verra-t-on Paris tacheté par-ci par-là de marbres et de mosaiques éclaircissant notre ciel un peu terne et nos rues un peu tristes! L’art ne perdra rien à cette transformation : il n’est pas besoin d’être guindé pour être savant; il n’est pas besoin d’être pédant pour être artiste.

La polychromie à donc le droit de se produire à Paris, et si quelques classiques endurcis se sont formalisés à la vue des marbres de l'Opéra, ils ont imité en cela les bonnes gens qui se sont formalisés lorsque le gaz a remplacé la chandelle et lorsque les chemins de fer ont remplacé les coucous.

La façade est trop riche! Voilà le gros reproche quine m'a pas été épargné. A vrai dire, je me demande pourquoi? Il y a au monde mille monuments ayant des façades bien plus riches que celle de l'Opéra, et auxquelles on n’a jamais pensé à faire ce reproche : la façade de Saint- Marc de Venise, celle de la cour du Louvre, le portail de Saint-Eustache, la Chartreuse de Pavie, la Bibliothèque de la Piazzetta, que sais-je enfin? Je vois partout, dans tous les siècles, dans tous les pays, d'innombrables monuments bien plus surchargés de sculptures ou bien plus ornés de marbres que la façade de l'Opéra, et chacun s’extasie sur les pierres dentelées de ceux-ci et sur les matériaux précieux de ceux-là! Si je demandais le pourquoi rationnel de ces jugements divers, je crois que j'embarrasserais fort ces juges illogiques. Je soupçonne que le bruit de cette richesse outrecuidante s’est répandu lorsque l’on à su que j’employais des marbres et quelques dorures. Comment des marbres? comment des ors? là où

nous ne voyons ordinairement que de la pierre! mais cet architecte est un gaspilleur qui veut mettre sous nos yeux tous les trésors de Golconde! — IL est vrai que les marbres que j’ai mis en œuvre ne coûtent guère plus cher que la pierre dure; il est vrai que j’ai dépensé près de huit cents francs pour dorer la façade! Cette prodigalité devait être vertement tancée. « Voyez le théâtre de la Porte-Saint-Martin (l’ancien), voilà une façade simple, voyez celle de l’Opéra-Comique, qui a une marquise coupant en deux les colonnes {marquise que vous n’avez même pas) et celles du théâtre de Montparnasse et du Caveau des aveugles, ce sont des façades d’une grande simplicité, monsieur ; il fallait vous en inspirer et joindre la pondération à cette simplicité de bon goût! »

Voilà qui est bien dit, etje n’ai que ce que je mérite. Je m'étais imaginé qu’un théâtre devait avoir un aspect plus gai que celui d’une prison, comme une femme qui est au bal doit avoir l’air plus pimpante qu’une maritorne qui lave la vaisselle. Il paraît que je me suis trompé et qu'il faut remplacer maintenant le rideau d’avant-scène par les tentures des pompes funèbres! Mais pourtant, bonnes gens, raisonnons un peu, et voyons les édifices qui, logiquement, doivent avoir un front sévère ou une face souriante.

Je commence par les plus sombres : la morgue et la prison. Il est évident que là des marbres et des ors seraient mal placés, et si jamais je construis un pénitencier, je vous assure que je ferai une façade si lugubre qu’il sera moins triste d’être dans le bâtiment que d’en voir le dehors! Après la prison viennent les hôpitaux, les casernes, les séminaires; ça ne doit pas être très-gai non

