CURE
LRO PEDEO RETRO PEDIOR
« Trop d’or! trop d’or! » voilà ce qui s’est dit et répété bien souvent au sujet de la salle de l’Opéra et au sujet du foyer, et l’on a supputé avec effroi les sommes englouties et l’abondance de ces flots dorés que je faisais rouler dans mon grand tonneau des Danaïdes!
€ Trop d’or!» ont dit les journalistes! « Trop d’or! » ont dit les financiers, et les braves bourgeois, et les députés, et les Parisiens, et les provinciaux! « Trop d’or! cet architecte nous ruine et dilapide les finances de l’État! » Quelques artistes seuls, quelques clairvoyants n’ont pas été du même avis, et non plus, je crois, le personnel du ministère des travaux publics qui, mieux que tous, savait à quoi se réduisait cette prodigalité, déclarée si ruineuse!
Nous allons, si vous le voulez bien, examiner ensemble cette petite affaire; mais pour que les gens épouvantés n'aient plus rien à répondre, je laisserai pour l'instant de côté ce qui se rapporte seulement au goût, c’est-à-dire à la question artistique, me réservant d’y revenir plus tard, et je ne m'occuperai que de la question matérielle et
financière.
Ce chapitre n’est donc pas destiné à ceux qui me reprochent seulement d’avoir doré le monument, mais qui ne me reprochent pas la dépense (en cherchant bien, peut-être peut-on trouver quelques-unes de ces bonnes âmes qui ne sont pas plus d’à demi mécontentes). Ce chapitre, dis-je, n’est pas destiné à ceux-ci, mais bien à ceux-là qui se préoccupent beaucoup moins de l'effet des salles que des sommes qui ont été gaspillées. Pour leur rendre quelque tranquillité d’esprit, je leur donnerai des dimensions et des surfaces comparatives qui, je l’espère, les satisferont autant qu'elles les étonneront, et je leur dirai, non pas à un centime près, mais absolument et exactement les sommes dépensées. Ces dimensions et ces dépenses, si certains incrédules doutaient de moi, pourront se contrôler à la Cour des comptes, au ministère, aux archives de l'Opéra et même sur les planches auxquelles ce texte est annexé. Alors chacun pourra bien voir que ces pactoles qui se déversaiént dans le monument n'étaient en fait que de petits ruisseaux qui n’ont même pas pu arriver à faire une modeste rivière.
Si je ne craignais pas que l’on m’accusât d'émettre un paradoxe, je dirais tout d’abord, en commençant, qu’il n'y a pas d’or à l'Opéra! Ce ne serait pas tout à fait juste, je le sais; mais ça serait, en somme, plus juste que de dire qu'il y en a, puisque les trois quarts au moins de ce qui semble doré n’est autre chose qu’une simple peinture alhuHelLe |
Ne vous récriez pas! c’est ainsi. Cet or qui vous choque n’est presque toujours qu’un peu d’ocre jaune qui, passé à trois couches, coûte environ dix-sept sous le mètre. C’est cet ocre jaune, un peu mélangé avec du gris
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et du rouge, qui trompe vos yeux et vous fait crier au scandale et à la prodigalité!
Il ya en France deux procédés principaux employés pour la dorure : ou bien la dorure en plein, ou bien celle en rehaussé. La dorure en plein, comme son nom l’indique, recouvre la surface entière des ensembles que l’on veut dorer; la dorure en rehaussé ne couvre que quelques parties de cet ensemble : filets, côtes de feuilles, contours d’ornements, etc. Le premier procédé donne naturellement une plus grande impression de richesse que le second, qui n’est pas sans présenter quelques maigreurs. Il faut dire que le plus souvent cette dorure en rehaussé s’emploie sur tons blancs. On en a fait un fréquent usage sous le règne de Louis XV et sous les dernières années du règne de Louis-Philippe, où le blanc et or était la gamme de tous les cafés et de tous les salons de parvenus. Maintenant, bien que le goût ait un peu changé, heureusement, on se sert encore souvent de ce procédé de dorure, toujours un peu mesquin d'apparence.
Mais, entre ces deux procédés, il s’en rencontre un autre qui, bien qu’à peu près délaissé en France, a été fréquemment employé en Italie, surtout à l’époque de la Renaissance, alors que les artistes avaient tous inné le grand sentiment décoratif. Ce procédé, appelé dorure à l'effet, n’est qu’une espèce de rehaussé, non plus appliqué sur des contours définis, mais bien sur des parties de surfaces qui, par leur position, doivent recevoir les reflets et les brillants de la lumière; puis, ce qui complète et caractérise surtout ce genre d'emploi, c’est que la tonalité générale des parois qui reçoivent les ors, au lieu
d’être blanche ou d’un ton qui ne fait pas partie de la gamme des ors, est au contraire peinte dans la valeur exacte que ces ors auraient dans les ombres ou les demiteintes. De cette façon tout l’ensemble se tient et s’harmonise à ravir, et, à moins d’avoir les regards très-proches des parties ainsi exécutées, l'impression générale est que l'or est mis en plein sur les parois, figures et ornements traités par ce procédé.
