‹ Le nouvel Opéra de ParisChapitre 29 sur 145 · DES BATIMENTS DE L'ADMINISTRATION · texte numérisé non relu

DES BATIMENTS DE L'ADMINISTRATION

Comment voulez-vous maintenant que je vous parle de tout cela, avec l’indécision qui est venue me surprendre? Si je ferme un peu les yeux, si je vois en dedans le projet rêvé, même si je regarde mes études, je vous dirai que la porte de l’administration est réellement une œuvre architecturale. Si, au contraire, j'ouvre les yeux tout grands, si je vois en dehors, et si je regarde ce qui est exécuté, je vous dirai que le motif est compliqué, mal à l'échelle et commun de détails. Où est la vérité? Je voudrais bien naturellement qu’elle füt où je la croyais jadis; mais j'ai bien peur qu'elle ne soit où je la vois maintenant.

Si vous saviez comme ces indécisions sont cruelles aux artistes ! Je leur préfère encore le découragement, quin’est, en somme, que passager, et qui est réellement une façon de juger, puisqu'on se constate momentanément incapable ; mais ces productions conçues, souvent avec joie, avec entrain, et qui se dérobent dès qu’elles arrivent au jour, pour faire place à des Sosies imparfaits, elles vous irritent, vous énervent, vous Ôôtent la lucidité, et, finalement, vous amènent au doute, c’est-à-dire au fléau épouvantable de l’art. Douter en amour est souvent un stümulant du cœur; douter en religion n’élève pas moins l'esprit au ciel ; douter en politique est haute philosophie et grande sagesse; mais douter en art est une réelle calamité! Toute voie s’encombre ; toute lumière s'éteint; toute vigueur s’affaisse ; tout génie disparaît!

Heureusement pour moi que je ne doute sur ma porte que depuis que celle-ci est construite, de sorte que je ne-ressens pour ainsi dire que théoriquement les effets signalés.

Et pourtant je me sens attristé par cette malencontreuse indécision, par cette occlusion spéciale de l’intelligence; si l’on n’a plus la lucidité nécessaire pour se constituer juge, cela n’indique-t-il pas que bientôt l’on n'aura plus celle qu’il faut pour composer soi-même? [ndiquer les défauts et les qualités d’une œuvre, c’est déjà se montrer apte à la créer; et si l’on ne sait plus définir ce qui est bien ou mal, on ne saura plus si ce que l’on fait est mal ou bien; on n’aura plus d'entrainement, on n’aura que des hésitations, et ce n’est pas ainsi que l’on fait de bonnes choses!

Ce regrettable phénomène n’est-il pas produit par l'espèce de lassitude qui me prend en m’occupant encore et toujours d’un travail terminé? L'intérêt qu'il excitait diminue chaque jour, et il me semble souvent que c’est bien du temps perdu que d’en parler encore. Ce qu'il faut pour stimuler une discussion, c’est l’attaque, la controverse, l'actualité ; sans cela l'indifférence prend la place de Ia passion. Dans une bataille, lorsqu'on lutte corps à corps avec l’ennemi, il faut bien combattre si l’on veut chercher à vaincre, et l’occasion fait parfois là de grands héros ; mais quand la guerre est terminée, au lieu de s'intéresser à ces grands faits de vaillance et de courage, on se fatigue peu à peu de ces épopées surannées, et c’est avec terreur que l’on s’éloigne de ces vieilles culottes de peau qui veulent vous raconter leurs campagnes. Eh bien, en disant sur tous les tons les incidents relatifs à l'Opéra, je me fais en ce moment l’eflet de ces grognards invalides, qui ressassaient jadis leur retraite de Russie. Dans deux ou trois cents ans, mes causeries avec vous, s’il en reste encore trace, deviendront peut-être quelques

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