plus parce qu'on se trouve là dedans entre confrères, et vous savez, les confrères ne sont pas comme les augures ; ils ne rient pas quand ils se rencontrent. Puis les tribunaux, les palais de justice, qui peuvent être non plus grognons, mais seulement graves; ensuite les bibliothèques qui peuvent sourire un peu; après : les hôtels de ville qui, représentant une cité, doivent avoir comme un uniforme de gala; puis les musées qui réclament déjà la richesse. C’est l’art qui y séjourne, et l’art ne doit pas être entaché de pruderie; il faut seulement que la richesse soit quelque peu digne, parce que si l’art peut danser la gavotte ou le menuet, il doit se garder du cancan. Après le musée vient le palais du souverain (du temps où il y en avait); celui-là représente le pays, comme la maison de ville représente la cité, et si l’habit de gala de l’un peut n’être encore qu’une demi-toilette, l’habit de gala de l’autre doit resplendir et étinceler. Le palais du souverain c’est l’église des bons dieux d’ici-bas, et si ceux-ci ne sont pas éternels, il ne faut que mieux les recevoir quand ils sont de passage. Vient ensuite l’église du bon Dieu d’en haut qui peut bien être une grange, mais qui peut aussi être un temple magnifique; non pas que ce temple doive lutter avec les splendeurs du ciel; mais parce qu’il doit indiquer que les fidèles n’ont pas ménagé leurs offrandes pour honorer la divinité. Je sais bien que de notre temps, sauf l’église du Sacré-Cœur qui tente l'aventure, les églises s’édifient plutôt par un arrêté du préfet que par les souscriptions des chrétiens; mais on peut continuer le principe de la tradition. Enfin, où le luxe doit se manifester avec le plus d’abondance, c’est dans le théâtre; je ne parle pas, bien entendu, des théâtres

forains ou des petites salles secondaires; je parle des grands théâtres monumentaux, tels que les salles d'opéra des villes capitales. L'Opéra est non-seulement « le Temple du plaisir », c’est aussi, et surtout, le Temple de l’art et d’un art particulier qui parle aux yeux, aux oreilles, au cœur et aux passions; c’est-à-dire qui met en jeu toutes les richesses de l’organisation humaine. Il faut que cette exubérance de sensations se produise dans un milieu favorable et que cette abondance d'impressions qui jaillit du drame lyrique soit encore complétée par l'impression d'abondance qui jaillit de l'architecture.

Comment, messieurs, vous passez votre frac noir et mettez la cravate blanche! comment, mesdames, vous apparaissez à l'Opéra avec les épaules nues, des diamants au cou, des fleurs sur la tête et la soie autour du corps! Vous avivez l’éclat de vos yeux et la grâce de votre sourire, vous êtes belles enfin; et vous consentiriez à trainer votre élégance, votre charme et vos atours, dans un monument qui, de son côté, ne serait pas en fête pour vous recevoir? Cela ne se peut; lorsque le moindre petit bourgeois du Marais reçoit chez lui, il allume ses bougies, et met des fleurs sur son palier, et lorsque Paris, lorsque la France reçoit l’univers entier dans le palais élevé à la gloire des chefs- d'œuvre de l’esprit humain, vous voudriez qu'elle ne fit pas ce que fait un simple particulier, c’est-àdire qu’elle ne mit pas l'édifice dans lequel elle convie en harmonie avec les hôtes qui sont conviés? Les diamants et les parures des uns réclament les marbres et les dorures dans l’autre, et l’architecte qui, dans ce cas, n’useraitpas des ressources décoratives qui sont mises à sa disposition, devrait passer pour un maladroit sinon pourun mal appris!

Mais entendons-nous bien : je dis richesse et non pas prodigalité; je dis luxe et non pas dévergondage; quelques roses parent une jeune fille, un boisseau de dalhias ensevelirait la pauvrette. N’allez pas trop loin et ne dépassez pas le but; mais convenez seulement que si l'architecture peut devenir vivante et colorée, c’est dans un opéra surtout que la carrière est ouverte.

Voyons maintenant un peu la façade du nouveau théâtre et rendons-nous compte de ce luxe soi-disant exagéré. Cela sera bien simple; il ne s’agit que de procéder par comparaison et celle qui vient le plus naturellement à l’esprit c’est le Garde-Meuble ou la colonnade du Louvre qui, pour le public du moins, ont quelque parenté avec le nouvel Opéra. Pour simplifier la comparaison, je supprime l’attique, qui n’existe pas dans les deux monuments cités, et je fais ensuite cette facile opération j'enlève, par la pensée cela va sans dire, la claustra en marbre des baies et, si vous voulez, les groupes et les statues du soubassement. Que reste-t-il? une colonnade qui est tout aussi simple que celle du Louvre, un soubassement qui est plus simple que celui du Garde-Meuble. Il y a bien dans la frise trois plaques de marbre rouge et un rinceau courant; mais, sauf ces détails, on ne trouve plus que des fûts, des chapiteaux, des arcades et des frontons, ni plus ni moins ornés que ceux des monuments qui nous servent de comparaison et qui ont toujours passé pour être sévèrement composés. Ce que je dis là est positif, n'est-ce pas? et ce n’est pas de ce côté qu'il faut chercher le luxe et la surabondance.