Il faut, il est vrai, pour arriver à ce résultat, que cette teinte de fond soit d’une qualité particulière et ait bien la valeur exacte des ors non éclairés. On arrive facilement à composer cette teinte, qui, suivant les cas, peut et doit même être graduée ou modifiée et qui influe d’une façon singulière sur l’aspect général de la coloration des ors. Ce moyen, comme on le voit, est fort simple, et des yeux un peu exercés trouvent bientôt les nuances qui conviennent et qui harmonisent puissamment la décoration. Au lieu de ces ors toujours criards et aigus lorsqu'ils sont neufs, on obtient des ors doux, fondus et bien plus simples d'effets que les premiers, et au lieu d’être, en somme, un peu l’esclave d’une matière riche et brillante, mais qui impose ses défauts comme ses qualités, on en devient le maitre et on la manie à son gré et suivant son sentiment de coloriste.
Ainsi donc, au point de vue artistique, le procédé de dorure à l'effet a des avantages indiscutables, et, quant à moi, je le préfère, au moins dans notre siècle où l’on veut jouir vite, à la dorure en plein, qui n’est réellement belle et puissante qu'après qu’elle a été ternie par le temps et l’usage. La dorure à l’effet donne immédiatement cette apparence d’ors un peu effacés et pendant de
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longues années elle gagne encore en harmonie comme en richesse grave et puissante.
Cet effet est sensible dans quelques salles du palais Pitti et dans celles du grand palais ducal, à Venise, qui, ornées de cette façon, conservent encore, après deux siècles peut-être, mais en tout cas après de nombreux ans, une force de coloration et une largeur d’aspect qui séduisent le resard.
Il est évident cependant que, pour tirer le meilleur parti possible de ce procédé, il faut s’en servir avec intelligence, c’est-à-dire qu'il faut savoir bien choisir les touches à rehausser, et graduer surtout l’importance de ces rehaussés, de telle sorte que ceux qui sont presque sous les yeux cachent une plus grande partie de la teinte de fond que ceux qui en sont éloignés; 1l faut même que quelques endroits soient dorés en plein afin que l’on ne sente pas l’artifice, et que de cette dorure pleine on arrive peu à peu à des points de dorure de plus en plus espacés. I faut enfin, pour ainsi dire, que l’on touche du doigt à ce qui est vrai, tandis qu’on ne touche que du regard à ce qui est factice. C’est ainsi que l’on opère dans les panoramas, où les premiers plans sont formés par des objets réels, qui se relient peu à peu aux plans suivants, tracés seulement de façon à faire illusion. Grâce à ce procédé la vue s'étend sans secousses de la réalité au mirage, et l'impression de la vérité est saisissante. Cet eflet se produira donc s’il est habilement ménagé dans les exemples de dorure à effet, et, trompé par les yeux, le spectateur s'écriera :*«#lout.est: en: or!»
C’est ce qui a lieu à l'Opéra où le mirage existe, et c’est en somme un éloge indirect qui m'est adressé puis-
que j'ai si bien réussi à déguiser une misère relative sous une richesse apparente.
Au surplus, cette impression est presque nécessairement ressentie, et, à moins d’un examen attentif, il faut être prévenu du procédé pour le reconnaître; j'en parle par expérience. J’avais déjà vu bien souvent jadis, à Florence et à Venise, des salles ainsi traitées sans m’apercevoir de ce moyen de décoration; il y a plus même; j'avais fait, il y a bien longtemps déjà, une aquarelle de la grande salle du palais ducal, dans laquelle j’avais passé près de trois journées, et, n'ayant pas l'esprit éveillé sur ce point, j'avais copié et parois et plafonds sans me douter qu'ils n’étaient pas dorés en plein. Ce n’est qu’il y a dix ans, dans un de mes voyages en Italie, que je découvris tout à coup cette méthode, qui m'était encore inconnue et que je résolus immédiatement d'employer à l'Opéra. IL est présumable que bien d’autres artistes avaient avant moi fait cette découverte; mais j'ignore s’ils en ont profité. Quoi qu'il en soit, je me suis senti plus fier de ce transport de procédé que Jussieu ne dut l'être de celui de son petit cèdre.
Les avantages de l’emploi de la dorure à effet sont donc manifestes, et n’eüt-elle que ceux que j’ai signalés, qu'on devrait déjà ne pas les dédaigner; mais à côté de ces avantages, au-dessus d’eux peut-être pour certaines personnes (celles précisément auxquelles je m'adresse), il en est un autre bien plus précieux : je veux parler de son bon marché.
Cela est facile à comprendre sans longues explications. Du moment qu’il y a dans ce procédé trois ou quatre fois moins d’or employé que dans celui de la dorure