‹ Le nouvel Opéra de ParisChapitre 26 sur 145 · ST FA · texte numérisé non relu

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Les portiques, ou galeries latérales, et le portique d'entrée de l’Opéra ont la même composition générale et le même parti décoratif ; c’est une suite d’arcatures formant pendentifs et séparées les unes des autres par des arcsdoubleaux fort simples.

Les galeries latérales sont destinées à abriter les personnes qui font la queue pour prendre leurs billets. Celle de droite n’a que cette seule destination; celle de gauche est agencée de façon à ce que, pendant la journée, elle serve aussi à la location des places prises à l’avance. Le portique de face sert seulement d’abri et de première entrée. Ces trois dépendances du monument sont dallées en marbre de -Serravezza, éclairées par des candélabres en bronze, égayées dans les voûtes par des clefs ornemen tales, qui en valent bien d’autres ; mais qui ne valent pas davantage. Des bouches de chaleur servent à chauffer les galeries de la queue; de grandes portes en bois et des tambours montrent, de distance en distance, des spécimens de menuiserie fort bien exécutés par la maison Pascal. Quelques plaques, portantle prix des places, forment par- Ci par-là quelques motifs bien étudiés, mais n’offrant pas

une grande nouveauté ; enfin de larges fenêtres en bois, assemblées sur des montants et des compartiments en fonte peinte ou cuivrée, ferment avec assez de grandeur ces galeries latérales.

Et puis..…., c’est tout, je ne vois rien de particulier à signaler dans ces portiques et ce chapitre peut se borner

à son en-tête.

Je viens d’avoir une idée! Comme j'étais un peu honteux de livrer à mon éditeur une description si écourtée, je me suis dit: « Si j'allais voir Opéra, peut-être trouverais-je quelque chose de plus à écrire »; et j’ai été voir Opéra ! Or, bien que cela puisse un peu surprendre, depuis que le théâtre est ouvert, c’est la première fois que je me décide à faire cette visite! Naturellement, depuis deux ans et demi, je n’ai pas été sans mettre les pieds dans le monument; mais, dans le jour, c’était seulement pour affaire de service, et le soir, c'était presque en catimini, comme les auteurs qui assistent à leurs pièces au fond d’une baignoire. En réalité je n’avais jamais vu l’Opéra ni par dehors ni par dedans, du jour où je l’avais livré, et tout ce que j'ai déjà écrit sur le théâtre, à part quelques points qui m’étaient apparus au passage, était le résultat de mes souvenirs.

C'était jour de fête, les bureaux étaient déserts; l'édifice était solitaire, et pendant une heure je me suis planté dans tous les coins en regardant toute chose, comme si j étais un simple touriste en voyage.

J’ai retrouvé là des motifs que j'avais un peu oubliés; j'ai vu des effets que je ne me rappelais plus, et, en somme,

j'ai constaté avec satisfaction que l'architecte du monument avait partout étudié avec conscience, et avait quelquefois fait œuvre d'artiste. Ainsi, pour rester dans le sujet que censément je devais traiter dans ce chapitre, j’aitrouvé que les menuiseries des portiques étaient réellement bien comprises, et que les petites pliques des prix des places, dont je parlais avec assez de sans-façon, valaient bien mieux que cela, et qu’elles étaient, ma foi, tout à fait charmantes !

Et je souriais en dodelinant de la tête, et je me faisais in petto de jolis compliments! En résumé, je me disais que si j'avais vu ces motifs et ces moulures en Italie ou en Grèce, je me serais immédiatement mis à les copier et à en faire des relevés. C’était là le bon côté de ma visite et ce qui fait que je ne la regrette pas. Mais, hélas! il y avait aussi le revers de la médaille! En voyant tout ce qui avait été produit, tout ce qui avait été imaginé, je me demandais si je pourrais en faire autant maintenant et si j'avais encore dans la cervelle, dans les yeux et dans les mains, la vivacité, la décision et l’habileté du temps passé! et il me semblait que je ne pourrais jamais retrouver mon inspiration, qui me paraissait émoussée, ma logique, que je trouvais un peu entamée, et mon ardeur au travail, que je croyais bien éteinte !