Le soi-disant excès de richesse de la façade vient

donc seulement et absolument des groupes du bas et de

l'ordonnance entre les grandes colonnes. Cela se réduit déjà singulièrement. Je passe vite sur les statues et groupes du rez-de-chaussée. Il y en a dix fois plus au Louvre, à l’École des Beaux-Arts, et il yen aurait presque autant à la colonnade du Louvre si l’on avait placé sur les piédestaux d’attente les groupes qui devaient s’y trouver. D'ailleurs ce n’est pas cela qui a offusqué les yeux; ce sont seulement les marbres de la loggia et les dorures des bustes et des chapiteaux.

Eh bien! je reviens à ce que j'ai dit en commençant ce chapitre, que le grand étage devait avant tout s’indiquer à la vue et dominer la composition. Pour arriver à cet effet, non-seulement les dimensions devaient être prépondérantes, mais encore la coloration devait, ou du moins pouvait être employée utilement. C’est ce qui a eu lieu; c’est ce principe qui m’a conduit, et je n’aurais eu que cette intention que cela aurait pu suffire pour me faire absoudre; mais j'ai été guidé par une autre idée que j'ose dire plus typique et plus nouvelle. Je n’ai pas voulu que ces grands portiques, qui écrasent les yeux par leur hauteur, restassent béants et inoccupés; j’ai voulu que des espèces de tentures, de rideaux, vinssent s’agencer dans les entre-colonnements afin de garantir d’abord un peu la loggia de la pluie et du vent, et afin surtout que le monument parüt habité. C’est cette claustra, ce sont ces grandes portières à jour qui donnent du mouvement et de la vie à l'édifice. Au lieu de ces grands péristyles plus pompeux que rationnels, j’ai voulu un portique abrité et habillé, qui réchauffàt le regard, et fit, je le répète, l'office de grands rideaux adaptés à des fenêtres monumentales.

Pour compléter cette idée, aussi pratique que je veux

la croire originale, il fallait que ces rideaux construits fussent d’un aspect différent du corps même de l’édifice; il fallait qu'ils fussent colorés et légèrement travaillés afin de bien donner à la vue non pas l'impression d’une construction faisant partie intégrante de la façade, mais bien celle d’un remplissage élégant et souple. C’est donc alors que j'ai employé les marbres, que j’ai semé par-ci par-là quelques dorures et que j’ai tapissé enfin le monument par ces divisions marmoréennes comme on étend de grandes et chaudes draperies aux vastes baies d’une salle derfètes:

Et c’est tout! la richesse de la façade de l’Opéra se borne à cette adjonction, adjonction originale, je le redis, et c’est parce que j'ai coloré ainsi logiquement l’édifice que l’on a crié presque au scandale!

Je m'arrête; que les gens de bonne foi me jugent; moi, je me Suis jugé sur ce point et ne me suis pas condamné, et si j'ai l’occasion de refaire un autre grand théâtre, vous verrez que je serai récidiviste!.…

Il ne reste plus qu’à examiner la quatrième critique, celle qui veut transformer l'Opéra en un dressoir chargé de bibelots ou en une grande cheminée avec sa garniture ; mais, tout bien pesé, ça ne vaut pas la peine de s’en préoccuper; il y a longtemps déjà que le peuple, né malin, s'amuse à comparer les monuments avec quelques objets usuels, et la manie est en somme trop innocente pour qu’on s’arme contre elle. On a dit que le Panthéon ressemblait à un gâteau de Savoie, que la colonne Vendôme avait l’air d’un mirliton, et que le campanile du Giotto n’était qu’une pièce de nougat montée; puis les clarinettes de Saint-Sulpice, puis les malles des théâtres du Châtelet,

puis le bonnet de coton du Tribunal de Commerce... Il y a bien peu d’édifices qui aient échappé à une comparaison plus ou moins triviale et ils n’en ont éprouvé aucun préjudice. Mettons donc que l’Opéra ressemble à une cheminée comme l'Italie ressemble à une botte. Cette ressemblance à diverti celui qui l’a inventée; elle a fait sourire ceux à qui on l’a dite; je la considère comme étant suffisamment juste! Alleluia! tout est donc pour le mieux!

J’en ai fini avec les critiques faites à la façade et l’on me rendra cette justice que je me suis défendu à ciel ouvert et sans aucune modestie. Je vais être moins modeste encore en signalant quelques détails, vus peutêtre par les délicats et les artistes, mais qui n’ont guère, je crois, frappé les yeux de la foule. Du moment où je juge mon œuvre, je ferais acte de lâcheté si je ne disais pas ce que j'y trouve de bon; mais je vous assure qu'il faut un réel courage pour se tenir à soi-même l’encensoir sous le nez. Il y a un certain charme à se défendre quand on vous attaque, mais il n’y a pas grand plaisir à se mettre sur un piédestal, sur un tabouret même, quand personne ne songe à vous renverser.

Je monte malgré cela sur mon petit marchepied et je commence... Non, je ne pourrai jamais vous dire que les clefs des arcades du rez-de-chaussée sont, à mon avis, de petits chefs-d’œuvre, — et que je les recommande à l’examen des gens de goût; je ne pourrai jamais vous dire que j'ai fait une grande invention d’une chose qui est bien minime pourtant : ce sont les astragales des colonnes grandes et petites. Au lieu de ce tore et de ce filet traditionnels, qui, depuis deux mille ans, cou-

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ronnent Sans exception tous les fûts des colonnes, j'ai placé, et c’est là la hardiesse et la nouveauté, une succession de diverses moulures qui se relient au chapiteau et accompagnent le füt; j'ai même fait une opération analogue au-dessus des bases des colonnes. C’est peu de chose, n’est-ce pas? eh bien! je ne donnerais pas ces petites idées-là pour d’autres bien plus grandes... Décidément, je m'arrête; d’abord parce que je ne sais pas comment vous expliquer tout ce que je trouve de bon et de beau dans la façade, et qu’en résumé j'ai grande envie de dire que je trouve tout bien et tout bon.

‘Fout! sauf cependant plusieurs parties qui me chagrinent sans cesse quand je les regarde et pour lesquelles : il faut bien que je confesse que je n’ai pas réussi.

Ah! cela me soulage! Je vais donc pouvoir enfin écrire et dire tout haut ce que je pense tout bas depuis déjà plusieurs années; il me semble que lorsque mes aveux seront faits, je trouverai les défauts moins grands.

Eh bien! le défaut capital de. la façade c’est l’attique, dont la proportion est mauvaise! Il est trop haut, d’au moins $o ou 60 centimètres; — et voici ce qui m'a conduit à ce méchant résultat :

Lors du projet primitif, le monument était couronné par une simple balustrade qui n’écrasait pas le grand étage et lui laissait toute son importance; puis une terrasse couvrait la loggia en s’arrètant au mur du foyer. — Ainsi composée, la façade était plus légère, se tenart mieux et était terminée par les deux frontons circulaires qui se silhouettaient en partie sur le mur du fond. Elle

avait un couronnement qui ne manquait pas d'élégance.

Mais pendant que les fondations se construisaient, les maisons de ia place de l’Opéra et de la rue Auber s’élevaient rapidement et à des hauteurs inusitées jusqu’à ce jour; j'avais compté qu'elles ne dépasseraient pas la hauteur réglementaire de 17"$0; elles en ont atteint je crois 23. Mon pauvre Opéra, déjà placé sur un terrain descendant et en retraite des maisons faisant l’angle du boulevard, allait, par suite de ces grosses bâtisses, diminuer sinon de grandeur au moins de proportion. Le monument n'allait plus être lé théâtre, mais bien le Grand-Hôtel. C’est alors que j’ai maudit et le préfet et les financiers, qui, sans pitié pour l'Opéra, l’enfermaient comme dans une grande boite. Du reste, comme le théâtre dépendait du ministre d'État et que les grosses maisons dépendaient de la Ville, il n’y avait pas de chance pour que les deux administrations s’entendissent. Que faire? je pris le parti d'avancer le mur du foyer au niveau de la colonnade et de couronner la façade par un attique; de cette façon au moins la masse du monument serait plus élevée et pourrait lutter avec moins de désavantage contre ses gigantesques voisins.