Ces pensées, qui m’obsédaient au milieu du petit triomphe que je me décernais à moi tout seul, n'étaient pas sans m'attrister, et en regardant le grand édifice que j'avais élevé, je pensais à l’archevèque de Grenade et me disais que mon dernier sermon était prononcé! Lorsque Von est jeune, ardent, robuste, insouciant, on gravit les

plus hautes montagnes sans difhiculté et avec entrain, et si l’on fait quelques chutes en route, on arrive néanmoins au sommet! Plus tard, sans doute, on ne ferait plus de faux pas; on serait plus prudent ; mais on hésite à faire ces dures ascensions et on se résigne à les regarder faire aux autres, en se contentant de leur donner des conseils, qu'ils s’empressent, au reste, de ne pas suivre! Serais-je déjà arrivé à ce moment où j'ai assez marché moi-même, et où il faut que je serve seulement de guide à plus ingambe que moi? J'espère bien encore que non! Et vienne une autre montagne à escalader que je tenterais encore la montée! mais enfin, je suis sûr de ce que j'ai pu faire et suis incertain sur ce que je ferai plus tard!

Je ressens, du reste, déjà cet effet dans ce qui n’est pas tout à fait de mon métier, en écrivant ces fascicules. Lorsque je parcours les pages déjà écrites, je viens quelquefois à m'étonner d’avoir trouvé des idées pour les écrire, et à chaque chapitre nouveau je me dis en commençant que je ne pourrai jamais arriver à la fin; j’y arrive pourtant, mais comment? Ce n’est pas à moi à faire la réponse.

Quoi qu'il en soit, en m'interrogeant ainsi devant ce que j'avais produit pendant les années de force et de décision, j'en arrivais à me dire qu'il faudrait que certaines catégories humaines fussent pour ainsi dire confinées dans une période de temps, dont elles ne pourraient franchir les limites, et que, si cela retirait aux hommes, ainsi parqués, une grande partie de leur liberté, au moins les peuples tout entiers profiteraient de cette limitation, en ce que les œuvres produites pendant ces années indi-

quées, seraient, ou du moins devraient être, les plus grandes et les plus énergiques. Ça n’a pas le sens commun; je le sais bien! mais ça ne fait rien; les paradoxes du présent sont souvent les vérités de l’avenir; ainsi, pour bien affirmer ma pensée, voici ce que je me posais en axiome en sortant de ma visite, et le décret que je promulguais dans l’intérêt des œuvres de l’humanité :

Considérant :

Que les poëtes, et surtout ceux qui font de la poésie amoureuse, doivent être jeunes, sans avoir encore perdu toutes les illusions de la vie;

Que les musiciens, parmi lesquels se trouvent souvent de petits prodiges, ce qui montre que leur art est plutôt de l'intuition que de la science, peuvent commencer dans un âge assez tendre ;

Que les peintres, bien que la partie du métier demande quelques études sérieuses, peuvent néanmoins exécuter leurs tableaux dans leur jeunesse, mais que leurs yeux se fatiguent assez vite et que leurs mains tremblent d’assez bonne heure ;

Que les sculpteurs se conservent plus longtemps, parce que leur art, mêlé de gymnastique, est fort hygiénique ;

Que les architectes ont besoin d’au moins quinze ans d'étude artistique, scientifique et pratique, et que leur profession, qui les oblige à grimper sur des échelles, est aussi hygiénique ;

Que les conseillers, députés, sénateurs, préfets, ambassadeurs et ministres, doivent être déjà un peu dégoutés de l'humanité lorsqu'ils pratiquent leurs missions, et que, d’ailleurs, les hommes étant enclins à changer d'opinion dans le cours de leur vie, il importe que ceux-ci n’en adoptent pas trop tôt une qui pourrait les gêner par la suite ;

Qu'un président de la République doit être tout à fait revenu des illusions de ce monde, afin qu’il sache bien que le mot pouvoir ne doit pas dire servitude ;

Que les journalistes, qui remplissent des fonctions sacrées et sacerdotales, doivent avoir toutes les vertus que l’on n’acquiert que par une longue expérience de la vie ;

Décrète :

Les poëtes feront de la poésie de dix-huit à trente ans.

Les musiciens feront de la musique de vingt à trentecinq ans.

Les peintres feront de la peinture de vingt-cinq à quarante ans.

Les sculpteurs feront de la sculpture de vingt-cinq à cinquante ans.

Les architectes feront de l’architecture de trentecinq à cinquante-Cinq ans.

Les conseillers, députés, sénateurs, préfets, ambassadeurs et ministres, ne pourront être nommés avant soixante-dix ans.

Les présidents de république ne pourront être élus avant quatre-vingts ans.

Enfin les journalistes devront être centenaires.

Il me semble que, de cette façon, les ambitions ne se mettraient pas trop tôt en route; car il y aurait peu d'exemples qu’un jeune homme de vingt ans fit de la politique pour attraper un titre ou une place qu'il ne pourrait avoir que cinquante ans plus tard!

Et voilà où j’en étais arrivé après ma visite à l'Opéra. Est-ce que vous ne pensez pas que j'aurais eu raison de rester chez moi?

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