Mais, pour gagner le plus de hauteur possible, j'ai forcé un peu trop celle de l’attique. Je ne puis que regretter ce qui est fait; il est trop tard pour y revenir.

Cependant, dès le principe, je m'étais aperçu de ce défaut et javais cherché à le corriger, sans changer toutefois la hauteur totale. J'étais parvenu à ce résultat, incomplet sans doute, mais néanmoins déjà satisfaisant au moyen d’un artifice d'optique; j'avais divisé l’attique par une grande bande de marbre horizontale qui, paraissant se relier au chéneau du grand ordre, surélevait

celui-ci à la vue et diminuait par contre l'élévation de l’attique. Lorsque la façade fut découverte, le marbre, de valeur assez intense, remplissait suffisamment l'office qui lui était destiné; mais ce marbre était mal choisi; c'était du Sarrancolin, matière qui ne se conserve pas à l'air et perd très-promptement sa couleur. Il en est résulté que la pierre se noircissant et le marbre se pâlissant, ils ne se distinguèrent plus guère l’un de l’autre et que l’attique reprit aux yeux ses dimensions primitives. Ce défaut pourra se corriger et, si j’en ai quelque jour les moyens, je remplacerai le bandeau en Sarrancolin par de la pierre rouge de Sampan qui, elle, conserve à peu près toute sa tonalité. Il est possible alors que lartifice que j'ai imaginé sufhise, pour le plus grand nombre, à déguiser un peu la hauteur trop grande de l’attique.

Le regret causé par ce défaut est d'autant plus grand que je puis voir à mon gré l’attique se diminuer et revenir à de meilleures proportions. Je n’ai pour cela qu’à me placer à peu près au pied du grand perron, et de préférence à l’un des côtés; immédiatement alors la saillie de la corniche cache la partie inférieure de l’attique, et Île monument gagne d’une façon très-sensible. Du reste, à mon avis, ce point de vue est l’un de ceux auxquels il faut se placer pour considérer l'édifice sous un de ses meilleurs aspects. Tout se tient, se groupe avec fermeté, et les saillies, très-prononcées dans cette vue de trois quarts, donnent à la façade une grande puissance et un grand mouvement.

Indépendamment de la hauteur trop forte de l’attique, je ne suis pas très-satisfait de sa décoration. Dans le principe, je l’avais composé avec un seul grand bas-

relief sur fond d’or, qui courait tout le long de la façade, et c’est. ainsi qu'il était indiqué dans le modèle qui a été exposé en 1862. Mais j'ai eu le tort de soumettre cette idée à diverses personnes et le tort encore plus grand de suivre les conseils qui me furent donnés à ce sujet, et au lieu de cette disposition, qui ne manquait pas d’unité, je coupai l’ensemble par des divisions verticales correspondant à celles de la façade. — Je pensais en agissant ainsi donner plus d'importance à cette façade au détriment de l’attique, parce que je plaçais, au-dessus de chaque groupe de colonnes, des motifs de sculpture qui devaient prolonger celles-ci et faire pour ainsi dire s’élever la colonnade jusqu’au couronnement général. Malheureusement, ces motifs de sculpture d’une exécution et d’un goût parfaits, et qui font honneur à leur auteur M. Maillet au point de vue de la sculpture, ont été indiqués avec trop de finesse et trop de détails. Aussi, au lieu de prolonger les füts des colonnes par une masse claire, ils se sont confondus avec les panneaux de l’attique et ont perdu ainsi la première des qualités qu'ils devaient avoir, celle de constituer des points lumineux, coupant tout le couronnement de la façade. A cela, il n’y a plus de remède; on ne recommence pas un monument quand :ïl est terminé; mais si quelques confrères se trouvent dans le même cas que moi, je les supplie de rechercher s'ils ne doivent pas remplacer les sculptures statuaires par des sculptures ornementales et architecturales, pour lesquelles on à bien plus de liberté comme étude et comme composition.

Dans tous les cas, il faut reconnaître que les parties de l’attique qui s'élèvent au-dessus des frontons circu-

laires sont bien près d’être absolument mauvaises. Cela parait lourd, se relie mal avec le reste de l'édifice, et rend tout à fait 1llogiques les deux frontons qui viennent se coller au devant d'elles : Du reste, cette partie est assez difhcile à étudier et encore maintenant, tout en n'étant pas satisfait de ce qui existe, je ne sais trop ce que je pourrais faire pour le rendre meilleur.

Tout cela vient en résumé d’une modification faite après coup, et en architecture, comme dans tous les arts, il faut que la composition primordiale soit faite de jet. Il faut éviter autant que possible les adjonctions postérieures et surtout peut-être, en suivant parfois les conseils que l’on demande, refuser impitoyablement les conseils que l’on ne demande pas.

Voilà le gros défaut de la façade; mais il en est encore quelques autres petits que je dois aussi signaler. Les masques du couronnement sont trop lourds, les chapiteaux du grand ordre, bien conçus dans leur ensemble, pèchent dans quelques détails, notamment dans l’espèce de lyre qui entoure le fleuron de l’abaque; c’est gros et court; mais ce qui est surtout à blâmer, ce sont les modillons placés dans les corniches des frontons circulaires ; ces espèces de râteliers mal plantés écrasent les sculptures et font papilloter et corniche et fronton. J’ai hésité longtemps avant de les employer; puis je me suis décidé à les mettre; c’est une faute; mais heureusement elle est réparable, car rien n’est plus facile, sinon de supprimer ces modillons importuns, au moins de les changer de forme de façon à les rendre légers et à ne pas avoir leur face dans un plan vertical.

Je pourrais bien parler aussi de la proportion des

grands groupes de couronnement, modelés par Gumery. Mais, malgré mes fréquentes observations à ce sujet, j'avoue ne pas être encore bien édifié sur ce point. Sontils trop grands? sont-ils trop petits? ont-ils une juste mesure? je l’ignore vraiment, et cela dépend beaucoup des jours où je regarde et des distances auxquelles je me place. J’ai interrogé bien souvent quelques confrères sur cette question, et leurs réponses ont été aussi variables que mes impressions; peut-être plus tard cette question sera-t-elle résolue.

Je ne trouve plus maintenant rien de mauvais à signaler dans la façade; mais d’après ce que je viens de dire on voit que je ne la regarde pas absolument comme parfaite. C’est au surplus, de tout l'Opéra, la partie qui me donne parfois d’assez violents regrets, non pas tant à cause des défauts que j'y remarque, qu’à cause de l’impuissance où je suis maintenant d’y remédier. Malgré cela, malgré les incorrections de détails qui existent, et malgré quelques notes fausses qui détonnent dans l’harmonie générale, je considère la façade de l'édifice comme étant la partie la plus typique et la plus personnelle de l’œuvre entière, et düt-il y avoir encore plus de défauts dans cette façade, j’aurais toujours quelque fierté à l'avoir composée. À côté de lourdeurs regrettables, il y a des élégances parfaites, et n’eussé-je fait que la loggia du premier étage et employé des marbres de divers tons, que je croirais avoir rempli largement mon devoir d’artiste, en me trompant quelquefois, il est vrai; mais en allant hardiment sans trop suivre les chemins battus!

Ah! vous tous qui êtes sans pitié pour les erreurs des architectes, vous êtes-vous dit ceci : que seuls, peut-être,

parmi les artistes et les producteurs ils doivent réussir de prime abord! Pour eux point de répétitions, point de retouches, point de ratures! Ils travaillent au jour le jour, devant les yeux du public, et ne voient en somme leur œuvre que lorsqu'elle est terminée. Qui d’entre vous voudrait accepter cette terrible responsabilité? Est-ce vous, auteurs dramatiques ou lyriques, qui pouvez modifier votre œuvre au fur et à mesure qu’elle s’étudie? Est-ce vous, peintres, qui laissez et reprenez à votre choix vos cartons et vos toiles et qui ne livrez vos tableaux que lorsque vous les jugez parfaits? Est-ce vous enfin, écrivains, qui pouvez corriger votre copie et vos épreuves jusqu'à ce que vous soyez satisfaits? Tout, en somme, ne se fait ici-bas qu’au moyen d'essais : on essaie les bottes et les habits avant de les livrer; le cuisinier goûte ses sauces avant de les servir; les architectes seuls doivent aller sans tâtonner et, sans hésiter, mettre du premier coup la balle dans le milieu de la cible. Quant à moi, j'ai mis quelques balles en dehors du but! N'importe! malgré cela je remporte mon carton de tir sans trop rougir de ma maladresse!.…

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